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lundi 8 février 2021

 Histoire de wagon.


M. A. Darimon*, l'ancien député, publie en ce moment une série de notes et de souvenirs sous le titres: Extraits de mes carnets.
Nous tirons de ces Extraits l'histoire suivante, qu'à l'issue d'un dîner officiel, aux Tuileries, entre la poire et la politique, raconta l'Impératrice.

Une jolie dame, partant pour un long voyage, est montée dans un compartiment de première classe absolument inoccupé. La solitude l'effraye. Si, en route, elle allait être l'objet d'une attaque soudaine, comme la chose est arrivée à un certain nombre de voyageurs! Comme elle faisait ces réflexions, la portière s'ouvre, et un monsieur respectable, porteur d'une lourde cassette, monte dans le compartiment. Voilà la jolie dame un peu rassurée!
Le train se met en marche.
Le monsieur respectable tire de sa poche une vrille et se met en devoir de percer des trous de chaque côté d'une des portières.
La jolie dame suit ce travail avec une certaine curiosité.
Quand les trous sont percés, le monsieur respectable en fait autant à l'autre portière? La curiosité de la jolie dame est au comble.
Dans les trous, le monsieur respectable enfonce quatre pitons. La curiosité de la jolie dame se transforme en inquiétude. L'inquiétude devient de l'anxiété, quand elle voit le monsieur respectable passer dans les pitons d'une des portières un fort cadenas.
- Monsieur! s'écria la jolie dame, en joignant les mains.
Le monsieur respectable lance des regards farouches. Il est facile de voir que c'est un de ces  hommes dont la volonté est inflexible et qui exécutent ce qu'ils ont une fois résolu.
Au moment où il se dirige vers l'autre portière, afin d'y poser un second cadenas, la jolie dame lui saisit le bras:
- Monsieur! lui dit-elle d'une voix suppliante, vous ne ferez pas cela! Vous me paraissez un galant homme!
Le monsieur respectable dégage son bras par un mouvement brusque. Sans répondre à la jolie dame, il applique à la seconde portière un cadenas plus solide que le premier.
La jolie dame perd absolument la tête:
- Monsieur, s'écrie-t-elle avec des larmes dans la voix; les apparences sont bien trompeuses. J'ai de jolis yeux; mais je suis affreusement maigre. Je ne vaux pas le crime que vous allez commettre. Je vous jure qu'après l'avoir commis, vous vous en repentirez profondément.
Le monsieur respectable se renferme dans un mutisme obstiné. La jolie dame continue cette fois en termes irrités:
- Vous n'aurez pas facilement raison de moi! Je me défendrai.
Et elles montra ses mains charmantes dont les doigts potelés se terminent par des ongles pointus et acérés.
Le monsieur respectable hausse les épaules. Le train s'est engagé dans un tunnel. Ce tunnel était long; la jolie dame le trouve aussi long que l'éternité. Le monsieur respectable s'était placé en face d'elle, lui avait saisi les mains et les tenait serrées comme dans un étau. Le moment suprême était décidément arrivé. La jolie dame était sur le point de perdre connaissance. Que ferait d'elle le monsieur respectable, quand elle serait tout à fait privée de sentiment!
Un rayon de soleil pénétra dans le compartiment. Le train venait de sortir de l'interminable tunnel. Le monsieur respectable lâche les mains de la jolie dame:
- Madame, dit-il d'une voix douce et pénétrante, pardonnez-moi de vous avoir causé une si grande frayeur. Je suis employé de la Banque de France. J'ai été chargé en cette qualité de porter à la ville de *** une somme de trois millions qui est dans cette cassette. Afin de ne pas être exposé à être volé et peut-être assassiné, en traversant ce tunnel qui a trois kilomètres de longueur, je suis entré dans le premier compartiment où j'ai vu une dame seule. J'ai, en outre, mis entre les indiscrets et nous, ces cadenas qui sont solides comme vous pouvez vous en assurer. On ne saurait s'entourer de trop de précautions aujourd'hui qu'il y a des voleurs de chemins de fer comme il y avait autrefois des voleurs de grands chemins.
Comme le monsieur respectable achevait son discours, on était arrivé à la gare de la ville de ***. Il enlève les cadenas des deux portières, hèle un gendarme qui était sur le quai, descend avec sa cassette sous le bras, salue la jolie dame et se dirige avec le représentant de la force publique vers la porte de sortie.

                                                                                                                                  A. Darimon.

La Vie populaire, dimanche 9 septembre 1883.


* Nota de Célestin Mira

* Alfred Darimon:


Alfred Darimon, député





Caricature d'Alfred Darimon par André Gill.


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