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mardi 18 mai 2021

Au Jardin des Plantes.


Où se passe la scène que le crayon de Fellmann a mise sous nos yeux?




Est-ce à la petite Provence des Tuileries*, cette espèce de lieu d'asile où, au début du printemps, quand la température est encore rude, les bonnes d'enfants, les nourrices et les vieillards, vont chercher un lieu d'asile abrité contre le vent du nord et un rayon de soleil? Il suffit de jeter un regard sur la toilette antédiluvienne des personnages assis sur ce banc pour résoudre la question. Ces costumes impossibles sont plus impossibles aux Tuileries que partout ailleurs. Certes, si cette vénérable matrone, coiffée d'un bonnet formant abat-jour, se présentait à l'une des portes du jardin des Tuileries, le fonctionnaire effrayé crierait: Qui vive? et l'on entendrait retentir de proche en proche l'avertissement réglementaire: "Sentinelles, prenez garde à vous!" Ces paletots étranges et ces redingotes incroyables appartiennent à une autre latitude, et malgré la population bariolée que l'Exposition nous amène, je maintiens que ces types n'ont jamais été visibles au centre de Paris. Chapeaux, redingotes, pantalons, parapluies, gilets et physionomies, tout, jusqu'aux chiens et au jeune galopin à la culotte trop courte de deux doigts, qui a quitté son cerceau et se repose entre les jambes de son grand-père, sont de la rive gauche de la Seine, et je dis des quartiers les plus lointains et les plus perdus.
Ce banc serait-il un banc du jardin du Luxembourg?
Favete linguis! Qui parle du Luxembourg? Qui parle d'un jardin? Il n'y a plus, quant à présent, de jardin du Luxembourg. C'est un chaos, un tohu-bohu étrange! Les arbres qui restent et qui commencent à bourgeonner ne reconnaissent plus leur ancien séjour en se réveillant à la vie, au retour de la sève. Ils se demandent, en penchant l'un vers l'autre leurs cimes au souffle du vent: "Qu'y a-t-il? Le sénat, notre voisin, aurait-il été envahi par les Gaulois comme jadis le sénat de Rome? Où sont les acacias nos frères, et d'où vient que les becs de gaz empestent l'air sur l'emplacement où, le printemps dernier, les branches parfumées répandaient leurs suaves odeurs".
Les oiseaux chuchotent de leur côté et se demandent entre eux ce qu'est devenue la pépinière aux lilas desquels ils ont, l'an dernier encore, suspendu leur nid. J'ai entrevu l'autre jour, sur la branche élevée d'un tilleul, une corneille fatidique qui tenait à ce sujet des propos peu rassurants:

Sæpe sinistra cava prædixit ab ilice cornix.

Les moineaux francs forment des réunions illicites sur les branches et ne ménagent rien dans leurs caquets. Les hirondelles sont attendues, mais l'on craint qu'averties par leur extrême avant-garde, elles ne rebroussent chemin et ne cherchent un plus agréable séjour.
C'est une désolation parmi les oiseaux et les arbres comme parmi les enfants et les poètes. Quant aux philosophes et aux vieux habitués du Luxembourg, ils ne se risquent pas au milieu des charrettes et des tombereaux. Ils songent à émigrer dans un autre quartier.
Ce n'est donc pas un banc du Luxembourg qu'a dessiné Fellmann. Fellmann ne va plus au Luxembourg.
Je croirais plutôt que c'est un banc du Jardin des Plantes. Ce qui achève de me confirmer dans cette idée, c'est la muraille tapissée de verdure contre laquelle le banc est adossé.
Ces petites Provences abritées contre les vents du Nord et ouvertes du côté du midi existent dans le Jardin des Plantes comme dans le jardin des Tuileries; mais le personnel qui siège sur le banc n'existe certainement que dans le quartier du Jardin des Plantes. La plupart de ces vénérables habitués viennent des pensions bourgeoises qu'on rencontre encore dans ce quartier, et où de vieux et pauvres rentiers, sans amis et sans famille, tombés peu à peu dans la vie végétative, achèvent de mourir. Dans leurs tristes réduits, il n'y a ni air ni lumière. Les murailles qui transpirent et les dalles qui suent répandent une insupportable odeur de moisi. Dans quelques unes de ces maisons bourgeoises, il est vrai, on trouve un petit jardinet avec des buis taillés comme ceux d'un cimetière, et un bassin vide où trône un Amour verdâtre; mais les arbres rabougris et rongés par la mousse ou le lichen qui végètent dans ces vieux jardinets, semblables aux vieux pensionnaires, ont comme eux un aspect si chétif et si maladif, le gazon a l'air si maigre et si malingre, et les rares plantes qui surgissent çà et là par bouquet ont quelque chose de si vieillot que, dès que le temps le permet, les habitants de ces tristes asiles vont demander au Jardin des Plantes un souffle d'air pur et un rayon de soleil plus chaud.
Le Jardin des Plantes, qui ne contient pas moins de quatre-vingt-dix arpents, compris entre le quai saint-bernard et la place Valhubert au N-E, la rue Cuvier au N-O, la rue Geoffroy-Saint-Hilaire au S-O, et la rue Buffon au S-E, leur paraît tout un monde. Les quatre bosquets de grands arbres, le bosquet  du printemps, le bosquet d'été, le bosquet d'automne et le bosquet d'hiver, plantés du côté de la rue Buffon; les deux grandes allées de tilleuls qui s'étendent du quai Saint-Bernard jusqu'au jardin de zoologie, en renfermant un espace où sont cultivées les plantes alimentaires, industrielles et médicinales; le bassin circulaire qui sépare les carrés Chaptal, destinés aux plantes d'ornement, l'orangerie, les serres, la ménagerie, la petite butte, le labyrinthe, le jardin anglais avec ses animaux en plein air, le palais des singes, la galerie des reptiles, sont pour eux un sujet perpétuel d'étonnement, d'admiration. Les plus ingambes arpentent le jardin et, quand ils se sentent vaillants, montent au labyrinthe du haut duquel ils contemplent le panorama de Paris, sans préjudices des autres spectacles que, grâce au microscope, leur offre un morceau de fromage. Dans les jours de suprême prodigalité et quand on a son petit fils, comme ce brave grand père que vous voyez assis, on achète un petit pain de seigle d'un sol et l'on procure à M. Dodolphe le délicieux plaisir de le distribuer par petit morceaux aux pachydermes-bébés qui folâtrent gentiment pour obtenir leur part de gâteau. C'est un luxe qu'on ne s'accorde que rarement. Les rhumatisants, les goutteux et les asthmatiques s'asseoient sur ce banc et font leur provision d'air et de soleil avant de rentrer dans la maison bourgeoise.
Le Jardin des Plantes, loin d'avoir perdu de sa beauté, comme d'autres jardins, s'est embelli dans ces dernières années. En ce moment même, les ouvriers sont à l'œuvre dans cette partie de la promenade qui s'étend entre le labyrinthe, la ménagerie et l'amphithéâtre, pour élargir les allées, et spécialement pour remanier de fond en comble le sol de la pelouse ovale, située en cet endroit et destinée à recevoir, pendant la belle saison, les arbres exotiques les plus remarquables qui ont passé l'hiver dans la serre tempérée. A l'autre extrémité du jardin, du côté du quai Saint-Bernard, on a récemment achevé toute une suite de nouveaux parcs pour les ruminants. Ces parcs de formes variées et abrités d'une manière pittoresque ajoutent à l'agrément de la promenade.

                                                                                                                                         Félix-Henri.

La Semaine des familles, samedi 13 avril 1867.

* Nota de Célestin Mira:

* La petite Provence des Tuileries:


Lecture du journal à la petite Provence des Tuileries.
(A l'arrière plan, l'ancêtre des sanisettes)

Les tuileries servaient aussi de latrines comme en témoigne le Tableau de Paris:





 

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