Mauvais calcul.
Enluminure extraite du manuscrit médical "Chirurgia" de Roger de Salerne datant du XIVe siècle.
Nous assistons à une opération chirurgicale de l'époque. Il s'agit d'une extraction de calculs urinaires de la vessie. Un jeune patient, assis sur les genoux d'un assistant est tenu fermement par celui-ci. Il lui tient les jambes levées les ramenant contre sa poitrine. Le chirurgien s'apprête à inciser.
Cette opération, résultant d'une pratique ancestrale venant tout droit de l'antiquité romaine, était appelée "méthode au petit appareil" (apparatus parvus). Elle est ainsi nommée car elle nécessite peu d'outils: un scalpel et un crochet.
Mais la chirurgie n'était utilisée qu'en dernier recours compte tenu de ses conséquences la plupart du temps catastrophiques. Il est à noter qu'à cette époque, la chirurgie n'était pas considérée comme un art majeur comme la médecine classique. C'est la raison pour laquelle, la pratique de la chirurgie était confiée aux barbiers.
On commençait donc par mettre le patient en position, puis le chirurgien introduisait deux doigts dans le rectum du patient après les avoir préalablement enduits de lubrifiant. Il pressait sur la vessie avec sa main restée libre, ainsi qu'avec les deux doigts introduits à l'intérieur. Quand le chirurgien avait réussi à toucher le calcul, il essayait de s'en saisir à travers la paroi rectale et de le pousser de force vers le col de la vessie.
Une fois la pierre solidement bloquée par ses doigts internes, il pratiquait une incision sur la saillie formée par le calcul. Sous la pression des doigts insérés dans le rectum, il poussait le calcul vers les lèvres de la plaie. Si elle ne sortait pas naturellement, il utilisait un petit crochet pour tenter de l'extraire.
La plaie n'était jamais recousue, on préféraient laisser l'urine s'écouler librement de la vessie ce qui évitait l'accumulation de pus à l'intérieur. On appliquait sur la plaie des cataplasmes d'herbes diverses, du blanc d'œuf arrosé d'un peu de vinaigre pour tenter de limiter l'infection.
L'opération se faisait bien sûr sans aucune anesthésie et on imagine la douleur intense que devaient ressentir les patients. Les hémorragies étaient fréquentes et mortelles et les risques d'infections généralisées étaient maximum. Mais, pour les malades souffrant d'une occlusion urinaire totale, c'était la seule solution.
Le texte situé en dessous de l'image est en latin:
« Si lapis ipsum exire noluerit, faciat tunc
ad dietam respicere, ita quod faciat eum ieiunare
duobus diebus et postea comedat... »
« Si la pierre [le calcul] refuse de sortir d'elle-même,
il faut alors veiller à sa diète, de telle sorte qu'on le fasse
jeûner pendant deux jours, et qu'ensuite il mange... »
On ne peut que s'étonner de la différence entre l'image et le texte, qui n'ont que peu de rapport. Au XIVe siècle, les enlumineurs ne comprenaient pas trop le latin médicinal. Ils suivaient des notes du maître d'atelier pour savoir quoi dessiner. Mais dans la cas présent, l'enlumineur a bien compris que l'on parlait de diète, il aurait dû dessiner un patient alité prenant un bol de bouillon. Seulement, il avait tout le texte sous les yeux et il a trouvé beaucoup plus amusant d'illustrer l'étape de l'opération. Et comment lui donner tort? Sans ce dessin, on n'aurait jamais pu imaginer les "tripotages" du chirurgien.
