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dimanche 16 mars 2014

Le carnet de Madame Elise.


Pour faire rire.

Un petite prétention qu'on excuse aisément parce qu'elle prend des allures d'un talent de société, c'est la prétention de faire rire. Ceux qui parviennent à égayer leur entourage peuvent en effet être traités comme des bienfaiteurs; ils répandent autour d'eux, l'entrain, le courage et même la santé.
Dans chaque cercle, il existe ordinairement deux ou trois personnes qui monopolisent cette fonction; elles ont amusé souvent, on les choie, on les entoure, on attend toujours d'elles quelques plaisanteries; fières de leur réputation aimable, elles ne négligent rien pour la soutenir.
Malheureusement ce rôle difficile réclame des qualités qui ne sont pas toujours réunies: l'esprit, le tact et la bonté; l'esprit seul peut provoquer le rire, mais s'il brille par la malveillance, la moquerie, les insinuations perfides, il ne communique pas la franche gaieté.
De tout temps la société a connu ces professionnels du rire, depuis le bouffon dont la hardiesse caustique déridait le roi, les diseurs de bons mots du XVIIe siècle qui faisaient sourire les raffinés et les précieuses, jusqu'aux plaisants du siècle dernier qui égayaient les masses par leurs propos grivois.
La méchanceté était pour tous un précieux auxiliaire; il est beaucoup plus facile d'amuser par une critique que par une plaisanterie à la fois fine et inoffensive; ceux qui faisaient profession d'esprit ont même tant abusé du procédé qu'ils ont perdus la sympathie du public; ce sont des "moqueurs dangereux" disait-on, et on les fuyait.
De nos jours, ils emploient une autre méthode pour se concilier les auditeurs complaisants; ils ne s'attaquent plus aux personnes, mais aux idées; en cela, ils flattent nos tendances actuelles. Le nouveau genre, c'est de tourner en ridicule, de blaguer les convictions fermes, les aspirations élevées, les sentiments généreux, le respect des traditions. Celui qui fait rire prend une pose nonchalante, il est j'm'enfichiste et lance des paradoxes.
Le désir d'être vertueux, la résolution de s'amender; balançoires, préjugés hors d'usage! la contrainte imposée par le savoir-vivre; politesse de province, galanterie surannée! Les honnêtes ouvriers, qui courent porter leur épargne à une offre de placement sont des gogos; les employés qui ne doublent pas leurs appointements par des commissions prélevées sur des affaires douteuse sont des naïfs; ceux qui s'appliquent avec conscience à remplir leur fonction croient que c'est arrivé; les philanthropes ne sont que des malins qui exploitent le reconnaissance du peuple; les médecins, des charlatans qui partagent les bénéfices avec les pharmaciens.
Si leur blague n'entourait pas leurs plaisanteries d'une verve caustique et séduisante qui fait rire, ils n'auraient pas, certes, tant de succès.
On les écoutent parce qu'ils amusent, parce qu'ils intéressent; ils acquièrent un certain crédit par l'exactitude des faits qu'ils citent, leur défaut de véracité réside dans leur partialité de ne citer qu'un seul genre de faits et surtout dans leur mauvaise foi à en tirer, de parti pris, des conclusions toujours décourageantes
Quelques âmes vraiment fortes résistent à ces théories déprimantes, elles démasquent les subtilités du raisonnement, malheureusement elles sont rares et ... muettes.
De peur d'être traité de poncif, de raseur, de vieux jeu, on se tait, on sourit même, alors qu'on devrait combattre et vaincre.
Ces sortes d'esprits paradoxaux répandent facilement une impression générale de lassitude, d'à quoi bon désastreuse pour tous et démoralisante pour les auditeurs enfantins, qui n'ont point encore le contrepoids de l'expérience.

                                                                                                                Mme Elise.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 28 juin 1903.

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