La paix au soir de sa vie.
La protection de la vieillesse.
C'est sans doute de sa propre protection et de l'affection de sa famille que le vieillard doit attendre la sécurité de ses dernières années. Mais, en fait, bien des cas se présentent où, après une vie de travail et d'efforts malheureux, il risque, faute d'une intervention étrangère, de se trouver en proie à la pire détresse. Aussi ne saurait-on trop encourager les institutions dues soit à l'initiative des particuliers, soit à la bienfaisance de l'Etat, et qui assurent l'accomplissement de ce devoir, l'un des plus impérieux de toute société civilisée, le devoir d'assistance pour la vieillesse.
Achever sa vie parmi les siens, dans un repos gagné par des années de travail, au milieu de soins attentifs et d'une tendresse respectueuse, c'est ne pas connaître les amertumes de la vieillesse. On a pu dire que les dernières années de la vie, dans de telles conditions, sont aussi les plus douces: désirs, passions, inquiétude du lendemain, tout ce qui fait l'existence tourmentée s'est calmé: on assiste aux spectacles du monde en témoin, non plus en acteur; on savoure délicieusement des joies dont on sait mieux le prix.
Mais à ce tableau d'une vieillesse souriante opposez-en un autre, celui d'une vie qui s'achève dans le dénuement et dans la solitude. Souvent les infirmités sont venues; en tout cas la vigueur, l'activité ont diminué. On ne peut plus se suffire à soi-même; plus que jamais, on a besoin des autres, et tout vous manque à la fois! quoi de plus douloureux?
Ce spectacle de la vieillesse abandonnée, si on le rencontrait dans une société civilisée comme est la nôtre, serait pour elle une honte: il serait un reproche vivant pour tous ceux qui sont dans la force de l'âge. En effet, nous devons assistance à ceux qui, malgré leur bonne volonté et leurs efforts, n'ont pu assurer le calme de leurs vieux jours. C'est, en quelque manière, réparer à leur égard la dureté du sort. A ceux mêmes qui ont été coupables d'imprévoyance, de paresse peut-être, nous devons, par un sentiment d'humanité, notre appui, notre aide charitable. Aussi cette question des devoirs de la société envers la vieillesse est-elle une de celles dont on s'est préoccupé de tout temps. Chez nous, de bonne heure, des institutions issues de l'initiative privée ou de celle de l'Etat ont assuré le sort du vieillard.
Vieux braves. Les invalides de la gloire.
Ce fut des anciens soldats que l'on s'occupa d'abord. A Paris, au début du XVIIe siècle, les vieux défenseurs de la patrie sans aide et sans pain se réunissaient sur le Pont-Neuf, où ils étalaient leurs plaies, implorant la pitié des passants, et, le soir, menaçant les gens attardés.
Ce ne fut pas une petite affaire que d'organiser la fondation nouvelle, et Louvois dut s'en charger lui-même; il fallut sa main de fer pour dompter ces batailleurs endurcis dont on ne pouvait pas obtenir l'obéissance. Ils se plaignaient de tout: ayant trouvé mauvais le pain qu'on leur distribuait, ils en cachèrent un morceau dans une corbeille de fleurs offerte par eux à Mme de Maintenon qui était venu visiter l'établissement; une supplique y était jointe, la priant d'intervenir. Louvois prit fort mal la chose, et déclara que, si elle se renouvelait, les réclamants seraient pendus; à la suite d'une véritable émeute, il fallut passer un récalcitrant par les armes.
Tout le monde connait le magnifique dôme doré, œuvre de Mansard, qui recouvre le monument. Pénétrons par la grille somptueuse dont l'invalide-concierge manchot à la voix de stentor, nous ouvre la porte; allons voir chez eux tous ces vieux braves à trois poils. Dès les premiers pas, nous en rencontrons qui vont et viennent dans leurs légendaires petites voitures qu'un mécanisme ingénieux leur permet de faire rouler eux-mêmes; plus loin, d'autres, sanglés dans leur uniforme bleu sombre constellé de médailles, encore droits et fermes, montent la garde. Ce sont là les deux catégories de pensionnaires de la maison: les premiers, impotents, perclus, sont les "moines lais", nom qui leur est resté des anciens couvents qui les abritaient jadis. Les seconds sont les invalides actifs, qui sont encore suffisamment ingambes pour faire eux-mêmes leur lit et leur petit ménage, et qui, sur leur demande, sont chargés, moyennant une rémunération supplémentaire, des différents services de l'hôtel: portiers, servants des moines lais, plantons, etc. L'un d'eux monte la garde devant le tombeau de Napoléon, un autre devant la porte du Général-Gouverneur, invalide lui-même, celui-ci au réfectoire, celui-là à la cuisine. Jadis une seule marmite, énorme, servait à faire la soupe pour tous les pensionnaires. Cette marmite a disparu et quatre autres l'ont remplacé qui sont encore d'une respectable dimension; la poche à potage a subsisté, longue de 2 mètres, et contenant une soupière pour le moins.
Nous n'avons aucune chance de rencontrer "l'invalide à la tête de bois" dont la légende remonte à la fondation même de l'hôtel.
Mais nous trouvons plus d'un type curieux de vieux grognard; tel celui-ci, avec sa pipe, son bonnet de coton mis de travers, et sa longue barbe blanche: il a encloué, au siège de Sébastopol, 14 pièces de canon dans une seule bataille; par un hasard extraordinaire, pas un coup de sabre, pas un boulet, pas un obus ne l'a atteint; mais, le lendemain, une balle lui a enlevé un œil, à l'emporte-pièce. Ces autres aussi qu'on voit jouer aux boules dans les petits jardinets ont à leur actif de beaux traits de courage simple et d'héroïsme naïf.
L'organisation de la maison est d'ailleurs toute militaire; ces braves sont restés soldats, et s'en montrent très fiers, ayant le pas sur tous les autres corps d'armée. Parfois, dans les grandes circonstances, on les passe en revue, et ce n'est pas là un spectacle médiocrement curieux; tous ceux d'entre eux qui peuvent encore tenir debout sont présents et portent les armes. Leur nombre a beaucoup varié; sous Napoléon, il atteignit 6 000; en 1870, ils étaient encore un millier; aujourd'hui, ils ne sont guère que 160 environ.
Les vieillards indigents assimilés jadis aux vagabonds.
Donner un asile aux vieux guerriers, c'était fort bien, sans doute; c'était insuffisant cependant, et, en dehors de ceux qu'une maladie aiguë, qu'une infirmité incurable, faisaient recevoir dans les hospices, le vieillard accablé par la misère et le poids des années demeurait abandonné, ou à peu près.
Assimilés aux mendiants et aux vagabonds, les vieillards devaient s'adresser au Grand Bureau des Pauvres pour obtenir quelque maigre secours. En 1637 seulement, l'Hôpital des Incurables, ouvrant ses portes aux infirmes qu'on trouvait "languissant dans les rues et sur les chemins, sans secours ni consolation, au grand déplaisir des âmes chrétiennes", offrit un asile aux plus misérables; enfin, la Salpêtrière hospitalisait au XVIIIe siècle, dans un immoral et malsain pèle-mêle, enfants, vieillards, infirmes, aveugles, folles et paralytiques.
La Révolution fit beaucoup pour la vieillesse; elle la glorifia en des fêtes spéciales, où sur un trône prenait place un octogénaire et sa femme, devant lesquels des jeunes gens dansaient et s'inclinaient; des vieillards présidaient à toutes les fêtes civiques.
En même temps, un principe nouveau rétablissait l'Assistance publique sur de nouvelles bases; l'Etat prenait à sa charge la protection des faibles. Dotée d'un budget de 7 millions de francs, l'Assistance publique de Paris abrita dans ses hospices 8 000 infirmes et vieillards; elle en secourut à domicile un plus grand nombre encore. Sur la population de Paris, évaluée à 600 000 âmes environ, on comptait 98 000 indigents, ce qui donne l'effrayante proportion de 1 individu sur 6; les vieillards figuraient dans ce nombre pour un tiers.
Mais ce n'était pas encore là l'efficace et réelle protection de la vieillesse; le vieillard indigent continuait à être assimilé au vagabond. Dans la retraite qui s'ouvrait à lui, aucune distinction sociale n'était faite: le vieux noble ruiné par la Révolution, le vieux commerçant que la guerre avait mis sur la paille, y côtoyaient l'ancien voleur de grands chemins échappé du bagne et les professionnels de la mendicité. Subir une promiscuité repoussante ou mourir de faim, tel était le dilemme.
Retraites confortables. Ombrages hospitaliers.
C'est au contraire sur les distinctions sociales que se fonde aujourd'hui le mode d'assistance à la vieillesse. En effet, à un âge avancé, les habitudes sont devenues si tyranniques qu'on ne saurait en changer sans malaise et sans amers regrets; il faut qu'on finisse sa vie dans un milieu analogue à celui où l'on a toujours vécu.
Voici un homme qui, grâce à son travail, s'est toujours maintenu dans la classe aisée. Au seuil de la vieillesse, il se trouve dépourvu des ressources nécessaires à son entretien; les rentes ne sont pas encore venues, la famille s'est dispersée. Il dispose encore de quelques revenus, mais insuffisants pour parer aux frais d'une existence confortable.
Pour cette catégorie de vieillards, on a eu l'idée de fonder des maisons de retraite payantes, où la réunion des petites pensions individuelles et du capital de fondation versé par de généreux donateurs permet d'assurer à ceux qui y sont admis non seulement le repos matériel, mais un confort suffisant. Sans parler de la maison Sainte-Périne* où le taux de la pension est relativement élevé (2 000 francs par an), les maisons de retraite Chardon-Lagache* et Galignani* offrent aux vieillards possédant la modique rente de 700 francs environ, un séjour agréable et sain, où ils ont bibliothèque, livres et revues, salon de conversation. Ils sont là, en somme, dans un bon hôtel où l'on ne paye pas cher.
Comme d'ailleurs, il ne manque pas de très honnêtes gens qui n'ont pas 700 francs de rente, les fondateurs de Galignani ont voulu que cinquante lits et chambres fussent attribués gratuitement à de vieux hommes de lettres, libraires ou savants, dénués de toutes ressources, et qui y seraient traités sur le même pied exactement que les autres pensionnaires. Obéissant à la même idée généreuse, Mme veuve Rossini, en fondant la maison* qui porte son nom et celui de son illustre mari, lui a légué les ressources suffisantes pour que cent-vingt chanteurs, italiens ou français, y trouvent, s'ils en sont dignes, un séjour confortable et gratuit; après avoir porté toute leur vie le pourpre, le diadème et les pourpoints de soie des opéras, ils peuvent au moins chauffer leurs rhumatismes à un bon feu, et, se réunissant au salon, devant le piano du maestro lui-même, se remémorer les grands airs où ils triomphaient jadis.
Un conte de Daudet en action.
Descendons de quelques degrés, jusqu'à la classe des tout petits bourgeois; c'est pour ceux-là que s'ouvre sur leurs vieux jours la Maison des Ménages.
Peu d'établissements hospitaliers offrent un aspect plus curieux et plus spécial que la vaste demeure qui s'élève aux porte de Paris, à Issy*, avec ses innombrables fenêtres, ses grands parterres de verdure et sa population de vieux époux, de veufs et de veuves, aux petites calottes de drap et aux bonnets de dentelle.
On connait la charmante nouvelle d'Alphonse Daudet, intitulée les Vieux, où il nous les montre trottinant en leurs chaussons de lisière, ajustant sur leur nez leurs lunettes, et montant à grand'peine sur une chaise pour tirer du placard le bocal de cerises à l'eau-de-vie..
Aux Ménages, ils sont quinze ou seize cents de la sorte, en chambre ou en dortoir, vivant là d'une petite vie tranquille et papotante, moyennant le versement annuel de 300 à 400 francs par tête; à moins d'être infirme, ils s'arrangent chacun comme ils l'entendent; chaque chambre d'époux a son autonomie particulière. Ils vivent vraiment "en ménage", faisant eux-mêmes leur cuisine devant la cheminée de la chambre. Aux Petits Ménages, l'âge n'a pas glacé les cœurs: on se fiance, on se marie, on se remarie; tant est si bien, qu'à cet effet, en face de la Maison des Ménages, un restaurant s'est établi avec cette enseigne engageante: "Salon pour noces".
Les vaincus de la vie. Le salut aux cheveux blancs.
Après ces petits rentiers, heureux dans leur médiocrité, viennent les vieillards pauvres. Ivry, Bicêtre, la Salpêtrière*, leur ouvrent les portes. Ce qu'il faut pour ceux qui ne peuvent rien payer, c'est tâcher d'en mettre le plus grand nombre possible à l'abri de la détresse*. Longs dortoirs à rangs pressés, longs réfectoires à table de fer, grandes cours où, l'été, ils viennent s'asseoir et se promener au soleil, tout se réduit au strict nécessaire. Rien d'analogue à la recherche de confort qu'on trouve dans certains hospices tels que l'hospice Favier*, à Bry-sur-Marne, où l'indigent est recueilli sans rien payer lui-même, mais à condition que 600 francs de rente soient payés pour lui par des personnes charitables où par la commune où il est né.
Nanterre est le grand déversoir du trop-plein des misères de Paris*; entre ses immenses murailles 4 000 nécessiteux s'abritent. Une injuste réputation a été faite à ce vaste et bienfaisant caravansérail admirablement ordonné et tenu, qui est aujourd'hui ce qu'était autrefois l'Hôtel-Dieu, un refuge ouvert à tous, quels qu'ils soient, même si leur passé n'est pas irréprochable; car il y a plus misérable que le vieillard pauvre, frappé par le sort, il y a celui dont le passé n'est pas net. Qu'il frappe alors à toutes les portes de l'Assistance publique, elles se fermeront devant lui; à Nanterre, au contraire, on le recevra quand même, et c'est assurément une grande et belle pensée que celui de l'oubli du passé devant les cheveux blancs.
Ce qu'on demandera seulement à ceux qu'on héberge ainsi, c'est de fournir un travail facile, mais assidu*: triage de plumes et de poils de lapin, fabrication de chaussons de lisière, couture de sac, et autres menus travaux.
Le nombre des vieillards hospitalisés gratuitement par l'Assistance publique, en y comprenant la maison de Nanterre qui dépend de la Préfecture de police, est d'environ 12 000. Or, il y a à Paris près de 24 000 vieillards indigents; le reliquat est aidé et secouru par l'assistance à domicile, toujours préférable pour deux raisons: d'abord parce qu'elle ne rompt point les liens de la famille et les devoirs de ses différents membres, ensuite parce que la dépense est moindre. Le prix de revient annuel d'un lit d'hospice est de 700 francs environ, tandis qu'avec la pension de 360 francs servie à ceux qui ont plus de soixante-dix ans, une famille pauvre peut conserver chez elle et faire vivre le même vieillard, si chacun y met du sien, si peu que ce soit. A moins d'être destructive de ces devoirs de famille et de toute idée de prévoyance, l'hospitalisation doit donc être réservée à ceux qui réellement n'ont plus personne.
Paris encombré. Vieillesse et décentralisation.
Ils sont encore, hélas! trop nombreux. Plus de 2 000 dossiers parmi ceux qui ont été admis et classés attendent leur tour et cela pendant un an, deux ans même! La population du département de la Seine atteint aujourd'hui le chiffre formidable de 3 millions et demi. Il faudrait pour tous les malheureux de Paris 23 000 lits d'hospice: soit une dépense annuelle de 17 millions! Ici, comme pour tout le reste, apparaît visible la folie de se ruer sur Paris et sur les grandes villes. Le vieillard y trouve difficilement un tardif abri, tandis que, dans sa petite ville natale, toutes les mains se seraient tendues vers lui. Paris est un gouffre pour tant d'hommes jeunes qu'il n'y a pas à s'étonner que tant de pauvres vieux y sombrent.
On a déjà fait beaucoup pour la sécurité et le repos de la vieillesse: il reste encore beaucoup à faire. C'est là un domaine où la charité privée et la sollicitude ont le plus à s'exercer. Songeons que pour beaucoup de ces vieillards la vie a été rude, et compatissons à leurs infortunes, d'autant plus qu'elles nous auront été épargnées à nous-mêmes. Songeons que leurs seuls moments de repos seront peut-être ceux que leur aura ménagé notre sollicitude. Sans doute, ce serait une irréalisable chimère d'espérer qu'un jour viendra où le bonheur habitera sur la terre: du moins est-il en notre pouvoir de nous efforcer par des institutions de sage prévoyance, de ne pas laisser le pauvre sans un morceau de pain, ni le vieillard sans un abri.
Lectures pour tous, Revue populaire, Hachette et Cie, Paris 1901-1902.
* Nota de Célestin Mira:
*Pension Sainte-Périne:
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La maison de retraite Sainte-Périne. Le pavillon Joséphine. Située à Paris, rue de Chaillot, sur la colline de Chaillot, ouvert en 1801. |
*Maison de retraite Chardon-Lagache:
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Maison de retraite Chardon-Lagache à Auteuil, Paris 16ème. Inaugurée en 1865. |
* Maison de retraite Galignani:
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La maison de retraite Galignani. Située 89 boulevard Bineau à Neuilly-sur-Seine, a été fondée en 1889. |
* Maison de retraite Rossini: Olympe, Louise Rossini née Descuillers a fondé une institution propre située sur les terrains de l'institution Sainte-Périne en 1889. Comptant 54 lits, elle était destinée à abriter d'anciens artistes lyriques français et italiens ayant exercé en France.
* Maisons des Ménages:
* Ivry, Bicêtre, la Salpêtrière:
* Les chambres communes:
* Hospice Favier:
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Initialement Hôtel Fort, puis Hospice Favier, situé à Bry-sur-Marne, reconstruit en 1899. Les bâtiment d'origine ont été détruit durant la guerre de 1870. |
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Hospice Favier. Le dessin montre le bâtiment d'origine détruit pendant la guerre de 1870. |
* Hospice de Nanterre: Les pauvres et les sans-abris de Paris étaient regroupés et envoyés à Nanterre où ils côtoyaient des prisonniers de droit commun.
* Ateliers de la maison de Nanterre:













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