Minnesang.
Enluminure du Codex Manesse, manuscrit du XIVe siècle qui est un recueil de poèmes sur l'amour courtois.
Cette illustration est relative au poète Herr Alram von Gresten. On le voit ici dans les bras de sa dame sous en rosier en fleur. Le codex Manesse a été réalisé à Zurich.
En fait, on ne sait pas trop si le poète Herr Alram von Gresten a vraiment existé. Les historiens, malgré de longues recherches, n'ont trouvé aucune trace administrative le concernant dans les archives autrichiennes. Dans le chapitre qui lui est consacré dans le codex Manesse, il existe cinq poèmes du chevalier. Or si ces poèmes existent bien dans d'autres recueils, ils sont attribués à d'autres poètes. Une hypothèse est que l'auteur ou les auteurs de ces cinq poèmes étaient inconnus à l'époque de la compilation et qu'on a créé un auteur fictif de circonstance pour s'en servir de fourre-tout.
Les deux personnages sont visiblement issus de la noblesse, or un tel comportement public est invraisemblable au moyen âge. Les mariages nobles étaient avant tout des transactions politiques et financières; On n'épousait pas une femme, mais un fief. Il s'agit donc d'un véritable fantasme littéraire destiné à illustrer l'amour courtois. L'amour courtois était appelé "Minnesang" en allemand, qui veut dire littéralement "le chant de l'amour".
Il s'est développé du XIIe au XIVe siècle en Allemagne en s'inspirant des troubadours du Sud de la France. Il est basé sur le concept de la "Minne" qui théorise non pas un amour charnel réciproque, mais une adoration amoureuse distante avec une dame de rang supérieur, parfois celle du suzerain, celui qui a épousé le fief. Souffrir pour la dame tout en chantant ses louanges tenait plutôt d'une relation masochiste mais cette relation permettait d'acquérir la "mâze" c'est à dire la maîtrise de soi. D'ailleurs si la femme était surnommée la "domina", ce n'était pas par hasard.
L'enluminure présente deux symboles forts particulièrement appréciés au moyen âge. Tout d'abord, celui de la fauconnerie. L'homme tient un faucon attaché par des jets qui sont des liens de cuir. Dresser un faucon demande un soin journalier et une patience infinie. Pour ne pas l'effaroucher, il est nécessaire de faire preuve d'une grande douceur. C'est comme l'amour courtois, patience et douceur, pour apprivoiser la cœur de la dame. Et l'homme, comme le faucon, est lui aussi attaché à des jets.
Puis vient l'incontournable rosier. Dans la tradition courtoise, l'accès au rosier est difficile et douloureux. Il faut supporter la douleur des épines avant de pouvoir cueillir la rose. De même l'homme doit supporter maintes rebuffades avant d'obtenir les faveurs d'une dame.
Le codex Manesse résulte d'une opération de sauvegarde. Au début du XIVe siècle la bourgeoisie montre son nez et la culture de la chevalerie et l'art du minnesang commencent à disparaître surtout dans les villes. Les membres d'une riche famille de Zurich, les Manesse, comprennent qu'un monde va disparaître et ils se lancent dans une entreprise titanesque pour l'époque: réunir tous les chants courtois des deux siècles passés et les retranscrire dans un même document.
Cette anthologie contient 426 feuillets de parchemin de grand format. Il rassemble les poèmes de près de 140 poètes différents.
Cet ouvrage exceptionnel entre dans les collections des Princes-Electeurs du Palatinat à Heidelberg. En 1622, pendant la guerre de Trente Ans, Heidelberg est assiégée par les troupes de la Ligue Catholique. La famille royale parvient à fuir juste avant la chute de la ville en emmenant dans ses bagages le codex. Réfugiée en Hollande, ruinée, les héritiers se résignent à le vendre à des collectionneurs contre argent liquide. Le codex change alors plusieurs fois de mains. En 1657, le codex réapparait soudainement dans un inventaire, celui de la Bibliothèque Royale de Paris. Il y restera pendant plus de deux siècles très protégé. Les chercheurs allemands du XIXe siècle, à la redécouverte de leur passé médiévale, réclamèrent en vain le retour du codex qu'ils appelaient le "manuscrit de Paris".
En 1888, à la suite d'âpres négociations diplomatiques, l'Allemagne propose de restituer à la France 166 manuscrits médiévaux dont des manuscrits carolingiens qui avaient été dérobés par un voleur à la Bibliothèque nationale. En plus de ces 166 documents, l'Allemagne offrait la somme énorme de 400 000 Goldmarks.
Affaire fut faite et le codex retrouva la Bibliothèque de l'Université d'Heidelberg.
Le codex Manesse est inscrit au registre de la Mémoire du monde de l'Unesco.
