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samedi 6 décembre 2025

 Dans le monde des fumeurs.




Depuis que l'usage s'en est répandu dans le monde entier, le tabac a sa place dans l'histoire des mœurs, dans le budget des particuliers comme dans celui des Etats. Célébré par des adeptes enthousiastes, combattu par des adversaires acharnés, il soulève dans les deux sens un véritable fanatisme. Rechercher toutes les curiosités qui se rattachent à la question du tabac, rappeler les bizarreries les plus caractéristiques et les excentricités les plus curieuses des amateurs fervents, crayonner à travers les différents pays la silhouette du fumeur et analyser sa passion, c'est une étude pittoresque, morale, anecdotique,  qui nous réserve bien des surprises amusantes.


"Il n'est rien d'égal au tabac, c'est la passion des honnêtes gens, et qui vit sans tabac n'est pas digne de vivre..." Cet aphorisme  d'un personnage de Molière, combien de gens parmi nous seraient prêts à le répéter! Depuis le raffiné qui tire d'un cigare coûteux des bouffées odorantes jusqu'au lazzarone qui fume paresseusement son long et acre cigare noir traversé d'une paille, depuis la grande dame étrangère à qui plait le parfum d'une cigarette orientale jusqu'au loup de mer qui garde vissé aux lèvres son brûle-gueule, le tabac compte dans le monde entier d'innombrables fidèles. Ils l'aiment moins encore pour sa saveur propre et pour son arome que pour l'état où il plonge leur sensibilité et pour l'influence qu'il a sur son imagination. Ils lui savent gré des rêveries qu'il leur procure; et, dans les anneaux de la fumée qui déroule ses spirales, ils aperçoivent toutes sortes de mirages.


Pipe en bois. Epoque Romaine.

On fumait alors dans les pipes des herbes aromatiques.



Mais cette action du tabac n'est-elle pas dangereuse? Ne risque-t-elle pas d'engourdir l'intelligence et peut-être de compromettre la santé générale. C'est l'avis d'un certain nombre de médecins, et celui auquel se rangent aussi bien les détracteurs du tabac, ceux qui, ne pouvant en supporter la fumée et l'odeur, s'empressent d'invoquer, au nom de leurs répugnances personnelles, de solides raisons. Car, s'il a de fervents adorateurs, le tabac a des ennemis pour le moins aussi décidés. Recherché par les uns, honni par les autres, ce qui est certain, c'est qu'il ne laisse personne indifférent. Demandons-nous donc quelle a été jusqu'ici son histoire et quelle place il tient dans nos mœurs; il est impossible que cette étude ne nous réserve pas un bon nombre de piquantes curiosités.

De la pipe de Jean Bart à la tabatière de Napoléon.

C'est à titre de drogue médicinale que le tabac fit son apparition en France, lorsque Jean Nicot, ambassadeur au Portugal, l'apporta à la cour de Catherine de Médicis. L'homme a peur de la maladie, et dans toute substance nouvelle, il s'empresse de voir un remède contre elle. L'herbe à Nicot passait pour être "amère, desséchante, d'odeur infecte" mais d'ailleurs douée de merveilleuses propriétés curatives. On l'employait contre toute sorte de maux, hydropisie, ulcères, écrouelles, et sous toute sorte de formes, en pilules, en sirops, en baumes, en emplâtres. Et, chose remarquable, on l'employait avec succès. Ne dit-on pas qu'un remède nouveau guérit toujours, pendant un certain temps? Mais il faut se hâter d'en user pendant qu'il guérit. Cette croyance aux vertus médicinales du tabac subsistait encore au début du XVIIIe siècle, et Saint-Simon écrit en parlant de la maladie dont mourut la duchesse de Bourgogne: "Il lui prit tout d'un coup une douleur au-dessus de la tempe, qui dura sans relâche jusqu'au lendemain et résista au tabac en fumée".
Peu à peu, cependant, l'usage s'établissait de fumer le tabac dans une pipe. 


Pipes sculptées représentant quatre personnages historiques.

Henri IV, Bayard, Charlotte Corday, Robespierre, tel est
le curieux assemblage choisis par les marchands de 1840
pour orner les modèles de pipes.


Mais s'il était adopté par les soldats et les gens de mer ainsi que par cette catégorie d'élégants qui, de tout temps,  ont mis leur élégance à s'encanailler, pour entrer dans les mœurs, il rencontrait un obstacle insurmontable: l'antipathie de Louis XIV. Le grand roi trouvait la fumée tout à la fois nauséabonde et contraire à l'étiquette. Défense formelle était faite de fumer dans les appartements et dans les jardins de Versailles.
Pour enfreindre l'interdiction, il fallait être Jean Bart. L'anecdote est fameuse. L'illustre marin avait une audience du roi; mais il arriva bien avant que Louis XIV pût le recevoir. Fatigué d'attendre et se heurtant toujours à la hallebarde du garde en faction devant la porte, il sort sa pipe de sa poche, la bourre consciencieusement, l'allume et se met à en tirer d'épaisses bouffées au nez des courtisans effarés. L'odeur du tabac pénètre jusqu'au cabinet du roi; Louis XIV demande le nom de l'audacieux qui se permet de fumer dans ses appartements; on répond que c'est un marin qui prétend avoir une audience de Sa Majesté.
" Il n'y a que Jean Bart, s'écrie le roi, qui soit capable de cela!" Et d'ordonner de le faire entrer.
Une autre fois, à Marly, le roi traversait le château et passait près des appartements de la duchesse de Bourgogne quand il flaira une odeur insolite. Il entra et resta stupéfait. Faisant cercle, le duchesse et les princesses de sang menaient grand bruit en buvant de l'eau de vie et fumant la pipe comme de vieux soldats. Par manière de passe-temps, elles avaient envoyé chercher les pipes des suisses au corps de garde.
Faute de pouvoir fumer, on prisait. 


Fumeurs et priseurs.
D'après une étude de Boilly.


Depuis le paysan qui savoure sa pipe jusqu'à la vieille qui prise
avec acharnement, l'artiste a plaisamment rendu les différents
types d'amateurs pour qui le tabac est devenu une passion tyrannique.



Ce fut une fureur pendant les dernières années du règne de Louis XIV. Les dames elles-mêmes se barbouillèrent le nez de tabac. Pendant la Régence et tout le XVIIIe siècle, cette vogue se continua. "Prendre du tabac, dit un personnage de comédie, c'est ce qui fait le mérite de la plupart des jeunes gens." Les petits-maîtres se servaient de tabac d'Espagne, fin et blond, qu'ils puisaient dans une tabatière d'or et d'écaille, ornée d'une miniature, chef-d'œuvre d'un artiste en renom*. L'élégance consistait à laisser tomber quelques grains de tabac sur le jabot de dentelle et à les secouer d'un petit coup des doigts, avec un geste plein de grâce et de désinvolture.
La mode durait encore sous le premier Empire. Napoléon était un priseur déterminé. La quantité de tabac qu'il consomma fut énorme; prodigieuse fut sa consommation de tabatières, attendu que dans les instants de colère il les jetait à terre et les piétinait. Une fois, un ambassadeur persan lui ayant fait cadeau d'une superbe pipe d'Orient, il essaya de la fumer. Dès la première bouffée, il la rejeta en criant: "Quelle infection! Le cœur me tourne, je suis empoisonné!"

Une passion tyrannique.

Aujourd'hui, l'usage du tabac à fumer est devenu pour beaucoup non pas même un simple passe-temps mais une habitude, une manie, une passion.


Modèles de pipes en terre cuite en usage chez les Koloches
(Tribu de l'Alaska) et au Mexique.
(Musée ethnographique du Trocadéro.)



Une habitude se change bien vite en besoin, et celui-ci, faute d'être satisfait, dégénère en souffrance, s'exaspère en torture. Voyez ce fumeur que des raisons quelconques mettent dans l'impossibilité de fumer. Voilà un homme à plaindre! et il doit certainement vous inspirer beaucoup de pitié. Il a cette expression inquiète de l'être à qui "il manque quelque chose". Il regarde vaguement vers on ne sait quelle terre promise; il esquisse un geste machinal, et roule entre ses doigts vides une cigarette imaginaire. Il devient incapable de fixer son attention et de se livrer à un travail soutenu. Privée de cigarettes, George Sand se trouvait aussitôt dans l'impuissance d'écrire une seule ligne; aux répétitions d'une pièce tirée d'un de ses romans, elle était plongée dans une sorte de somnolence, parce que le règlement du théâtre s'opposait à ce qu'elle fumât; on fut obligé, en désespoir de cause, de la laisser allumer une cigarette.
Napoléon III fumait continuellement. Au cours d'une conversation, le tabac lui manquait-il, il cessait de parler, sa main tordait nerveusement sa moustache cirée, il n'écoutait plus son interlocuteur. Au château de Chantilly, quand le duc d'Aumale faisait visiter à ses invités ses merveilleuses galeries, on commençait par lui apporter sur un plateau d'argent sa pipe familière.
Le vrai fumeur peut se passer de boire et de manger: il ne peut se passer de fumer. On a vu des naufragés, recueillis après plusieurs jours passés en mer sans provision, à demi morts de fatigues et de privations, demander avant toute chose de quoi bourrer leur pipe. Stanley découvrit en Afrique et fit mettre en liberté un de ses compagnons retenu depuis des années dans une étroite captivité. Lorsqu'il parut, les vêtements en lambeaux, la barbe et les cheveux en broussaille, sa première parole fut pour demander un cigare. Il se mit à fumer en silence: après cela seulement, il put remercier Stanley et raconter ses aventures. Les anecdotes de ce genre sont innombrables.
Comme toute passion, celle-ci est exclusive et se complique de manies parfois bizarres. Le fumeur se préoccupe moins encore d'avoir un tabac de bonne qualité, que d'avoir "son" tabac. Au fumeur de "caporal", vous ne ferez jamais fumer du tabac d'Orient, pas plus qu'au fumeur de pipe de bruyère vous ne ferez accepter la plus merveilleuse pipe d'écume de mer. Prosper Mérimée ne fumait que des cigarettes qu'il fabriquait lui-même en hachant des cigares dont il cachait la mystérieuse origine. Le maréchal Pélissier faisait un geste d'horreur quand on lui présentait un havane: il préférait les cigares d'un sou. A l'inverse, beaucoup de fumeurs font venir de loin et à grands frais les seuls cigares qu'ils consentent à fumer. L'empereur Guillaume II fume toujours la même sorte de cigares, qui lui coûtent 1 fr. 50; quant à son oncle Edouard VII, qui est un grand fumeur, il se fait confectionner des cigares spéciaux, de dimensions extraordinaires, très longs, très ventrus et qui lui reviennent à la modique somme de 5 fr. par cigare.

Fumeurs célèbres. Gloires et excentricités.

Comme elle a ses dilettantes, la passion du tabac a ses phénomènes.
On cite pour leur énorme consommation de véritables ogres et dévoreurs de tabac. Le général Lasalle, le héros de Waterloo, peut être pris pour type de ces fumeurs épiques. Sa pipe légendaire était gigantesque*: un aigle d'argent surmontait le couvercle du fourneau, et le tuyau avait 70 centimètres de long. Lasalle la gardait à sa bouche au plus fort des combats, et il l'avait menée dans de rudes affaires; pourtant Napoléon ne pouvait la lui pardonner: un jour de bataille, après une action d'éclat, Lasalle demanda à l'Empereur le commandement d'un des régiments de cavalerie de sa garde. "Quand le général Lasalle ne jurera plus et ne fumera plus." fut la réponse.
Certain zouave, durant la guerre de Crimée, était possesseur d'une pipe monumentale. Il l'emporta dans la tranchée devant Sébastopol; mal lui en prit: le nuage de fumée qui s'en dégageait devint un point de repère; aussitôt, balles et obus de pleuvoir, si bien qu'un jour, l'incorrigible fumeur tomba blessé d'un biscaïen. On le releva; mais sa pipe lui avait échappé et il ne se laissa emmener à l'ambulance que quand on la lui eut retrouvée.


Les Célébrités en tête de pipe.

Caricatures de Thiers et de Bismarck.
(Musée Carnavalet.)



On devine aisément quel admirable prétexte fournit le tabac aux matchs, paris et records. En 1860 un fumeur réussit à fumer 50 cigares en onze heures; cet exploit fut dépassé par un habitant de Roubaix qui paria de fumer en douze heures 86 cigares, plus de 7 par heure, sans être incommodé! A vrai dire, ces prouesses ne sont pas sans danger. On a vu maintes fois le pari se terminer aux dépens du joueur. Exemple: deux individus avaient déposé un enjeu de 2 500 francs qui devait être gagné par celui qui fumerait le plus grand nombre de pipes. A huit heures du soir, ils commencèrent; à minuit, ils avaient déjà fumé 16 pipes; à la 18e un des deux concurrents tomba en syncope.
Aussi quelques originaux se sont-ils avisés d'une suprême excentricité: le suicide par le tabac. Atteint du spleen, un Danois résolut de noyer sa mélancolie dans le tabac, comme d'autre dans le vin. Il fumait chaque jour 300 cigarettes d'une sorte de tabac oriental très aromatisé, le latakieh*. Cela dura vingt-sept mois, pendant lesquels il brûla 125 000 cigarettes: après quoi, il fut atteint d'une paralysie générale, et mourut au bout de peu de temps. Un Hongrois, membre de l'aristocratie de Buda- Pesth, chargé de famille, avait fait des pertes d'argent. Il s'assura auprès de plusieurs compagnies pour une somme importante, puis on le vit dépérir, maigrir, sans trouver la cause de cette rapide consomption, qui, au bout de dix mois, le menait au tombeau. On découvrit alors qu'il avait trouvé ce moyen ingénieux de se suicider sans attirer l'attention: s'intoxiquer à raison de 56 cigares par jour: il en avait fumé 17 000!

Des peuples de grands fumeurs.

De même  qu'il y a parmi les individus de grands et de médiocres fumeurs, les peuples diffèrent par leur consommation de tabac. En France, pour l'année 1899, on a consommé 37 388 479 kilogrammes de tabac, ce qui donne 907 grammes par habitants et représente pour l'Etat un revenu de plus de 325 millions de francs. Le département où l'on fume le plus est celui du Nord où 1 800 000 habitants  brûlent par an 4 083 820 kilogrammes. Celui où l'on fume le moins est la Lozère, avec 389 grammes seulement par habitant. La Seine a un rang intermédiaire; ses 3 940 000 habitants fument 3 450 981 kilogrammes de tabac, ce qui représente un peu moins de 1 kilogramme par tête. On a calculé que toutes les cigarettes fumées en une année par les Parisiens formeraient une colossale cigarette ayant les dimensions de la colonne Vendôme; quant aux cigares, ils donneraient un cigare monstre presque égal à l'Obélisque. Pour toute la France, les cigarettes fumées pendant un an, mises bout à bout, feraient trois fois le tour de la terre, en suivant l'équateur.


Tabatière représentant le "petit chapeau" de Napoléon 1er.



En France donc, le tabac représente dans le budget des particuliers une dépense notable. Supposons un ouvrier gagnant 2 200 francs par an. Sa dépense annuelle peut être évaluée à 100 francs environ, soit plus de la vingtième partie de son gain. Le fumeur qui, chaque jour,  fume 20 cigarettes de "caporal supérieur"* ou de "maryland" aura déboursé entre l'âge de vingt et celui de soixante ans une somme de 8 760 francs. Nous ne disons rien de ceux qui fument des cigares de luxes, et dont par suite la dépense peut se chiffrer par de grosses sommes.
La consommation de tabac en France peut paraître respectable; elle est modeste si on la compare à celle qu'en font les Hollandais et les Allemands qui sont les plus grands fumeurs d'Europe. Il n'est pas rare de voir un habitant d'Amsterdam ou de Munich brûler dans son année 50 kilogrammes de tabac. 


Une pipe de mariage en Hollande.

Une pipe de porcelaine ouvragée comme celle que nous reproduisons
était autrefois en Hollande un cadeau de noce des plus appréciés.
(Collection de M. de Watteville.)



On a calculé que, pendant toute sa vie, un pareil fumeur fait une consommation de tabac égale au contenu de deux wagons de marchandises fortement bourrés. Et il ne s'agit ici que d'un homme ordinaire.
Qu'on se représente les pipes monumentales dont on fait usage dans ces pays*! Elles sont pourvues d'un tuyau savamment recourbé et très long, d'un monstrueux fourneau de porcelaine orné de peintures et d'un couvercle métallique. La cavité du fourneau peut aisément contenir 30 grammes de tabac. Un médecin signale un habitant de Rotterdam qui, dans sa journée, fume dix pipes de cette capacité, et consomme par suite, 300 grammes de tabac. C'est une de ces pipes énormes que possède l'étudiant en philosophie de Bonn ou de Heidelberg; il la porte fièrement, bien en évidence, le tuyau sortant de sa poche.


Le fumeur, d'après le tableau de Meissonier.

Fumer une bonne pipe, attablé devant un pot de bière, tel est
le rêve de bien des gens. Aujourd'hui encore, les étudiants de
Bonn et d'Heidelberg, en Allemagne, ne connaissent pas
de plus grand plaisir.
(Collection de M. Chauchard.
)



En Amérique, dans certains Etats, il n'est pas rare de voir des femmes, surtout les négresses, travailler à leur ménage, une grosse pipe de bois entre les dents.
Inversement, veut-on savoir quel est le pays d'Europe où l'on fume le moins? On n'apprendra pas sans surprise que c'est l'Espagne. Eh quoi! l'Espagne où, partout, à toute heure, pendant les repas, au théâtre, dans les arènes, hommes et femmes ne cessent  d'avoir la cigarette à la bouche! L'Espagne de Carmen, l'Espagne des cigarières! Elle-même. La raison de cette apparente anomalie est qu'une partie de la population fait seule usage du tabac; car, si les habitants des villes en font une grande consommation, ceux des campagnes s'en abstiennent presque complétement.

L'Etat marchand de tabac et fabricant de cigares.

Tandis que, dans la plupart des pays, la culture et le commerce du tabac sont libres, en France les particuliers n'ont le droit que de cultiver le tabac; l'Etat s'en réserve la préparation et la vente*.


La culture du tabac aux Indes Néerlandaises.

C'est de Java et de Sumatra que vient une grande partie des larges
 feuilles de tabac employées pour la fabrication des cigares supérieurs.
La production annuelle atteint dans ces îles 40 millions de kilogrammes.
Dans certaines plantations un homme debout disparaît complétement
sous le feuillage des arbustes.



C'est lui qui achète aux planteurs français le tabac cultivé dans vingt de nos départements, surtout ceux du Nord. C'est lui, de même, qui fait venir de l'étranger, notamment de la Havane, les tabacs moins âcres que nos tabacs de France et les feuilles plus grandes et moins rugueuses dont on se sert pour confectionner l'enveloppe des cigares supérieurs.


Une manufacture de tabac à Java.
L'intérieur d'un hangar de fermentation.


Dans ces immenses hangars, on est saisi à la gorge par l'odeur âcre
qu'exhalent les tas de tabac en fermentation. Avant cette opération,
qui a pour but de lui donner l'arome voulu, le tabac est trié
et haché avec soin.



C'est lui aussi qui travaille le tabac dans les usines où tout se fait à la mécanique, sans en excepter les cigarettes "roulées à la main". Des machines hachent les feuilles en minces filaments; des machines mettent le tabac en paquets et y collent la bande imprimée; des machine roule et gomme la cigarette.
Si l'ouvrière qui guide l'appareil est attentive et fait preuve de dextérité, elle peut en une heure fabriquer 1800 cigarettes.



A la manufacture des tabacs, à Paris.
La fabrique des cigarettes.


Tout se fait à la machine dans les manufactures de l'Etat.
Grâce à un ingénieux appareil qui coupe le papier, tasse et roule
le tabac, une ouvrière habile peut faire jusqu'à 1 800 cigarettes
en une heure.



Une manufacture de tabac, avec ses monts de tabac qui sèchent, pareils à des tas de fumiers, avec son âcre poussière répandue dans l'air, n'a rien pour réjouir la vue, et en revanche beaucoup pour choquer l'odorat. 


Moulin servant à râper le tabac à priser.

Après trois mois de fermentation, le tabac destiné aux priseurs est
placé dans de vastes moulins où il se réduit en poudre. Il subira encore
une seconde fermentation, qui lui donnera le "montant" si apprécié des connaisseurs.



Il est cependant telles de ces manufactures que l'on cite pour leur pittoresque, ce sont celles de Séville.
Suivant un dicton andalou, "qui n'a pas vu Triana n'a rien vu". Triana, c'est le faubourg de Séville où habitent les 5 000 cigarreras ou cigarières employées à la manufacture de tabac. Pour la plus grande partie, elle appartiennent à la race des gitanes, reconnaissables à leur teint légèrement bronzé, à l'éclat de leur œil noir, au reflet de leurs cheveux pareillement noirs. A la sortie de la manufacture, elles emplissent la place et les rues d'une cohue multicolore et bruyante*. Les pieds nus chaussés de mules, la jupe courte, la mantille noire laissant voir le bouquet de jasmin, ou le dahlia rouge piqué dans leurs cheveux, elles courent vers leurs taudis de Triana, maisonnettes sales et basses, avec des guenilles pendant aux fenêtres, au-dessus d'une ruelle glissante, mais que transforme, en s'y posant, les rayons d'un soleil éclatant.

En Orient. A l'opium et à l'eau de rose. La porte des rêves.

"Quelle chose abominable que votre tabac! disait un Oriental. D'ailleurs, vous, gens d'Europe, vous ne savez pas fumer". De fait, rien n'est plus éloigné de nos habitudes que la façon de fumer des Orientaux.
En Turquie, en Perse, dans l'Inde, le tabac est additionné de bois de santal, de feuilles de rose et d'opium, qui en font une substance enivrante et narcotique. La variétés des tabacs orientaux est prodigieuse.
"Dans le bazar de Téhéran, raconte un voyageur, l'allée des marchands de tabac est imprégnée de l'arome violent qui s'échappe de sac en peau de chèvre renfermant le tombaki, tabac noir et fort. Aux murs pendent des nattes de tabac d'Ispahan, fines et soyeuses comme des écheveaux de soie blonde; des paquets de tabac de Retch sont rangés sur des planches à côté des sachets de latakich et de sultanich destinés à la confection des cigarettes; des vases en cuivre contiennent le tabac de Royandoz, poussiéreux, jaunâtre, chargé d'opium; c'est celui que les chameliers fument le soir en écoutant une histoire des Mille et une Nuits, contée par le beau parleur de la caravane."
Ce sont ces tabacs au parfum à la fois doux et puissant que l'oriental indolent, ami de la contemplation immobile et du rêve, fume dans son narghileh


Comment on fume en Orient.
Un "narghileh" d'écume.


Dans le narghileh, par un raffinement suprême, la fumée ne parvient
 aux lèvres du fumeur qu'après avoir traversé un vase rempli d'eau de rose,
où elle acquiert une saveur enivrante.
(Collection Sommer.)


Dans cet appareil étrange et compliqué, le tabac est grillé dans un petit fourneau de métal; la fumée, conduite par un tuyau, traverse un vase plein d'eau de rose et parvient, par un second tuyau aux lèvres du fumeur. "Rien n'est plus favorable aux poétiques rêveries, dit Théophile Gautier, que d'aspirer, à petites gorgées, sur les coussins d'un divan, cette fumée odorante rafraîchie par l'eau, et qui vous arrive après avoir circulé dans des tuyaux de maroquin rouge ou vert dont on s'entoure le bras. Il y a des narghilehs d'or, d'argent et d'acier ciselé, damasquinés, niellés, guillochés d'une façon merveilleuse et d'un galbe aussi élégant que celui des plus purs vases antiques; vous fumez dans un chef-d'œuvre un tabac métamorphosé en parfum." Nonchalant, l'Oriental interrompt seulement sa fumerie pour boire dans une tasse minuscule une goutte de café; puis la fumée, chargée d'opium et d'aromates, ranime en lui les images qui peuplent son demi-sommeil et créent autour de lui un paradis artificiel*.

Le tabac est-il dangereux pour la santé?

Le tabac exerce-t-il des ravages dans l'organisme? Beaucoup de médecins l'affirment, et la Société contre l'abus du tabac* s'efforce,  par des conférences et des brochures, de combattre l'excès de consommation du tabac et même son simple usage. "On blâme les Chinois, disent les détracteurs du tabac, de fumer l'opium, mais le tabac est, lui aussi, un stupéfiant dangereux. Il contient un alcaloïde violent, la nicotine, dont une seule goutte préparée pure et déposée sur la glande lacrymale d'un lapin le foudroie instantanément. Quelle terrible action ce poison, introduit dans l'organisme avec la fumée, n'a-t-il pas sur la physiologie humaine!"


La pipe des Indiens.
Calumet en bois sculpté.


Symbole de paix et de loyauté, le calumet, chez les Indiens de
l'Amérique du Nord, sert à sceller les négociations. Ils font fumer
à tous ceux avec lesquels ils traitent cette étrange pipe plate et allongée.
(Musée ethnographique du Trocadéro.)



Les cas fournis par l'observation médicale ne manquent pas.
Tel fumeur qui régulièrement brûlait par jour une vingtaine de pipes en arriva à perdre d'abord la mémoire des noms propres, puis celle d'un grand nombre de substantifs usuels; son élocution était difficile; il désignait la plupart des personnes et des objets sous les noms de "machin" et de "chose". On affirme que la difficulté qu'avait Napoléon III de parler venait de ses habitudes de fumeur invétéré. On a constaté sur les listes de sortie de l'Ecole polytechnique, où le tabac est à l'honneur, que, parmi les vingt premiers, il n'y avait que six fumeurs, tandis que du numéro 40 au numéro 60, il y en avait onze et dix-sept du 140 au 160.
D'ailleurs, le tabac ne semble pas s'attaquer seulement au cerveau, mais à toute la physiologie. Un médecin qui examina 63 fumeurs, âgés de vingt-neuf à soixante-six ans, constata que 47 étaient atteints de dyspepsie, 21 d'angine granuleuse, 38 d'insomnies habituelles, 5 de crachements de sang, 3 d'asthme, 51 de palpitations du cœur. Ces derniers troubles, ceux qui affectent le cœur, sont de nature à déterminer l'angine de poitrine, souvent inguérissable.
L'abus du tabac peut encore provoquer les plus atroces maladies, telle que la carie des os de la face et le cancer de la gorge.
Mais, dans tous les exemples qu'on cite pour prouver les effets pernicieux du tabac, on peut constater qu'il s'agit toujours d'usage immodéré et parfois follement excessif. En de pareils cas, il n'est pas étonnant que la santé soit troublée profondément. De ce que l'excès du tabac est funeste, il ne s'ensuit pas que le tabac pris en quantité raisonnable soit dangereux. Si l'alcoolisme est un épouvantable fléau qui ruine notre pays, il n'en est pas de même du tabac; c'est un poison sans doute, mais à l'égal de tant de substances dont la médecine fait usage, et qui, à petites doses, peuvent être inoffensives. 


Pipes modernes de luxe.

Payer une pipe plus de 2000 francs est un luxe que tout le monde
ne peut pas se permettre: tel est pourtant le prix de celle qu'on voit
en tête de notre gravure. Les pipes d'écume que nous reproduisons
ensuite valent entre 500 et 800 francs.
(Communiqué de la maison Sommer.)



Avis au consommateur imprudent! Quant au fumeur qui fume modérément la cigarette, du brave homme qui s'est fait de la pipe "une amie", il peut, à moins d'être atteint d'une maladie qui lui interdise l'usage du tabac, lui demander d'agréables rêveries, sans craindre de les payer au prix de sa santé ou de sa vie.

Lectures pour tous, Revue universelle, Hachette et Cie, Paris, 1901-1902.


* Nota de célestin Mira: 

* Tabatière:


Tabatière en or et écaille ornée d'une miniature sur ivoire.




Tabatière à secret, fin XVIIIe siècle.



* Général Lasalle:


Le général Lasalle fumant sa pipe.
Aquarelle de Maurice Toussaint.


* Latakieh: Le latakieh ou latakia qui tire son nom du port de Lattaquié en Syrie, est un tabac séché et fumé.



Tableau de William Michael Harnett 1880.



* Caporal supérieur et maryland: 


Le scaferlati caporal ordinaire  aussi appelé le "gris" ou "gros cul",
le mot "caporal" signifiant "légèrement supérieur à l'ordinaire".
Le caporal supérieur est lancé en 1871.

La composition du scaferlati ordinaire a été définie en 1820:
Feuilles exotiques de tabac de Virginie: 40%
Feuilles indigènes: 60% dont:
du Pas de Calais (1819): 30%
du Bas-Rhin: 25%
du Nord: 5%.





* Pipes hollandaises ou allemandes:



Pipe hollandaise.



Pipe à couvercle allemande.



* Manufacture des tabacs à Paris:



La manufacture des tabacs du Gros-Caillou à Paris.

Fondée en 1792 dans l'île des Cygnes, située en bord de Seine,
elle emploie 2 000 personnes en 1870, majoritairement des femmes.
Elle fournit le tiers de la production française en cigarettes et cigares.
Elle ferme en 1950.



* Manufacture des tabacs à Séville:



Manufacture Royale des tabacs à Séville.
(Gravure de Gustave Doré.)



Ouvrières de la manufacture des tabacs de Séville.
(Tableau de Gonzano Bilbao.)



* Narguilé:



Des Persans fumant à l'aide d'un narguilé.



Turc allongé fumant une chicha, Henri Baron, 1844.


* Société contre l'abus du tabac:



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