Le chapeau haut-de-forme
dans le grand art.
Combien de fois n'avons-nous pas déploré la laideur de ce chapeau haut-de-forme dont nous coiffe une mode malencontreuse, et gémi sur le manque de goût de l'époque qui a inventé ce lugubre et désobligeant couvre-chef! Il est amusant de constater que, loin d'être une invention de mauvais goût moderne, le chapeau haut-de-forme a existé depuis fort longtemps et qu'on le retrouve dans les œuvres d'artistes très anciens. Est-ce une nécessité logique, est-ce une fatalité inexplicable qui impose ainsi à l'art comme à la mode une coiffure qui est vraiment impossible d'accepter sans murmures et de répudier définitivement?
A quel détail de costume reconnait-on qu'un homme appartient au XIXe siècle? Est-ce à la redingote? à l'habit? au parapluie? Ou n'est-ce pas plutôt au chapeau haut-de-forme que tous, tant que nous sommes, une nécessité commune et inéluctable nous force à porter?
Aux têtes les plus illustres, comme aux plus modestes, la mode a depuis cent ans imposé ce couvre-chef. Victor Hugo a porté le haut-de-forme et Pasteur aussi, comme le plus modeste des bourgeois et le plus humble des petits rentiers. Monsieur Prudhomme, dont Henri Monnier* a immortalisé la sottise, coiffait d'un haut-de-forme sa tête solennelle et niaise, et le pharmacien Homais*, ridiculisé par Gustave Flaubert, échangeait, les jours de cérémonie, son bonnet grec contre un super tuyau de poêle. M. Krûger n'a pas quitté cette coiffure pendant la guerre anglo-boer. Il n'est pas un héros ni un savant moderne qui n'en ait été surmonté. Il en résulte que si l'on veut faire de nos plus fameux contemporains un portait ou une statue qui leur ressemble, on est bien obligé d'y admettre cet accessoire.
Par exemple, veut-on élever un monument à Baudin*, le député tué à la barricade du faubourg Saint-Antoine, le 3 décembre 1851, au moment où il encourageait le peuple à la résistance? Il faut bien montrer qu'il est dans la rue et non pas dans son salon ou à la tribune, et, comme ce n'est pas l'habitude à Paris de sortir sans chapeau, force est donc de lui mettre sur la tête ou à la main le chapeau qu'il avait ce jour-là, le haut-de-forme, alors appelé "bolivar"*. De même pour la statue projetée du président Krüger*. On n'a jamais vu l'héroïque vieillard sans son chapeau de cérémonie; les Boers ne reconnaîtraient pas leur président dans son image de bronze, si elle en était privée. L'artiste chargé de modeler cette statue colossale n'a donc pas cru pouvoir se dispenser de la surmonter d'un "tuyau de poêle" de cinquante centimètres de haut.
Seulement, c'est ici qu'intervient une difficulté et qu'une question se pose. Le chapeau haut-de-forme est-il beau? est-il laid? A vrai dire, à la question ainsi posée, la réponse est unanime. L'opinion des artistes et des écrivains est ici d'accord avec l'opinion de Monsieur Tout-le-Monde. Ce n'est qu'un cri: non seulement le haut-de-forme est incommode, migrainifère, coûteux, vite abimé, mais encore il est fort laid. "Je voudrais l'abolition du chapeau haut-de-forme, objet aussi inconcevable pour le moins et aussi mystérieux que l'habit, et plus épouvantable encore, en dépit de la perverse accoutumance de nos yeux." dit M. Jules Lemaître. "C'est le dernier mot de l'horrible." a écrit M. Carolus Duran. Voilà qui est net.
Or, on se trompe quand on s'imagine que c'est nous qui avons inventé le chapeau haut-de-forme, et qui imposons aux artistes contemporains une mode si contraire aux exigences de l'art de tous les temps. On se trompe quand on s'imagine que les artistes anciens n'ont pas connu le chapeau haut-de-forme. Celui-ci n'est pas né d'hier. Sans parler des artistes du XVIIIe siècle, comme Goya et Boilly qui l'ont fait figurer dans leurs œuvres, on le retrouve jusque dans les portraits du XVe siècle. Philippe le Bon, duc de Bourgogne, portait déjà le chapeau de feutre sombre, haut de forme et rigide.
Les contemporains de Dürer le portaient aussi, à bords plats comme celui de nos artistes, ceux de Rembrandt pareillement avec un bord relevé sur sur le côté, quelquefois une ganse ou une plume pour l'égayer un peu. Comment tous ces grands maîtres du passé ont-ils représenté l'étrange objet qui soulève l'indignation de ceux d'aujourd'hui? C'est ce que nous allons voir en jetant un rapide coup d'oeil à leurs œuvres. Nous y verrons notre chapeau habituel du XXe siècle figurer bien loin dans le passé, jusque dans le Mariage de la Vierge ou l'Ensevelissement du Christ et nous y trouverons une confirmation du précepte de Boileau:
Qu'il n'est pas de serpent, ni de monstre odieux
Qui, par l'art imité, ne puisse plaire aux yeux.
Curieux rapport entre la forme des toits
et celle des chapeaux.
D'où est venu ce monstre? Est-il né tout d'un coup de l'imagination d'un bonnetier en délire, ou n'est-il que le produit de nombreuses générations et de croisements savamment opérés? Il suffit de jeter un coup d'œil sur les anciennes miniatures pour être fixé. Le haut-de-forme, tel que nous le connaissons, n'est qu'une espèce de compromis entre les deux grandes tendances du couvre-chef humain: la tendance au développement vertical et la tendance au développement horizontal, l'un protégeant mieux de l'humidité, l'autre protégeant mieux du soleil. Ce sont les deux mêmes tendances qui se sont disputé, pendant des siècles, la forme du toit destiné à abriter, non plus une seule tête, mais toute une maison. Et, chose curieuse, à peu près aux mêmes époques, on a vu à la fois les toits pointus et les chapeaux coniques à la mode; à d'autres époques, on a vu à la fois les chapeaux plats et les terrasses italiennes jouir de la faveur publique. Cela coïncidait avec les différentes influences étrangères s'insinuant en France. D'une façon générale, les coiffures plates, dont le type est le pétase* grec représenté sur les frises du Parthénon, sont venues du Midi; les coiffures hautes, dont le type est le heaume normand de la tapisserie de Bayeux, sont venues du Nord.
Les deux tendances se sont rencontrées en France et ont longuement lutté, l'une contre l'autre, entre les mains expertes des coiffiers, des aumussiers, des chaperonniers et des chapeliers de paon, occupés à embellir les têtes de leurs contemporains. Tant que prédomina la civilisation gallo-romaine, c'est à dire l'influence méridionale, ce fut le capuchon gallo-romain ou le bonnet phrygien à bout rabattu sur le devant qui prévalut. Il régnait encore au XIIe siècle. Mais lorsque le Nord fut assez civilisé pour imaginer, à son tour, des formes particulières de vêtements, il construisit un chapeau de castor, ou, comme on disait alors, un chapel de bièvre, en forme de cône, de façon à laisser écouler rapidement la pluie sur les poils, au lieu de garder l'humidité, comme la coiffure plate ou à larges bords. Sous Charles VII, on le vit poindre. En même temps, le Nord avait le goût des toits plus pointus qu'il n'était nécessaire et des flèches dressées vers le ciel. Il y conforma le chapeau, qui ne s'éleva à moins de 45 centimètres de hauteur. Ce monument était très impressionnant, mais très incommode, car il ne garantissait pas du soleil, étant sans bord ou simplement bordé d'un ourlet de fourrure. Alors le chaperon plat et vaste reprit faveur, changeant plusieurs fois de forme, mais demeurant toujours le toit horizontal, qui protégeait la tête humaine du soleil et du froid. Sous Louis XI, il régna sans conteste. Sous Charles VIII, le chapeau conique revint à la mode, s'abaissa un peu et s'arrondit sur la tête de Louis XII, en s'ornant parfois d'un bijou. Mais, à la Renaissance, le chapeau vertical fut définitivement mis de côté. Dès que François 1er alla chercher ses modèles d'architecture en Italie, il revint au chapeau horizontal, très plat, tantôt à bords extrêmement exigus, tantôt à bords immensément larges, toujours orné de plumes, mais toujours comme les terrasses italiennes, garantissant du soleil et faisant prévaloir la ligne horizontale.
Ce plat à barbe s'élève un peu sous Henri II et devient la toque ou le toquet. Çà et là, il monte encore, s'arrondit et devient le chapeau melon du duc de Guise; mais cette fois, la ligne horizontale n'est plus sacrifiée. Les bords restent larges, quand même la coiffe devient haute. Sous Henri IV, le feutre de développe à la fois dans les deux dimensions, garantissant également de la pluie et du soleil: on dirait l'ancien chapel du Nord posé sur le pétase grec et orné d'une plumasserie abondante. Souvent pareil à un pain de sucre, il ressemble parfois à un "cul d'assiette avec un rabat plus que sesquipédal". Sous Louis XIII, prévaut décidément l'influence méridionale, espagnole ou italienne. La coiffe descend et les bords s'étendent: nous avons le feutre redondant des Trois Mousquetaires. Sous Louis XIV, toute influence du Nord à disparu: on traite les flèches des cathédrales de "barbare", et l'on trouve les hauts chapeaux ridicules. Le haut de forme disparaît, du moins en France, ne subsistant que dans les pays d'influence germanique. Mais là, sa forme se conserve avec le bord large qui permet de préserver la tête du soleil. Cette lutte entre la prédominance de la coiffe continue depuis lors et même encore aujourd'hui, dans les imperceptibles changements de mode. Mais, depuis le XVIe siècle, le compromis s'est fait, en sorte qu'on n'a plus vu un chapeau de feutre haut sans bord. La conciliation était trouvée et le principe du haut-de-forme, terme moyen entre deux tendances contradictoires, définitivement établi.
Lointains et illustres ancêtres de notre tuyau de poêle.
Maintenant, dans quelles œuvres d'art ce chapeau a-t-il été immortalisé?
Un des premiers portraits de maître où nous le voyons est celui d'Antoine de Bourgogne*, le hardi capitaine du XVe siècle qui battit les Maures, les Liégeois, fut vaincu par les Français à Granson et finalement se mit au service de la France, ayant été acheté par Louis XI au duc de lorraine pour la somme de 10 000 écus. Comme la plupart des hommes de guerre de son temps, ce rude capitaine s'est fait peindre en civil. C'est beaucoup plus tard, lorsqu'on ne porta presque plus la cuirasse, qu'on imagina de s'en revêtir devant les peintres pour laisser de soi une image belliqueuse. Le grand Bâtard de Bourgogne est en robe violette, à parements de velours noir, ouverte par devant sur une chemise blanche et lacée sur le cou par dessus cette chemise. Comme insignes, il porte seulement celle du chevalier de la Toison d'or et une longue bague d'émeraude au petit doigt. A son air froid et défensif, on devine facilement sa devise, qui était: Nul ne s'y frotte. Et, au dessus de son épaisse chevelure bouclée trône le feutre noir haut-de-forme, à rebord petit comme un ourlet, que portaient les grands personnages de son temps. Le peintre présumé de ce tableau, Roger van der Weyden, a traité ce chapeau avec autant de soin et de fini que le reste. Mais il faut noté que cet ancêtre avéré de notre "tuyau de poêle" n'offre pas deux lignes parallèles: partout, il présente des inflexions insensibles qui détruisent la forme géométrique, et sa silhouette n'est en aucune façon régulière.
Elle se régularise en Allemagne au commencement du XVIe siècle. Les bourgeois de Nuremberg portent quelquefois le haut-de-forme ferme, rigide légèrement conique et à longs poils, à peu près le chapeau des mariés de villages d'autrefois qu'on met ensuite de temps en temps au théâtre. Aussi Albert Dürer, pour faire honneur à la famille de la Sainte Vierge, a-t-il cru devoir coiffer du tuyau de poêle un des personnages qui assistent au mariage de la Vierge.
De même, quand il lui a fallu représenter Joseph d'Arimathie déposant le corps du christ dans le tombeau, il n'a pas manqué de lui donner le chapeau d'un riche bourgeois, qu'il était en effet.
Dans cette gravure d'Albert Dürer, les bords du chapeau sont plats, comme ceux qu'affectent de porter nos artistes aujourd'hui, et, à n'en juger que par la tête et la coiffure, il nous emble que c'est un de nos contemporains qui figure dans cette scène de la Passion.
De même, dans l'Ensevelissement du Christ* de Quentin Matsys, qui est d'Anvers et date de 1508, on voit l'un des bourreaux, assis sur le calvaire et occupé à ôter ses souliers, qui porte un solennel chapeau haut-de-forme, comme un notaire de province au XIXe siècle.
Coiffures distinguées, privilège des classes riches.
Mais là où ce chapeau devait triompher, c'est en Néerlande.
Au commencement du XVIIe siècle, il y était tellement répandu que, dans une gravure d'Esaïas van de Velde, représentant une foule sur un place publique, à la Haye, nous apercevons des "tuyaux de poêle" s'étager et moutonner à perte de vue*. C'est à l'occasion d'une exécution capitale. On est en 1616. Un certain orfèvre d'Amsterdam, Jan van Weely, amateur d'art et providence des peintres, était venu à la Haye. Il fut assassiné, puis son cadavre fut caché dans un lieu désert. Toute la Néerlande s'est intéressée à cette affaire, et, les deux coupables ayant été retrouvés et condamnés à mort, une foule énorme est venue entourer l'échafaud. La victime avait été si utile aux artistes que ceux-ci ont voulu laisser un souvenir précis de tous ces détails; l'un a dessiné et l'autre a gravé les diverses phases du crime et du châtiment. Il faut croire que la foule est surtout, ici, composée de bourgeois, car, à cette époque, le haut-de-forme devait être une coiffure de luxe. En France, le chapeau de castor coûtait 40 francs, et les classes populaires se contentaient du bonnet de laine ou de coton. Il est probable qu'en Néerlande, même pour aller voir exécuter un criminel, les gens du peuple ne faisaient pas une dépense aussi considérable.
Aussi, dans la plupart des images de temps, nous ne voyons le haut-de-forme qu'à titre exceptionnel, sur une tête ou deux, dans la foule.
On le met pour aller jouer au tric-trac, dans une tabagie de Harlem, en 1625, comme on le mettra, en 1820, pour jouer aux dames au café Lamblin, à Paris*.
On le met pour assister la nuit à l'exercice des bouches à feu, comme pour figurer dans une prise d'armes aux portes d'Amsterdam en 1642. A cette époque lointaine, il n'y a pas, comme aujourd'hui, de différence absolue entre le chapeau militaire et le chapeau civil. Une plaisanterie souvent répétée de nos peintres actuels consiste à peindre deux coquins, un civil et un soldat, qui s'en vont bras dessus bras dessous, un peu gais après boire, et jamais l'artiste ne manque de montrer le soldat coiffé du haut-de-forme du pékin et le civil coiffé du shako du soldat. Cet échange n'aurait rien d'étrange ni de plaisant avec les costumes d'autrefois. Au XVIIe siècle, le civil portait souvent un feutre relevé et empanaché comme un mousquetaire, et, de son côté, le piquier de la garde civique se coiffait fort bien d'un immense haut-de-forme. Nous voyons dans la fameuse Ronde de Nuit de Rembrandt* un des compagnons du capitaine Cocq arborer ce magnifique chapeau, tout comme un garde national de 1830. Mais il est le seul parmi tous les hommes d'armes peints par Rembrandt dans le hourvari de cette mise en marche impromptu. Le grand maître hollandais, qui a dû maintes et maintes fois rencontrer des gens coiffés du haut-de-forme, puisqu'il vivait au même moment que la foule dessinée par Van de Velde, n'a presque jamais introduit ce couvre-chef dans ses tableaux. On peut supposer qu'il était du même avis que les artistes d'aujourd'hui sur la beauté de cet accessoire.
Jean Steen, son compatriote, était moins difficile. Pilier d'estaminet, grand tarisseur de chopes et de piots, il se divertissait volontiers à mettre le même haut-de-forme un peu conique sur la tête de ses médecins et de ses charlatans. Les uns et les autres croyaient peut-être en imposer à leur clientèle par cet appareil majestueux.
Mais il est à noter que le haut-de-forme, au XVIIe siècle, ne sort guère de la Hollande. Si quelque Batave vient à la cour de Louis XIV, il faut qu'il laisse là son tube et se coiffe du chapeau à larges bords relevés, du tricorne. Les galants Français, qui empruntent tant de modes à la Hollande, sa toile, sa broderie, ses rhingraves*, trouvent son couvre-chef ridicule. Il ne faudrait pas moins d'une révolution, pensaient-ils, pour leur imposer les modes des "magots". Il leur semblait plus facile de faire tomber les têtes que de faucher les perruques.
Symbole imprévu de la liberté.
Les têtes tombèrent. En 1793, perruque, poudre, rubans, plumes au chapeau, vont rouler dans la boue et dans le sang. Alors on vit apparaître à l'horizon quelque chose, comme a dit le poète, de "sombre et de surnaturel". C'était le chapeau haut-de-forme. Par son aspect géométrique, égal de tous les côtés, uniforme, sans aucun atour, triste, lugubre, il symbolisait assez bien le règne de l'égalité lourde, raide, sentencieuse, qui, avec Robespierre, venait de s'établir. Au début, ce ne fut qu'un chapeau rond, à forme élevée, orné d'une humble ganse ou bourdalou. Mais bientôt il se transforma en un tromblon énorme, poilu, ridicule, sinistre.
Les Incroyables le portèrent. L'Europe enthousiasmée le porta, si bien que, en 1797, le grand peintre espagnol Goya fit son propre portrait coiffé de ce monument qui semble confectionné d'une peau de hérisson*. A la vérité, il subit des éclipses. Le même Goya, ayant à faire le portrait de son petit-fils, lui mit à la main un tricorne plutôt semblable à celui de Napoléon.
Mais le haut-de-forme ne devait plus jamais disparaître. Son sort était lié à celui de la liberté. Il reparut immense, écrasé, ouvrant de larges ailes, sur la tête du libérateur de l'Amérique du Sud, Bolivar, et, en 1820, les admirateurs de l'héroïque patriote témoignèrent de leur indignation contre l'Espagne et leur enthousiasme pour la colonie opprimée en mettant un bolivar pour aller faire la partie de dame au café Lamblin. A partir de ce jour, voici que contre les bicornes brodés, contre les schapskas des courtisans ou des officiers de la monarchie, le haut-de-forme se dressa partout et toujours, comme le ralliement des libéraux. C'est autour de ce chapeau que se groupèrent les insurgés durant les journées de 1830. Aussi Delacroix n'a-t-il garde d'oublier d'en coiffer le principal combattant dans son tableau fameux: la Liberté*.
Le premier bourgeois qu'on voit, fusil au poing, gilet ouvert, cravate dénouée, marchant à l'assaut du pouvoir derrière la robuste déesse des faubourgs, porte crânement incliné sur l'oreille, un "tuyau de poêle". C'est un "tuyau de poêle" qu'agite Baudin, le 3 décembre 1851, pour entraîner les ouvriers contre le coup d'Etat en leur criant: " Vous allez voir comment on meurt pour 25 francs par jour!" C'est lui qui roule aux pieds de Victor Noir, le journaliste républicain tué par le prince Pierre Bonaparte en 1870, et que M. Dalou a modelé en bronze et placé près du corps étendu de la victime, dans le monument du Père-Lachaise*.
Dans toutes les luttes de la politique ou de la pensée, le haut-de-forme apparaît comme une protestation de l'avenir contre les entraves de la tradition. Il accompagne naturellement l'habit noir, la livrée d'une époque démocratique, laborieuse, moins apte à la fantaisie qui accompagne les générations monarchiques d'autrefois. "L'habit noir, a dit Musset, est un symbole terrible: pour en arriver là, il a fallu que les armures tombent pièce à pièce et les broderies fleur à fleur. C'est la raison humaine dépouillée de toutes ses illusions et qui en porte elle-même le deuil, afin qu'on la console".
Il y a peu de tableaux par Fantin-Latour ou par d'autres "modernistes" groupant des jeunes révoltés d'art ou de poésie, dans lesquels ne se trouvent pas un chapeau haut-de-forme.
Enfin, quand les luttes sont finies, quand le chapeau haut-de-forme ne peut plus servir qu'à rendre un pacifique hommage en s'abaissant devant un grand mort qui passe, M. Detaille en fait encore une espèce d'insigne, bien en évidence dans la main de Félix Faure, saluant le drapeau aux funérailles de Pasteur.
Il figure enfin dans la plupart des portraits des Présidents de la République. Et lorsque Félix Faure se trouvait en Russie, au milieu de souverains et de grands-ducs casqués et empanachés, le haut tube noir, émergeant seul de ces coiffures brillantes et pittoresques, frappait bien tous les yeux comme le symbole d'un régime éminemment pacifique et bourgeois. Ainsi, après avoir paru sur la tête des plus grands chefs militaires, après avoir figuré dans les Rondes de Nuit et des combats pour la liberté, sur la tête des révolutionnaires, en contraste avec les casques ou les shakos des hommes de guerre, le haut-de-forme est devenu aujourd'hui le signe de la paix.
Irréductible ennemi du pittoresque et de la fantaisie.
En est-il devenu plus beau pour cela? Non, sans doute, et, même si nous considérons les divers exemples que voici pris un peu dans tous les temps, nous verrons qu'à aucune époque le haut-de-forme n'a été en si complète contradiction avec les principes de l'art. Un principe d'art absolu veut qu'on évite toute forme géométrique. "Il y a des lignes qui sont des monstres, disait Eugène Delacroix. Ce sont la droite et la serpentine régulière, surtout deux parallèles. Quand l'homme les établit, les éléments rongent. Les mousses, les accidents rompent les lignes droites de ses monuments. Chez les anciens, les lignes rigoureuses sont corrigées par la main de l'ouvrier. Jamais de parallèles dans la nature, soit droites, soit courbes. Les lignes régulières ne sont que dans le cerveau de l'homme. Les animaux ne les reproduisent pas dans leurs constructions, ou plutôt dans les ébauches de régularité que présentent leurs ouvrages comme le cocon, l'alvéole." En effet, aucun des chapeaux haut-de-forme figurés par les anciens maîtres n'offrent, ni de lignes exactement parallèles, ni de serpentine régulière. Celui du piquier de la Ronde de Nuit, par exemple, a un bord légèrement relevé et attaché sur le côté. De plus, il n'est pas géométriquement cylindrique, mais semble fait de plans plats, comme un polyèdre.
Ceux peints par Jean Steen sont plutôt coniques et légèrement cabossés. La nature pelucheuse du feutre conique de Dürer le rend encore plus pittoresque. Les hauts tubes de Van de Velde sont variés par les lignes des ganses ou des cordons qui en rompent la régularité. A cette époque-là, d'ailleurs, on ornait généralement le feutre, soit d'une enseigne, joyau posé sur le devant, et d'une plume, soit de cordons, ainsi que le prouve ce vers du Dit d'un Mercier:
J'ai beau laz à chapeau de feutre.
Même au siècle dernier, l'extraordinaire haut-de-forme de Goya a des poils si longs que la géométrie de la ligne en est toute bouleversée. Mais notre chapeau à nous ne possède plus aucune de ces irrégularités ni de ces fantaisies. Fait à la machine, il offre un cylindre parfaitement mathématique. De plus, il paraît beaucoup plus grand qu'il n'est en réalité. Mettez votre chapeau sur votre tête et ensuite priez une personne de marquer au bas de la porte le niveau présumé qu'atteindrait, selon elle, votre haut-de-forme, s'il était posé à plat sur le plancher. Une fois la marque faite au bas de la porte, posez le chapeau par terre: neuf fois sur dix, il sera bien moins haut qu'on ne l'aurait cru et n'atteindra pas la marque qu'on aura tracée. Sa forme déplaisante paraît donc encore plus considérable qu'elle n'est. Par suite, le sculpteur n'a pas d'intérêt à le placer sur la tête de son personnage. Le lui met-il dans la main? Son héros a l'air de faire la quête. Il y a ainsi, à Glasgow, une statue en bronze d'un personnage qui tient son haut-de-forme renversé, la coiffe en dessus. Quand vient l'hiver, la neige s'accumule dans les profondeurs du tube, et elle y reste bien après le dégel. Aussi, appelle-t-on cet inconnu: "l'homme qui a de la neige dans son chapeau". Si le personnage brandit son haut-de-forme, il a l'air de lancer une bombe. De quelque façon qu'il s'y prenne, l'artiste est assuré d'être en butte aux quolibets; le sculpteur beaucoup plus que le peintre. Quand le peintre est tenu de représenter un objet qui lui déplait, il peut le mettre dans l'ombre, ou bien y projeter des reflets qui varient sa silhouette, ou encore choisir l'angle sous lequel il présentera cet objet. Mais le sculpteur, lui, n'a pas ces ressources. En sorte que même si les grands peintres ont pu tirer parti du haut-de-forme, il n'y a rien d'étonnant à ce que d'excellents sculpteurs échouent aujourd'hui. Mme de Girardin disait un jour à un de ses amis: "Votre chapeau tuyau de poêle est bien laid, bien incommode, mais gardez-le: il est difficile à bien porter. C'est le dernier détail où puissent se marquer la distinction et le savoir-vivre." Il est surtout difficile à bien représenter, dirons-nous, et nos artistes ont raison de s'en plaindre. Pourtant nous venons de voir que leurs devanciers s'en sont tirés et que le haut-de-forme avait déjà triomphé dans l'Art ancien avant de venir hanter comme un cauchemar l'Art moderne. Aussi peut-on prendre confiance et s'assurer et s'assurer que, si laid soit notre chapeau, peintres et sculpteurs pourront encore faire des chefs-d'œuvre.
Lectures pour tous, Revue populaire, Hachette et Cie, Paris, 1902.
Nota de célestin Mira:
* Monsieur Prudhomme:
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Joseph Prudhomme, caricature d'Henri Monnier de 1868, représente le bourgeois français du XIXe siècle. |
* Le pharmacien Homais:
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"Monsieur Homais", illustration d'Edgar Chahine pour le roman "Madame Bovary. Mœurs de Province" de Gustave Flaubert, édition Rombaldi en 1935. |
* Le député Baudin:
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Le député Alphonse Baudin tué sur une barricade dressée Faubourg Saint-Antoine à Paris, en 1851, alors qu'il haranguait la foule. Cet épisode tragique participa à la fin de la 2ème République. |
* Le chapeau Bolivar:
* Krüger:
*Pétase:
![]() |
Pétase ailé grec. La pétase grec est un chapeau rond, de paille ou de feutre, à bords larges. Il était tenu pas un cordon noué sous le menton. |
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Antoine de Bourgogne dit "le Grand Bâtard de Bourgogne" est le fils du duc de Bourgogne Philippe le Bon et de Jeanne Lemaire dite "Jeanne de Presles". Son demi-frère est Charles le Téméraire. |
* L'ensevelissement du Christ:
* Une exécution capitale:
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Une exécution capitale par écartèlement, à paris, en 1582. (auteur inconnu) On peut noter le port systématique des chapeaux et l'uniformité de ceux-ci. |
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Autre exécution en 1619 aux Pays-Bas: uniformité des chapeaux. |
* Le café Lamblin:
* La Ronde de Nuit de Rembrandt:
* Rhingrave:
* Goya:
* La liberté:
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La Liberté guidant le peuple d'Eugène Delacroix. L'un des principaux insurgés mis en valeur dans ce tableau porte un haut-de-forme. |
* Victor Noir:
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Tombeau de Victor Noir au cimetière du Père-Lachaise. Le chapeau haut-de-forme est représenté à côté du corps du défunt. |











































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