La vie sur les routes
de l'ancienne France .
Combien d'aventures souvent romanesques, de péripéties souvent dramatiques, de rencontres toujours pittoresques, entraînait au temps jadis le moindre déplacement, nous n'en avons plus aucune idée, depuis que nous avons pris l'habitude des communications faciles et des voyages confortables et rapides. Une série de véhicules curieux, depuis le chariot attelé de bœufs jusqu'à la malle-poste, une collection d'auberges coupe-gorge, une galerie des types les plus variés, tantôt amusants et tantôt sinistres, voilà ce que le souvenir des voyages d'autrefois présente aussitôt à notre esprit. Une dernière surprise nous est ici réservée: c'est de constater que le même progrès scientifique des moyens de transport auquel on reprochait d'avoir dépeuplé nos routes est en train de leur rendre l'animation, le pittoresque et la vie.
L'imprévu avec tout son cortège fantaisiste, hasards de la route, rencontres inopinées, surprises agréables ou fâcheuses, incidents et accidents, profits et dangers, bonnes aubaines et mauvaises chances, voilà ce qu'évoquaient jadis l'idée et le mot de voyage. C'est aussi bien ce qui en faisait le charme et la poésie: aimer à voyager, c'était avoir l'humeur aventureuse. Sans qu'il fût besoin d'aller bien loin, les routes mêmes de notre pays, très fréquentées mais mal sûres, offraient à un hardi compagnon de quoi satisfaire pleinement son goût du pittoresque et du romanesque. L'invention du chemin de fer et le progrès économique ont changé tout cela: nous partons à heure fixe et nous arrivons de même; tout est prévu et réglé d'avance: c'est le triomphe de l'ordre. Nous avons peine à nous figurer qu'il y ait eu un temps où, pour franchir de courtes distances, il fallait mettre plusieurs jours et risquer de coucher à la belle étoile, de se passer de dîner et de souper, ou même d'avoir à défendre sa vie. Donnons-nous donc l'émotion des voyages de jadis, éprouvons-en le frisson de peur ou de plaisir. Engageons-nous sur les routes de l'ancienne France et retrouvons la physionomie bariolée et mouvante qu'elles eurent à travers les âges.
Au pas lent des bœufs: les rois traînés en chariot.
Des routes! Il n'y en avait pas encore dans la Gaule celtique et franque. Les vestiges de l'administration romaine avaient disparu, l'herbe avait repoussé sur les chemins, la forêt avait reconquis son empire; derrière chaque tronc de chêne, chaque grotte ou au fond de chaque ravin, pouvait se dissimuler un agresseur armé d'une massue, d'une fronde ou d'un arc. On s'imagine bien que l'homme isolé ne s'aventurait guère dans de si dangereuses conditions. Pour tenter alors le moindre déplacement, il fallait être en nombre.
Les premiers voyages dont l'histoire ait fixé le souvenir sont en effet ceux des chefs de grandes tribus qui s'adjoignaient de nombreux serviteurs, lorsque leurs intérêts les forçaient à visiter des domaines espacés les uns des autres. "S'il était nécessaire, dit Eginhard, que l'un des princes de la famille des Mérovingiens allât quelque part, il faisait la route monté sur un chariot traînés par des bœufs, qu'un bouvier conduisait, à la manière des paysans.."
Quand un de nos premiers rois se transportait de sa ferme de Braine à celle de Laon, le suprême degré du luxe et du bien-être consistait pour lui à s'enfouir avec sa femme et ses enfants sous des peaux de bêtes dont on remplissait un char aux roues massives. Là, avec une lenteur désespérante, il se laissait cahoter d'ornière en ornière pendant des semaines et des mois. Une forte escorte à pied cheminait en silence autour des bœufs de trait et du pesant véhicule. Quelques hommes précédaient le convoi pour ouvrir un passage avec la hache; d'autres suivaient avec des brancards pour les quartiers de venaison.
La nuit, on s'arrêtait dans une clairière quelconque. On dételait les bœufs qui s'en allait paître en liberté; les hommes construisaient à la hâte des abris de branchages, tandis que leurs femmes allumaient des feux pour cuire le repas et pour éloigner les fauves. Puis sous la garde de quelques veilleurs, tout le monde s'endormait au rythme berceur de la pluie et du vent, à la lueurs intermittente des feux protecteurs.
Ceux qu'on rencontrait par les chemins au temps jadis.
A mesure que les tribus se réunissaient pour former des peuples, la défiance et la haine contre l'étranger cèdent la place à des mœurs moins farouches et le sentiment d'hospitalité fait son apparition. Tel vassal accueille de son mieux le suzerain qui traverse son territoire. C'est alors bombance pour tout le monde, une pantagruélique consommation de viandes avec d'abondante rasade d'hydromel.
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Un char au XIIe siècle, d'après une enluminure du temps. L'artiste a pris modèle sur les véhicules très rudimentaires de cette époque qui cheminaient péniblement à travers la France. |
Cette hospitalité deviendra de plus en plus onéreuse à mesure que le luxe progressera et que les occasions de voyager augmenteront. Dans le château isolé, il faudra héberger toute la suite du voyageur de distinction, et cette suite grossit avec les siècles: homme d'armes, écuyers, pages, chapelins, serviteurs, avec les animaux de bat ou de selle, les chiens, les faucons de chasse, les ours domestiques et une série interminable de chariots.
Lorsque Thomas Becket vint en France demander la main de Marguerite, fille de Louis VII, pour le fils aîné de Henri II, roi d'Angleterre, il était suivi de 200 cavaliers richement vêtus. A son entrée dans les villes et villages, tout le monde se pressait pour voir ce long cortège qui "faisait retentir les pierres". Il y avait douze chariots rien que pour les présents destinés au roi: l'ambassadeur en avait un exprès pour ses tapis, un autre pour sa vaisselle, un autre pour sa cuisine, un autre pour sa chapelle, une quantité d'autres pour ses bagages.
Mais de tels équipages ne sont pas arrivés à ce degré d'importance sans que les conditions de voyage aient changé. En effet, au moyen âge, il se produit une transformation complète dans les moyens de communication. Les hauts personnages sont peu à peu devenus exclusivement militaires et ils éprouvent le besoin de chevaucher fréquemment pour guerroyer contre leurs ennemis ou parader chez leurs amis. Le chariot du roi fainéant est abandonné, et l'on trace des routes pour la continuelle circulation des nobles cavaliers et de leurs gens.
C'est l'époque où les dames elles-mêmes voyagent sur de douces haquenées qu'un valet de pied conduit par la bride. Si les montures font défaut, la "haute et noble dame" monte en croupe derrière l'un des écuyers. Les chevaliers pauvres ont tout leur bagage sur l'arçon de la selle, les chevaliers riches se font accompagner de véhicules contenant les parures de tournois et des autres fêtes châtelaines. Les moines enfourchent des ânes et des mulets pour trottiner de monastère en monastère, bride flottante et bréviaire en main.
Le piéton aussi fait son apparition à cette époque. Le nombre de ville augmente chaque jour, ainsi que les châteaux, les abbayes, les ermitages, les bourgs de toutes sortes. On ouvre des sentiers vicinaux, on répare les anciennes voies latines, et sur ces routes commencent à cheminer les voyageurs à pied. Il y en a de toutes les espèces. Tour à tour on voit passer le capucin qui court la campagne pour combattre les scandales et la tyrannie des seigneurs au risque de se faire tuer, le ménestrel qui porte de manoir en manoir ses chansons de guerre et d'amour, le marchand qui, son ballot sur l'épaule, se rend à la foire voisine, l'artisan avec ses quelques outils, le juif avec sa voiture à âne lourdement chargée de bibelots, le saltimbanque avec ses ours, ses singes et ses poupées. Il en passe de toutes les sortes, de toutes les couleurs, de tous les âges: mendiants, bohémiens, soudards, brigands, licenciés, routiers, brabançons, malandrins, écorcheurs, tous ceux parmi lesquels se recruteront les Grandes Compagnies de Duguesclin.
Hôtellerie borgnes et auberges coupe-gorge.
Avec un pareil développement de vagabondage, la vertu de l'hospitalité se transforme insensiblement en négoce, et ainsi naquirent les auberges ou hôtelleries, si toute fois on peut décorer de ce nom les étables ouvertes à tous les vents où les voyageurs s'étendaient sur des litières croupissantes, sans qu'on prit la peine d'y chasser les bêtes. Les villes ne furent guère mieux dotées, car les chroniqueurs se plaignent sans cesse des abris de voyageurs et s'indignent contre les continuels scandales et crimes commis dans ces maisons suspectes.
Un auteur tout spécialement renseigné sur la matière brosse en quelques touches ce tableau:
"Ces auberges portaient, pour se recommander à l'attention des voyageurs, des enseignes aussi variées que pittoresques, enseignes non pas nominales, mais représentés par des objets réels suspendus au-dessus de la porte d'entrée, soit l'Ecu armorié, soit la Belle-Etoile, de là vient ironiquement l'expression "dormir à la Belle-Etoile", soit l'Ancre, le Cerf d'or, le Chapeau Rouge, etc. Mais quelles auberges, pour la plupart? De véritables coupe-gorge, gites affectés à des vagabonds, à des voleurs, à des drôles de la pire espèce, où le client honnête était rançonné à outrance, sans grâce ni merci, quand il n'y avait pas à se défendre contre les embûches des autres voyageurs. L'hospitalité d'ailleurs n'y coûtait pas cher: deux sous pour le logement, deux sous pour les repas."
Généralement, on n'y voyait pas de lit, mais une large banquette où les clients dormaient par groupes de huit ou dix, sous un plafond noir de suie, entre des murs graisseux et nauséabonds. Quand nous disons qu'on y dormait, c'est une exagération, car la nuit s'écoulait souvent en disputes, en bagarres provoqués par les ivrognes. Ce n'est pas seulement au moyen âge, c'est en pleine Renaissance que les auberges étaient encore des lieux mal fréquentés. Sous la Fronde, le grand Condé dut, pour se dérober à ses ennemis, se réfugier dans une de ces demeures où personne à coup sûr n'aurait eu l'idée d'aller le chercher. Il se travestit en palefrenier et faillit même trahir son identité par sa maladresse à retourner une omelette.
L'insécurité des routes s'augmentait, en outre, de leur mauvais entretien. Les seigneurs qui en avaient la charge laissaient les ponts s'écrouler, les chaussées s'ébouler, les fondrières se former partout. On était d'ailleurs obligé de prendre ces déplorables routes qui étaient des routes payantes.
Ainsi tous les fléaux conspiraient contre les voyageurs du moyen âge. C'est pourquoi l'auteur d'un livre intitulé l'Art de voyager recommande aux touristes d'alors d'être "prudentes sicut serpentes", et les voyages paraissaient si hérissés de dangers qu'il supplie ses lecteurs de faire dire avant le départ des messes pro itinerantibus, comme s'ils ne devaient jamais en revenir.
Les beaux jours de la carrosserie.
Maisons mobiles et intérieurs capitonnés.
Ce qui fit la révolution, ce fut l'usage de suspendre les voitures, c'est à dire d'adoucir les cahots par des ressorts, de manière à effectuer sans fatigue de longues traites de nuit et de jours avec des relais pour les chevaux. Il est amusant de se rappeler qu'en 1550, il n'y avait encore que trois carrosses en France: l'une (en ce temps-là, carrosse était du féminin), pour la reine, la seconde pour Diane de Poitiers, la troisième pour Jean de Laval, seigneur obèse qui ne pouvait se déplacer autrement. Sous Henri IV, ces véhicules sont encore bien peu nombreux, puisque le bon roi écrivait à un de ses amis; "Je ne saurais aller vous voir aujourd'hui, car ma femme se sert de ma coche". Louis XIII, grand amateur de chasse et de vénerie, se souciait peu de promenades en voiture.
Mais avec le Roi Soleil et sa brillante cour de Versailles, la carrosserie fit rapidement des progrès énormes. Alors apparurent les carrosses dorés pour les galas et les moelleuses berlines pour les exodes vers les châteaux.
C'est à Berlin que Ch. Chièse, architecte de l'électeur de Brandebourg, construisit la première voiture suspendue, à laquelle il ajouta une couverture de cuir et des fenêtres vitrées. De là le nom de berline donné à ces larges maisons mobiles où les plus douillettes voyageuses se trouveront aussi à l'aise que dans leurs fauteuils.
Les courtisans de Louis XIV renchérissent sur l'invention allemande et créent la berline dormeuse dont le fond et le devant se meuvent sans charnières et deviennent de véritables lits. Au-dessous, se trouve suspendue une grande caisse qu'on appelle la cave et qui contient les provisions de bouche. Quelle volupté pour les grandes dames de la Cour que celle de parcourir, chaudement abritées, les plaines couvertes de neige! Tandis que les chevaux, souvent changés, tirent péniblement l'abri capitonné et escorté de cavaliers, les habitants de l'intérieur soupent gaiment d'une poularde ou d'un cuissot de chevreuil.
Si le personnage en tournée est un haut fonctionnaire, l'escorte se grossit de soldats de parade et de serviteurs nombreux. Les chevaux sont éperonnés et fouettés d'importance; on arrive à franchir tout près de quatre-vingt kilomètres dans la première journée. Le cortège ralentit dans chaque bourgade pour recevoir les honneurs militaires: prises d'armes, haies de milices bourgeoises, salve de mousqueterie, illuminations, discours, rien n'y manque.
Par contre, les berlines roulent de plus en plus difficilement, à mesure qu'elles s'éloignent de la capitale. Autour de Paris, les routes sont encore passables, mais plus loin, elles offrent tant de dangers qu'on les améliore à la hâte dès qu'on apprend le futur passage du souverain ou d'un grand seigneur.
Ainsi, malgré la fréquence des relais, on employait neuf journées pour se rendre de Paris à Vichy. Et le bon La Fontaine écrivait à sa femme quarante-huit heurs après avoir quitté la capitale pour gagner le Limousin: "Nous avons déjà fait trois lieues sans mauvais accidents, sinon que l'épée de M. Jennart s'est rompue. Présentement, nous sommes à Clamart, au-dessous de cette fameuse colline où est situé Meudon..." Le bon La fontaine y mettait sans doute quelque malice: il avait dû flâner en route. Néanmoins, il ne serait plus possible de prendre aujourd'hui un pareil thème de badinage.
Voitures versées. Ravins et fondrières.
L'attaque du courrier.
Il serait difficile de préciser l'époque où parurent les premières voitures publiques. D'abord l'usage en fut borné à l'enceinte des grandes villes. Un entrepreneur, nommé Sauvage, établit rue Saint-Martin des remises à l'enseigne de Saint-Fiacre, d'où vient le surnom actuel des voitures de place. On sait que Pascal inventa l'omnibus qui fut inauguré à Paris le 18 mars 1662; mais les gros bénéfices en revinrent au duc de Rennes, aux marquis de Sourches et Crenan, qui reçurent des lettres patentes pour établir des remises et des relais sur les routes extérieures et les villages.
Mais l'usage du véhicule de voyage s'étendit rapidement à tout le monde, au lieu de rester le privilège des riches. Avec le XVIIIe siècle apparurent toutes sortes de véhicules de louage, le coche, la diligence, la chaise de poste.
Les difficultés et les dangers de la route étaient sans doute en fort grand nombre; mainte chaise de poste se trouvaient emportées par les eaux furieuses d'un torrent dont il a fallu tenter le gué; plus d'une diligence versait dans les fondrières neigeuses ou dans les ravins de montagne.
Les voleurs ne se gênaient pas non plus pour arrêter les passants dans les sites déserts. Les gorges des Alpes et des Cévennes sont restées, jusqu'à notre époque, fameuses comme repaires de brigands, et chacun a dans la mémoire le drame poignant qu'on a mis au théâtre sous le titre fameux du Courrier de Lyon. On peut juger du manque de sécurité des chemins par les conseils que donnent encore les guides de la fin du dernier siècle; "Etre polis vis-à-vis des gardes qui veillent aux porte des villes, descendre de voiture sur les ponts et passer prudemment à pied, éviter les disputes avec les voituriers entre les mains desquels on se trouve, ne quitter jamais ses armes, etc."
Toutefois, si l'on consulte les mémoires du temps, on voit que ces voyageurs si malmenés n'en gardaient pas moins leur gaité et leur entrain. "Quelle joie, écrit M. Hébron, d'être mené grand train, à grand fracas, dans une voiture à quatre chevaux, comme les seigneurs eux-mêmes, par un postillon faisant claquer haut dans l'air son fouet à longue lanière serpentueuse! Et qui rendra les minutes sensationnelles de l'arrivée dans les villages ou dans les villes, l'appel du cor du postillon, le tintamarre de la voiture sur les pavés pointus, dans un bruit de grelots, de ferrailles et de vitres secouées, le dédale des rues tortueuses, les apparitions des visages curieux aux fenêtres des pignons, la rumeur de la foule accourue sur la place, la distribution tardive des lettres et des paquets, et, à l'angle de l'hôtellerie désignée pour le relais, les gendarmes de faction inspectant d'un œil sévère les voyageurs à mesure que se vidait la diligence?"
Aux auberges borgnes et étroites du moyen âge succédèrent alors les hôtels de la Poste, dont le service rapide convenait mieux aux diligences. Ce furent des établissements vastes, avec cour pavée, écuries et remises, table servie à toute heure. Toutefois, il ne fallait pas se montrer difficiles pour les chambres, car personne ne pouvait songer en avoir une pour soi seul. Trop heureux le voyageur qui n'était pas forcé de partager son lit avec un inconnu!
Le véhicule était-il annoncé, aussitôt l'aubergiste apparaissait superbement sur le perron tout de blanc habillé. Cet homme ventru et solennel s'avançait avec courtoisie au-devant des clients, l'échine ployée et le sourire aux lèvres. Les voyageurs se rassérénaient en apercevant l'intérieur des cuisines où le cuivre des casseroles reflétait les feux des fourneaux, où les volailles rôtissaient sur les broches.
Peu à peu, avec l'extension du commerce intérieur, le bourgeois devint plus exigeant pour la rapidité. On arrive à franchir 90 kilomètres par jour. Le service entre Paris et Rouen se fait en 36 heures, celui de Chartres en 24 heures, celui d'Orléans en 48 heures. Au milieu du XVIIIe siècle, on employait 72 heures pour aller de Paris à Rennes, distance que Mme. de Sévigné mettait 10 jours à parcourir soixante ans auparavant.
Le bourgeois aisé en arriva ainsi à éviter la promiscuité des coches en frétant des chaises de postes, c'est à dire des véhicules légers pour une personne seule ou deux au plus. "Dans cette voiture personnelle, dit M. Gallois, une fois le marchepied levé, la portière bien close, vous étiez le mortel heureux. Vous aviez devant vous le chemin libre, la plaine fleurie, la pente rapide avec la ville tout au loin. D'un signe le postillon arrêtait ses chevaux au cabaret de la route, et l'on pouvait encore boire un pichet de ce bon vin naturel ayant conservé son goût de terroir, pendant que le postillon et le cabaretier trinquaient joyeusement à votre santé."
Le postillon! Il ne nous est plus connu maintenant que pour les opéras comiques. Il a pourtant existé réellement avec sa chevelure poudré à frimas, ses rubans, sa jaquette bleue, son gilet rouge, sa culotte de peau et ses lourdes bottes. Les grands-pères des fermiers, qui vont aujourd'hui prendre prosaïquement le train à la gare voisine, ont vu ce personnage joyeux entrer dans le village en agitant son fouet comme un éclair dans le tonnerre des roues et des nuages de poussière...
Le voiturier qui conduisaient les peintres français à Rome est légendaire: tous nos grands romantiques l'ont célébré, Musset, Gautier, George Sand, etc. Il traitait à forfait: pour une somme convenue, d'ordinaire 400 francs, il prenait ses clients à Paris et les conduisait en un mois dans la ville pontificale, les nourrissant à l'étape du soir seulement. Pour le déjeuner, les jeunes peintres se tiraient d'affaire comme ils pouvaient avec de la charcuterie et du fromage.
Spectacle pour public matinal:
Le départ de la diligence.
Le départ de la diligence avait lieu dans la cour des messageries, de très grand matin. Un rassemblement se formait autour de la diligence: les parents, les amis, les portiers, les commissionnaires, les oisifs matinaux. Avant de monter dans le véhicule, on devisait du temps qu'il ferait dans la journée, des projets de retour, des recommandations de toutes sortes. Il y avait là de petits fonctionnaires en déplacement avec leurs femmes et leurs enfants; des jeunes filles qui s'allaient placer chez une parente; des vieilles dames avec leurs petits chiens et leurs chaufferettes; des familles nobles trop pauvres pour gagner leurs terres en voiture particulière; enfin des commerçants, des commis voyageurs et des anciens militaires.
Aux relais, c'était un assaut des boiteux, des aveugles et des scrofuleux de la localité qui venaient demander l'aumône. Au dîner, la vieille dame se plaignait que le repas n'était pas assez bon pour son chien; les enfants du fonctionnaire se chamaillaient pour un morceau de tarte locale; le gentilhomme pauvre grommelait qu'on aurait du retard et que la vieille calèche du château, qui l'attendait au carrefour avec l'ancien cocher de la famille, devrait rouler de nuit dans les mauvais chemins. Seul, le commis voyageur conservait son inaltérable bonne humeur.
Les routes se raniment.
La roulotte de l'avenir.
Aujourd'hui, en abrégeant, en supprimant presque les distances, les modernes moyens de transport dues aux applications de la science nous rendent des services incalculables. Peut-être les amateurs de pittoresque avaient-ils droit de se plaindre. Or, on peut prévoir le moment où ces plaintes mêmes ne seront plus justifiées. La science, en révolutionnant les systèmes de locomotion, avait dépeuplé les anciennes routes au profit des lignes de chemin de fer: c'est elle qui, par de nouveaux progrès, est en train de lui rendre la vie. Les routes se raniment par l'effet du tourisme à bicyclette ou en automobile.
Hier encore, les auberges des carrefours se tenaient fermées, ruinées qu'elles étaient par la disparition des diligences. Elles rouvrent en ce moment leurs volets, sortent leurs tables et leurs lourdes assiettes. Il y a mieux, la roulotte elle-même reprend possession des routes. Déjà, l'idéal de tout amateur de tourisme est d'avoir sa maison errante, contenant une reproduction minuscule, mais complète, de la grande demeure de la ville, la salle à manger, la cuisine, les couchettes confortables. Certains millionnaires commencent à s'offrir cette séduisante fantaisie: tel ce grand négociant de Caen qui parcourt chaque année deux ou trois départements avec un wagon personnel traînés par de nombreux et forts chevaux.
Ces roulottes seront bientôt mues par des appareils électriques ou des locomotives sans rails. Peu à peu, ces convois deviendront moins coûteux, l'usage s'en répandra. Alors, ce sera la revanche du tourisme véritable; et le voyage, en profitant des progrès modernes aura retrouvé les conditions qui de tout temps en font le charme: indépendance, loisir, liberté d'aller, de s'arrêter, de repartir quand on veut et d'avoir pour seul guide sa fantaisie.
Lecture pour tous, Revue universelle, Hachette et Cie, 1902.













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