Foires de jadis et
marchés d'aujourd'hui.
Toutes les traditions de la vie provinciale ont pour nous un intérêt qui nous semble d'autant plus grand qu'elles ont survécu à de plus profondes transformations dans nos mœurs. C'est le cas des énormes foires de jadis dont quelques-unes furent célèbres dans le monde entier et qui, constituaient un véritable événement de la vie dans l'ancienne France. D'où viennent-elles donc? Quelle a été leur histoire? Quelles causes maintiennent encore aujourd'hui certaines d'entre elles, et que faut-il penser de leur avenir? M. René Bazin, dont on sait le merveilleux talent pour peindre les choses et les gens de la campagne, pouvait mieux que personne évoquer l'aspect si particulier des foires d'autrefois la vision pittoresque, animée, variée et vivante.
Si vous habitez, pendant quelques semaines chaque année, une commune rurale, ou si vous y passez fréquemment, vous avez observé la subite métamorphose d'un bourg de France, à certaines dates. D'ordinaire, la population y est clairsemée, lente et peu bruyante. Il n'y a point de réunion, même le soir, et il n'y a de ventes ni d'achats, dans les rares boutiques des rues, que le dimanche après la messe. Des enfants qui jouent sur le bord de la route, une bande d'oies qui la traverse, deux femmes qui étendent du linge sur un mur bas, un char à bœufs qui descend la côte, une corneille qui écoute le vent et jette son cri de sentinelle au sommet d'un vieil orme, c'est toute la vie, c'est tout le bruit, et tout le mouvement d'une heure. Les salles d'auberges elles-mêmes ne reçoivent qu'un petit nombre de clients, et l'hôtesse, fière du bon ordre de ses chaises, fière de son carreau bien lavé, tranquille, les pieds sur sa chaufferette, loin du fourneau éteint, tricote comme une rentière. Le village dort son long sommeil.
Un matin, il s'éveille tout à fait, au lieu de s'éveiller à demi; il s'emplit d'une multitude affairée; les carrioles et les charrettes dételées, rangées en file devant les maisons, diminuent la largeur des routes et rendent le passage difficile; les bœufs, les vaches, les veaux, les moutons, les volailles, et ceux qui veulent les vendre, et ceux qui veulent les acheter, et ceux qui veulent simplement juger du débat, encombrent la place de l'église; les hôteliers, leurs femmes et leurs enfants ne savent à qui entendre; une rumeur faite de mille bruits s'élève de partout: le village vit une vie intense et éphémère.
Ce phénomène s'appelle une foire.
La première chose dont on peut s'étonner, c'est qu'il soit si fréquent et si universel. Ouvrez l'almanach d'un de nos départements, puis un autre, et un troisième encore. Du sud au nord, de l'est à l'ouest, vous trouverez la même coutume établie et vivante. il n'est pas un chef-lieu de canton, pas une commune importante qui n'ait sa foire ou ses foires. D'ordinaire, elles durent un jour. Mais plusieurs vont au delà. Les foires d'Aigues-Mortes, d'Alais, de Beaucaire, durent huit jours. Celle de Domazan (Gard), que je crois la plus longue de France, dure quarante-cinq jours, du 1er juin au 15 juillet.
Un grand événement de la vie d'autrefois.
C'est d'un lointain passé que viennent les plus célèbres de ces foires. Au moyen âge, en effet, les foires étaient une institution nécessaire. Elles supprimaient, pour les marchands, pour les acheteurs et pour les marchandises, la fréquence des voyages, lesquels étaient fort lents, coûteux et périlleux. Elles étaient les expositions régionales, quelquefois les expositions universelles des siècles passés. Elles créaient dans une ville, ou autour d'un village, une ville éphémère avec ses boutiques, ses comptoirs, sa police, ses juridictions particulières, ses fourneaux et ses théâtres en plein vent, ses mascarades et ses jongleurs, ses notaires et ses banquiers, son bruit de paroles et son bruit d'or, sa prospérité qui va croissant, puis décroissant en quelques jours, pour disparaître tout à coup et se transporter à cent lieues de là. Et non seulement elles rassemblaient en un point les habitants d'une région, laboureurs, marchands et seigneurs, mais elles attiraient les marchands étrangers et les denrées des pays plus lointains.
La foire est, à cette époque, une véritable institution. Elle a sa législation, elle a ses tribunaux, ses "capitaines", sa "cour de foire", chargée d'inspecter les marchandises, de vérifier les poids et mesure, de juger les différends; elle a sa police; elle a ses vérificateurs de monnaies. On l'ouvre solennellement. L'évêque passe dans les rues pavoisées, et donne sa bénédiction, afin que la protection divine s'étende sur les personnes et sur les biens. Le geste de sa main droite est le signal attendu. Les bourgeois quittent leur maison, les ouvriers leur atelier, les seigneurs leur château, les paysans leur logis, et accourent; les écoliers, les soldats, les mendiants, les chercheurs d'aubaine et de plaisir se précipitent vers l'immense bazar qui occupe une partie de la cité et parfois déborde dans la campagne. Ils visitent les divers quartiers de la foire, celui des orfèvres, des parfumeurs, des regrattiers, des armuriers, des pelletiers, des marchands de tapis ou de mesures, des tisseurs de soie ou de laine, et tant d'autres.
Pendant quelques jours, la foire est plénière. Toutes les industries sont représentées, toutes les boutiques ouvertes. Puis la vente des cuirs, par exemple, doit cesser, puis celle des armes, puis celle des étoffes, et, à mesure que la foire s'avance et diminue d'importance, on voit mieux, dans leurs coins retirés, les notaires chargés de passer contrat des marchés, et qui écrivent sous la dictée des marchands, ou qui signent avec emphase, ou qui tâchent d'apaiser l'humeur d'un client trompé, tandis que les chauffe-cire préparent les rubans, la cire et le fer gravé qui scelleront le parchemin.
Grand événement, comme on le voit, qu'une foire de jadis! Paris avait les siennes; mais elles étaient ici moins nécessaires qu'en province, et, c'est en province que se tenaient les plus réputées, celle de Nîmes, de Lyon, d'Arras, de Champagne, de Beaucaire. Le monde entier s'y donnait rendez-vous.
A Nîmes, les marchands italiens vendaient des tissus d'or et d'argent, les armes, les épices de la Syrie et de l'Inde, les parfums d'Orient, et ces verreries célèbres dont le secret était si jalousement gardé, à Venise, que le maître verrier convaincu d'avoir fait connaître à l'étranger les procédés de fabrication était puni de mort.
En Champagne, à Troyes, à Provins, à Lagny, à Reims, à Bar-le-Duc, les pécheurs apportaient les poissons de la mer du nord; les Allemands venaient vendre leurs pelleteries et leurs fers, les Espagnols amenaient, à dos de mules, les cuirs de Cordoue, et les amandes et les olives, qui faisaient concurrence aux produits de la Provence.
L'une des plus anciennes de ces foires, et qui, dit-on, remontait au roi Dagobert, le Lendit, avait un caractère particulier*.
Elle se tenait à Saint-Denis. Elle était plus bruyante, plus mondaine si l'on peut dire, et plus mêlée d'amusements que les autres foires. On ne se fait guère une idée de la gaité débordante et de la vie de ces temps disparus, où il n'est pas douteux que le peuple de France avait plus de loisirs et d'amusements qu'aujourd'hui. Le voisinage de Paris expliquait, d'ailleurs, le mouvement et le bruit qui se faisait à Saint-Denis lorsque, au mois de juin, s'ouvrait la foire; elle dura d'abord trois jours, puis huit, puis quinze. On l'inaugurait par une fête religieuse que présidait l'évêque de Paris. Puis l'Université se formait en cortège sur la place Sainte-Geneviève, le recteur à cheval précédé de ses massiers, suivi des régents et des écoliers des diverses nations universitaires, et l'on descendait vers la plaine Saint-Denis, non sans récolter une multitude énorme de curieux. Le recteur, à peine arrivé, devait examiner les bottes de parchemins dont les marchands avaient apporté à Saint-Denis de grandes provisions. Et c'est sous prétexte d'acheter du parchemin ainsi proclamé loyal, que tant d'étudiants quittaient ainsi Paris en procession! La police était indulgente ou débordée. Les jongleurs, les théâtres en plein vent, les charlatans, les chanteurs, les aventuriers, les montreurs de bêtes curieuses, les tripots, les hôtelleries louches faisaient aux honnêtes marchands de parchemin une concurrence désastreuse pour ceux-ci. Le Parlement finit par défendre aux étudiants de paraître à l'ouverture du Lendit autrement que par députations. Et ce fut peut-être le premier coup porté à la prospérité de la grande foire, le premier signe d'un décadence qui s'accentua au XVIIe siècle.
La reines des foires. Ville ou campement.
Lendemains de gloire.
Mais la foire des foires, la reine et maîtresse, la plus resplendissante et prospère, fut sans contredit celle de Beaucaire, instituée en 1217 par le comte Raymond de Toulouse. Non seulement toutes les provinces de France, mais l'Italie, l'Allemagne, les Pays-Bas, l'Angleterre, y envoyaient leurs marchands. Jusqu'au milieu du siècle dernier, elle attirait encore plus de deux cent mille étrangers dans la petite ville provençale. Qu'est-ce que je dis? La ville était trop étroite pour contenir une bien moindre foule! Longtemps avant le 21 juillet, tous les logement étaient loués, toutes les places où l'on pouvait édifier une boutique de planches ou de toile, et jusqu'aux bancs de pierre adossés, selon l'usage du Midi, à la façade des maisons, le banc de pierre de la causette du soir, à l'heure dorée, tout était retenu. La foire débordait donc la limite des maisons et des rues; elle couvrait la grande prairie de la Magdelaine, un bord du Rhône; elle assemblait sur le fleuve lui-même, solidement amarrées, et se prêtant appui, les barques de Provence, les felouques de Gênes et de Marseille. Et de Tarascon tout voisin, quand on regardait Beaucaire, on voyait la cité décuplée, blanche comme le campement d'une armée, fleurie de mâts, de banderoles et de drapeaux.
L'importance de la foire de Beaucaire a singulièrement diminué, et le chiffre des affaires qui s'y traitent est loin des vingt-cinq millions qu'on citait autrefois. Il en est de même un peu partout. Certes, il reste encore quelque chose des foires qui furent célèbres, mais elles ne sont plus cosmopolites. Les étrangers n'y viennent plus en vendeurs, ils y passent en curieux.
Les déballages des marchands ne varient guère, du nord au sud, et ce sont les mêmes étoffes et les mêmes sabots, les mêmes fourches d'acier et les mêmes rubans qui sont offerts à des publics différents, sur différents champs de foire. Un peu de couleur locale, ou leur spécialité depuis longtemps établie, vaut quelque renommée à certains de ces marchés. On va voir, en Normandie, la foire de Saint-Jacques, à Montebourg, où se louent les valets de ferme aux fouets fleuris d'un œillet, et la foire de Saint-Floxel, où les rôtisseries en plein vent, les foudres de cidre et les étalages d'échaudés attirent les baigneurs des plages voisines;
On sait, dans le monde des antiquaires qu'il y a de curieuses expositions d'objet anciens à la foire de Bordeaux; les petites statuettes d'argile, violemment colorées qu'on vend à Marseille à la foire aux santons, le pécheur, le rémouleur, la poissonnière qui orneront, avec les rois mages, la Vierge et saint Joseph, la crèche de Noël, ont aussi leur popularité, leur clientèle et leurs photographes amateurs.
Mais, presque partout, la foire n'est plus qu'un grand marché de bestiaux, de chevaux, de moutons, de volailles, de beurre et d'œufs, auprès duquel s'élèvent, pour un jour ou deux, quelques boutiques de comestibles, de mercerie et d'instruments de travail rural.
Elles ne sont pas pour cela dénuées d'intérêt, et ceux qui aiment à observer peuvent y surprendre une foule de traits de la vie paysanne et pénétrer l'attitude, la physionomie, le langage, le silence, les ruses grosses et petites, l'émotion qui précèdent ou accompagnent cet acte de haute importance: la vente d'une bête.
Hommes et choses d'aujourd'hui. comment se font les affaires.
Du marché au cabaret.
En tout pays, les foires se tiennent le matin, de bonne heure. Dans le champ de foire, on disait autrefois le champ crotté, ou sur la place du bourg, les bœufs, les vaches, les veaux ont été amenés, et, sous les ormeaux ou les platanes régulièrement plantés, se tiennent à peu près immobiles. Ils ont fait la route depuis la ferme jusqu'au village, et ils sont las. Le propriétaire, debout près de la paire de bœufs enjugués, est vêtu de la blouse ou de la veste qu'il porte ordinairement le dimanche, mais qui n'est pas sa meilleure. Et la femme qui rôde à petite distance, n'a pas tiré de l'armoire non plus sa plus belle robe; elle n'a mis sur sa tête qu'une coiffe de mousseline unie ou maigrement brodée. Donc, l'homme et la femme attendent, sous le soleil ou la pluie, que l'acheteur se présente. Ils ne se parlent point. Ils regardent s'avancer vers eux les marchands de bestiaux du pays, qui sont finassiers et lents comme eux, ou bien quelque grand marchand, fournisseurs des abattoirs de la Villette, de Marseille ou de Lyon, acheteur impérieux, qui se hâte de jeter une offre, de conclure ou de rompre le marché, non seulement parce qu'il n'a pas de temps à perdre, mais parce qu'il sait pertinemment qu'il étourdit le paysan par ses phrases tranchantes, par ses décisions rapides, par ses dédains superbes.
Le plus souvent, l'acheteur et le vendeur sont de la même région, de la même profession. Alors, l'affaire est longue: on s'observe, on lève les épaules, on se tourne le dos, on s'injurie, on revient l'un vers l'autre. L'acheteur n'a pas d'expressions assez méprisantes pour qualifier la bête qu'il convoite; il se moque; il déclare que d'ailleurs, d'autres occasions lui sont offertes, bien plus avantageuses. Cependant, il énonce un prix, en pistoles ou en écus, on ne compte pas autrement sur le champ de foire, et le prix est refusé avec indignation. On se quitte une seconde fois. La conclusion du marché aura lieu, le plus souvent, au cabaret, quand le vin ou le cidre auront échauffé les esprits. L'acheteur et le vendeur, assis en face l'un de l'autre, se soulèvent un peu, étendent le bras, et les mains se heurtent rudement. "Tope!" Désormais le contrat est paraphé, scellé, parfait et nul ne s'en dédiera.
La femme est demeurée sur le champ de foire, gardant la génisse ou la paire de bœufs dont le sort se décide. Elle a a mis par terre, sous le mufles des bonnes bêtes, une poignée de foin qui les retient immobiles et la tête baissée. Immobile elle-même, inoccupée contre sa coutume, elle sourit vaguement à des femmes de sa connaissance, qui passent, et se fait revêche et bourrue pour répondre aux gens qui lui demandent:
"C'est-il vendu, vos bœufs?"
Elle ne cause guère sur le champ de foire. Il y a trop de témoins. Et puis, elle pense au retour, qui n'est pas toujours gai; aux enfants laissés à la ferme; au mari qui, en ce moment, sous prétexte de conclure la vente, de s'informer du cours du froment ou de l'avoine, d'acheter des semences ou de payer une petite dette, court les salles d'auberge et boit plus que de raison. Autour d'elle, les bœufs, les vaches, les chevaux, les porcs vautrés dans la poussière, continuent de former des îlots, entre lesquels circulent, comme un flot lent et mêlé, les acheteurs et les curieux. Aux limites de la place, sous les derniers platanes, un charlatan, monté sur le siège d'une voiture dételée, débite des mots et des drogues à une vingtaine d'auditeurs qui font le rond, et, plus loin encore, devant l'étalage de quelques marchands forains, des filles et des femmes de paysans, contentes d'être hors de la foule, parlant bas, un gros parapluie sous le bras, hésitent et se consultent, avant d'acheter un ruban de sis sous.
Ce qui nous reste du pittoresque d'antan.
Qui veut savoir l'avenir.
La dernière foire à laquelle j'ai assisté était celle de Saint-Michel de Maurienne, fameuse dans toute la Savoie. Elle se tient le 26 septembre. Et l'époque est heureusement choisie, au commencement de l'automne, à la veille des premières neiges, pour se défaire des bêtes nourries tout l'été dans la montagne, des bêtes "inalpées", comme ils disent joliment, et pour réaliser quelque argent, afin de payer le fermage et les provisions d'hiver.
Dans la vallée étroite, traversée d'un torrent, dominée de toutes parts par de hautes montagnes, l'ancienne petite ville forte, noire, encore munie de ses portes et de plusieurs tours, n'était guère plus animée que d'ordinaire, et restait comme indifférente à cette foule qui bruissait et tournait sur elle-même, au pied de la pente où saint Michel est posé. Cette foule était éclatante à cause du costume des femmes. bien qu'on ne mette point, pour se rendre aux foires, les vêtements de fête, il suffit, dans la Savoie, que les femmes portent le costume ordinaire de leur village pour que les corsages rouges, les robes bleu clair, ou noires avec des bandes de couleur violente, les ceintures vertes, les galons d'or et d'argent dont le corsage est garni, la croix d'argent qui pend sur la poitrine, la coiffe de dentelle enfin, fasse d'une assemblée de cette sorte un spectacle d'un pittoresque et d'une splendeur vraiment rares. Les hommes n'ont d'autre originalité de costume que la veste blanche, en grosse laine, et qui n'est point encore abandonnée. Ils sont nombreux. Autour des bœufs et des vaches de race tarine, petits, nerveux, et où le pelage roux prédomine, l'animation est grande. Les moutons se sont vendus hier et les derniers troupeaux quittent le champ de foire. Il y en a des centaines sur les routes. Quelques marchands de la Villette, rapides, bourrus, le verbe haut, comme des généraux habitués à ne pas rencontrer de résistance, parcourent les groupes et traitent les gens, les bêtes, et les gros chiffres eux-mêmes avec désinvolture. "Quarante pistoles?... ça va... Emmenez-le... A un autre!" Le long de la rue qui monte de la gare, vers la droite, de nombreuses boutiques de draperie, de mercerie, de quincaillerie et de vivre ont été dressées. Trois jeunes gars stationnent autour d'un marchand de chansons. Plus loin, près d'une façade de toile peinte derrière laquelle la voiture de Mlle Anita, nécromancienne, ouvre sa porte dorée. Sur la toile, un boniment de haut goût est peint en lettres d'un demi-pied et sert d'alphabet à une nombreuse troupe de curieux: "Mlle Anita, somnambule, nécromancienne égyptienne du premier ordre, la seule diplômée et médaillée aux expositions de Paris, 1878, 1889, et qui obtient la médaille d'or à la fête des Tuileries, à Paris, devant un jury compétent, et la seule qui a obtenu un brevet de capacité de nécromancienne, prévient les personnes qui désireraient l'honorer de leur confiance qu'elle aborde n'importe quelle question, conseille pour deuil, procès, mariage, héritage, renseigne sur affaire d'amitié, d'intérêt, cas de maladie... Première consultation, cinquante centimes."
Le prix est sans doute un peu élevé. on se contentait de regarder l'affiche. Et la Savoie passait. Et je voyais s'éloigner le sourire des jeunes paysannes au visage plein et calme, qui s'en allaient par bandes, et dont le costume barrait de rouge et de bleu l'unique rue qui monte vers l'ancienne forteresse.
Un bon type. Propos de table et récits d'aventures.
Le soir hâtif des pays de montagnes commence à venir. J'entre à l'hôtel. Dans la grande salle, les princes de la foire, les marchands de bestiaux des principales villes de France, ayant achevé leurs opérations, fait leurs achats, compté leurs bêtes et versé l'argent, se font servir à manger, avant de reprendre le train qui vient d'Italie à travers le mont Cenis. Tous ont encore la longue blouse bleue. Ils sont las, à l'exception d'un seul, un colosse, coiffé d'un chapeau mou à larges bords, le visage empâté, les yeux brillants, la moustache noire tombante, et dont les lèvres oratoires, le masque tragique et le geste comique, disent l'origine ultra-méridionale. L'accent, d'ailleurs, que jamais dans les quarante années de sa vie, il n'a eu même l'idée de modifier, rendrait le doute impossible. Quand j'arrivai, l'homme criait, brandissant son couteau de table, et roulant des yeux terribles:
"Tous voleurs, je vous le dit, bandits, estafiers, saccageurs, et le reste! Oui, retenez bien ma parole, mes amis; si je les rencontre, je les saigne comme des poulets!"
Il s'agissait de paysans ou d'intermédiaires, qu'il accusait de quelque fraude. Les fraudeurs étaient loin, sans doute. Le boucher de Marseille allait prendre le train dans un quart d'heure. La menace ne valait donc que pour la beauté de sa formule. Et il le savait lui-même. Il continua de s'animer et de discourir en mangeant. Il avait le don de l'image, un esprit créateur et drôle. L'instant d'après, il se mit à raconter devant les autres marchands, Parisiens ou Lyonnais, qui l'écoutaient sagement, des traits de sa vie aventureuse à travers les foires françaises. Et je crus deviner qu'il parlait pour moi, prétexte qui m'offrais à sa parole aisée.
Maintenant il parlait de ces pickpockets qui suivent les foires.
"A force de les rencontrer, ici et là, sur les places, dans les hôtels, nous les connaissons, et ils nous connaissent. Quand ils demandent, à la fin de la journée: "Les affaires ont-elles bien "été"?" Moi je réponds: "Et les vôtres?" Il faut être poli, quand on est dans le métier que nous avons. Et puis, il faut être sur ses gardes. Avec ces gaillards-là, si on faisait mine de les vendre, un coup de couteau est vite attrapé, la nuit, dans un chemin de retour, ou bien un coup de sac de sable, ici..."
D'un geste du bras étendu et replié, il montrait le haut de son large thorax. Les autres convives approuvèrent d'un clignement d'yeux ou d'un signe de tête. Evidemment, le Marseillais disait vrai. Il reprit:
"Une nuit, je me souviens, que je passai le mont Cenis par la route un peu abandonnée aujourd'hui, je fus rejoint par des voleurs piémontais qui me demandèrent si j'avais fait une bonne journée. Je répondis: "Ni bonne, ni mauvaise." et je leur retournai honnêtement la même question. "Nous n'avons pas fait la moindre affaire, répondit l'un d'eux, pas pris un porte-monnaie ou un portefeuille, et nous en serions pour nos frais de voyage, sans un sac de chapeau qu'un de nos camarades a pu prélever sur la provision d'un chapelier. Vous serez enchanté, n'est-ce pas, de nous acheter plusieurs chapeaux?"
La proposition m'était adressée dans un endroit fort sauvage, par un clair de lune qui faisait valoir l'ombre des précipices. Qu'auriez-vous fait, mes amis? Vous auriez accepté. Je vous imitai donc. J'achetai six chapeaux, mous et pointus, dont ces messieurs m'assurèrent que j'avais besoin. Et j'eus même l'air gai, en les payant. J'en mis deux sur ma tête; un dans chacune de mes mains, pour me servir de gants, car il gelait; quant aux deux autres, comme je n'aime pas le bien volé, je les donnai, à Marseille, à mon employé qui me trouva généreux: "Tiens, lui dis-je, Constant, je pense souvent à toi, quand je travaille au loin".
L'aventure était à peine racontée que les princes de la foire de Saint-Michel se levèrent de table, et se dirigèrent vers la gare.
Le retour du marché.
Ce qu'on voit dans la nuit sur la grand'route.
Deux heures plus tard, dans la nuit fraîche et calme, la route qui conduit de Saint-Michel à Saint-Jean de Maurienne était couverte de gens et de troupeaux qui revenaient de la foire. La lune éclairait un peu à travers les nuages. Et, pour plus de sécurité, chaque famille avait allumé la grosse lanterne de toile tendue sur des cerceaux, et qui se balançait tantôt au brancard d'un chariot, tantôt au bout des doigts prudents d'une petite fille ou d'une femme, ombres droites sur la route. L'homme allait d'un pas incertain, à la tête du cheval, ou derrière les vaches dont les sonnailles s'accordaient d'un bout à l'autre du long chemin. Et c'était un concert, une marée de sons joyeux et doux, comme dans la nuit de Noël où les cloches ne s'arrêtent pas de sonner. On eût dit qu'elles étaient dans une brume qui brisait les sons et les mêlait. A chaque point sur le torrent, à chaque piste qui s'écartait de la route, des groupes quittaient la multitude en marche et partaient pour quelque haute vallée. A travers la Maurienne, les gens de la foire de Saint-Michel regagnaient les fermes abandonnées la veille. La poussière humaine, un instant rassemblée, se dispersait de nouveau et fondait dans l'espace.
Par la pensée, je suivais les familles qui se séparaient du gros de la troupe et les lanternes isolées que je voyais monter, comme des étincelles que le vent pousse, au flanc de ces montagnes qui n'étaient que des masses d'ombre énormes et sans relief. Je songeais à ces voyages, les seuls que faisaient autrefois nos pères de la campagne française, au retour tardif de l'homme ou de la paire de bœufs, ou de l'homme tout seul; ou du fils aîné, regagnant les métairies, dans le silence des champs et des bois. Que de rencontres singulières, en ces nuits des jours de foire! Et qui oserait affirmer que les paysans d'aujourd'hui n'en font point de semblables? Ils les racontent moins volontiers, et c'est peut-être toute la différence. Mais j'en sais qui, partis de l'auberge joyeux et marchant droit, ont été roulés, avant de retrouver leur maison, par la grande chèvre blanche qui rode sur la lande; d'autres qui ont entendu, dans l'ombre, passe la chasse Hennequin*, ou le bruit des battoirs des filles maudites, lavant, au bord des rivières, les langes des nouveau-nés qu'elles ont tués; d'autres, qui ont vu, de leurs yeux épouvantés, la Grand'bête au dos bossué, levrette formidable qui éclate de rire au passage des hommes, et les Lupins qui sont des loups d'espèce plus subtile, et j'en pourrai nommer qui ont conversé avec les "demoiselles de l'eau", ces fantômes des près dont la robe est si longue, dont les pieds ne remuent pas, bien qu'elles courent, et dont le visage a le sourire énigmatique de la lune.
Les foires sont donc, même aujourd'hui, tant qu'il fait jour, occasion de comédie populaire, de bons mots et de gros mots, de couleur locale et de petits métiers; elles deviennent quand la nuit tombe, occasion d'aventure et de légende.
Elles sont surtout une occasion de commercer, d'établir et de connaître les cours des denrées, de rencontrer ses amis et de les régaler, sans trop de frais, d'un verre de cidre ou de vin nouveau. On peut dire qu'elles jouent un tôle important dans la vie économique et dans la vie mondaine de la campagne. Et c'est à ce double titre qu'elles continueront d'exister bien longtemps encore. Que les procédés de culture se transforment, et que l'aspect de la campagne doive changer peu à peu, cela ne fait guère de doute; j'accorde que les communications sont de plus en plus aisées entre les fermes et les gares de chemin de fer; que, dans beaucoup de régions, le fermier n'a plus besoin de se déplacer pour vendre le lait, retenu pas les syndicats et récolté par eux chaque matin; que la campagne connait à présent les commis voyageurs qui viennent "en fabrique", acheter les pommes, les noix, les olives, le vin, les œufs ou les groseilles des jardins; je constate que le catalogue des grandes maisons de mode pénètre jusqu'au plus lointain des hameaux de nos provinces, et que, dès lors, les femmes et les filles de la ferme sont moins tentées qu'autrefois par les étalages des marchands forains.
Mais si les raisons qu'on avait de sortir de chez soi ont peut-être diminué, le goût des voyages a sûrement augmenté. il y a compensation. Rien, d'ailleurs, n'est venu ruiner le besoin qu'éprouvent les hommes d'une même région de se réunir à certains jours, pour commencer, pour se revoir, pour se berner les uns les autres, pour entendre des nouvelles, pour avoir une occasion de distraction ou d'intempérance, pour parler un peu de leurs affaires et beaucoup de celles d'autrui.
Et voilà pourquoi les foires ne meurent pas. Elles nous ont rendu toutes sortes de services, elles nous en rendent encore. Elles ont dix siècles d'histoire derrière elles: sans être prophète, on pourrait leur promettre un long avenir.
René Bazin*.
Lectures pour tous, Revue populaire, Hachette et Cie, 1902
* Nota de Célestin Mira:
* Foire du Lendit:
* René Bazin:













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