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mercredi 21 février 2018

Chronique du 9 mai 1858.

Chronique du 9 mai 1858.


Le secret des lettres est chose sacrée et inviolable; on doit en être bien persuadé par le trait suivant:
Dans la ville d'Unne, en Allemagne, où le divorce est en vigueur, un mari plaidait pour être séparé de sa femme. Il produisit une lettre de madame adressée au complice de son infidélité.
La lettre fut reconnue authentique; la preuve qu'elle contenait était suffisante; le mari gagna son procès, le divorce fut prononcé.
Mais aussitôt après, la dame fit un procès au mari pour avoir ouvert une lettre qui ne lui était point adressée, et s'être rendu coupable d'un délit.
L'accusé se défendit avec véhémence, au nom de toute l'autorité que s'arroge la barbe en ménage; mais ce fut en vain.
Attendu le délit constaté, il a été condamné à une amende de trente-sept mille francs cinquante centimes envers la dame.
Voilà au moins un tribunal équitable.

***

Madame Catherine Levasseur, demeurant dans la commune de Bazancourt, a des accès de gaieté folle. L'autre jour, vers trois heures de l'après-midi, elle s'amusait après avoir pris le fusil de son mari, à en faire partir les capsules. Un voisin accourut, la supplia de laisser ce divertissement dangereux et voulut lui ôter l'arme à feu. Mais le jeu la réjouissait beaucoup; elle continua à remplir la maison des éclats de sa brillante fusillade. Malheureusement, ayant fait un pas au dehors, elle étendit sans vie la jeune Françoise Béranger, sa domestique.
Cette dame, arrêtée, aura à rendre compte à la justice des éclats de sa turbulente gaieté.

***

Un sinistre arrivé dans le département de l'Eure a eu des effets bien surprenants:
Dans l'après-midi un coup de foudre a renversé un bâtiment vaste, neuf et bien construit; la toiture a été emporté à une grande distance, et les murs se sont complètement écroulés.
Deux personnes, un homme et une femme, étaient dans l'intérieur au moment de la catastrophe. Par un bonheur bien étonnant, le vent abattit une porte devant les pas de l'homme qui voulait s'élancer au dehors, et qui n'aurait pas eu le temps d'ouvrir cette porte avant la chute des murailles; il se sauva par cette issue.
Pour la femme, elle fut ensevelie sous les décombres. On attendait que le monceau de ruines fût un peu déblayé pour chercher son corps, lorsqu'on la vit sortir saine et sauve de dessous cette montagne.
Dans la chute des murs, il s'était formé une voûte, qui, abritant de charpentes entrelacées l'endroit où elle se trouvait, lui avait laissé un passage dans les ruines.

***

Une autre pauvre vieille femme vient d'être conservée d'une manière encore plus singulière, non pendant sa vie, mais après sa mort.
La femme Maria B..., ancienne actrice du boulevard, habitait seule dans un étroit réduit situé sous les toits et où on pouvait à peine se tenir debout. Elle avait subi trois mois de prison, et depuis ce temps s'était retirée dans le plus complet isolement.
Pendant plusieurs jours on ne la vit point descendre.
Le propriétaire, qui ne tenait pas à une semblable locataire, et la croyait furtivement partie, fit seulement placer un cadenas à la porte, afin qu'elle ne pût revenir chez lui à son insu.
Cinq jours s'écoulèrent sans qu'on revît la femme Maria. L'autorité fut alors prévenue; le commissaire de police entra chez elle, assisté d'un médecin et des gens de la maison.
Tout le monde fut alors témoin d'un spectacle singulier. La femme B..., morte depuis cinq jours, était assise et se tenait droite sur sa chaise, dans toute la roideur cadavérique.
Près d'elle étaient des fourneaux éteints, mais qui, entourés d'ustensiles de ménage, faisaient présumer que c'était dans la pensée de préparer son repas et non de se suicider qu'elle avait allumé ces fourneaux, dont l'étroitesse extrême de son domicile avait fait des instruments de mort.
Les vapeurs concentrées, par une particularité étrange, s'étaient opposées à la décomposition du corps et l'avaient entièrement réduite à l'état de momie. La peau sèche et dure résonnait sous les doigts comme un tambour; elle était d'un bronze foncé; les articulations criaient sous les doigts quand on les faisait mouvoir, comme celles des mannequins des peintres; enfin ce corps ne répandait aucune odeur mortuaire.

***

Nulle terreur au monde ne peut être comparable à celle éprouvée par le malheureux Pierre Dumont.
Pierre est un honnête ouvrier tourneur qui habite un rez-de-chaussée au faubourg Saint-Antoine. Une de ces nuits dernières, sa porte est enfoncée avec un fracas épouvantable, ses meubles sont renversés. Se dressant sur son lit, Pierre regarde et écoute. Il voit s'approcher de lui un fantôme, dont la taille dépasse de beaucoup celle de l'espèce humaine, dont la bouche jette un souffle enflammé.
Demi-mort de peur, Pierre a pourtant encore la force de crier au secours.
On accourt avec de la lumière, et on voit... un cheval devant le lit.
C'était en effet un impétueux coursier d'une écurie voisine, qui, sortant de son domicile, était venu faire irruption dans celui de Pierre.
Il n'y a eu besoin, contre cette apparition, ni d'eau bénite, ni de gendarmes et tout se termina à l'amiable.

***

Dernièrement, dans un moulin des environs de Chauny, une femme se présente pour acheter de la farine. Au moment de son arrivée, des garçons enlevaient des sacs au rez-de-chaussée à un premier étage assez élevé. L'un d'eux, mû par une pensées diabolique, passa la corde au cou de cette femme, qui se trouve ainsi enlevée comme un sac de grain. Tout naturellement, au terme de son ascension, cette malheureuse se trouve asphyxiée, et on n'a eut que le temps de la débarrasser bien vite de la corde pour la rendre à la vie. Depuis, cette pauvre femme est toujours souffrante; et le mari, ces jours derniers, déposait plainte entre les mains de l'autorité.

***

Un certain samedi soir, une mère passait par une rue où se tient d'ordinaire l'assemblée d'actionnaires d'une compagnie véreuse.
On était en séance.
Le bruit du dedans arrivait jusqu'au dehors.
- Mais, maman, dit l'enfant, qu'est-ce que cette cloche qui fait sans cesse: Gredin!, gredin! gredin!
- Ma fille, c'est l'appel nominal.

                                                                                                                 Paul de Couder.

Journal du Dimanche, dimanche 9 mai 1858.

mardi 20 février 2018

Vingt-quatre heures sur le pavé de la Capitale.

Vingt-quatre heures sur le pavé de la capitale.


Une tentative commerciale essayée, après dix années de journalisme, avait produit, au bout de dix-huit mois d'exercice, les résultats les plus terribles: nos meubles saisis et vendus par un gérant de propriétés, ma femme est devenue domestique et entrée au service exigeant de l'aristocratie industrielle; mon enfant, abandonné entre des mains de mercenaires, attendant des maigres gages de sa mère l'argent nécessaire à son entretien; moi, chef de famille, obligé de fuir devant les réclamations des créanciers qui, se refusant à m'accorder tout délai, avaient formé l'odieux projet de me priver de travail.
C'est dans ces conditions qu'à la fin de novembre dernier, j'arrivais à Paris. Mes hardes fripées, mes chaussures éculées me firent chasser par les laquais, des hôtels où d'opulents seigneurs que j'avais obligés naguère au cours de campagnes électorales, en Bretagne, abritaient leur hautaine insuffisance. Ils avaient oublié que dans les journaux de là-bas, j'avais brûlé l'encens sous leur odorat saturé, que j'avais été leur hôte, leur confident et leur défenseur.



Du travail! Il me faut du travail! Garçon de course, homme de peine, plongeur dans un restaurant, distributeur de prospectus, peu m'importe pourvu que je mange.
J'ai supplié le député de ma circonscription de s'intéresser à ma situation; il m'a renvoyé à son collègue de Paris, représentant l'arrondissement que j'habite.
Quelle ironie! Je n'habite nulle part.
Je suis sans le sou, sans domicile, sans pain.
J'avais passé la nuit précédente, à la gare Montparnasse, allongé sur un banc de bois, grelottant de froid, craignant d'être arrêté pour vagabondage. Car, nous somme là cinq ou six miséreux, dont le nombre a inquiété un agent de police. Il nous a dévisagés, puis une ronde est venue, sous la conduite d'un sous-brigadier.
"Ils n'ont pas l'air méchant" grogne le "flic" à la sardine blanche, et il s'éloigne avec son escorte. Le bon garçonnisme du sous-ordre de M. Lépine nous avait évité l'hospitalité déshonorante du Dépôt.
A six heures, un compagnon de Montparnasse annonce qu'il va manger la soupe à "La Pitié". nous le suivons tous.
En rangs serrés, plus de cinq cents personnes, vieillards ou enfants, attendent la pâtée quotidienne que, chaque matin, les infirmières distribuent. Je me souviendrai longtemps de ces "laïques" admirables de bonté, qui par leur délicatesse et leur courtoisie s'efforcent d'atténuer les souffrances morales des malheureux.



Le soir venu, où pourrai-je me réfugier?
Le hasard me fait connaître un compatriote qui connut naguère l'aisance, mais que l'égoïsme d'un frère a réduit à une situation précaire. Il vient de quitter l'hôpital Cochin où de longues souffrances l'avaient retenu. Sa misère a compassion de la mienne. Il se fait mon guide, mon conseiller et ensemble nous gagnons l'asile de nuit du boulevard de Vaugirard.
Sous une véranda, un gardien, serre-file, maintient alignés, avec la discipline rigoureuse des "Bat'd'Af" une vingtaine d'individus.
Mon tour vient de défiler devant le guichet où le "capitaine" décide de l'admission à l'asile. L'interrogatoire fait revivre en mon esprit la scène du prévenu comparaissant devant un juge d'instruction, à cette différence, cependant, que je redoutais un non-lieu, ma mise à la porte, car je n'avais d'autre papier que des enveloppes "poste restante". Il paraît que ma sincérité me servit de carte d'identité: on me remit un morceau de bois large comme la main, portant le numéro 5, de la salle Saint-Louis. J'avais donc un lit pour la nuit.
Le règlement qui prévoit un séjour de quatre jours à l'asile, exige la précaution élémentaire du bain ou de la douche.
Le sous-sol de l'asile de nuit est aménagé en salle de bains. A l'entrée, un gardien aux cheveux blancs m'arrête d'un geste:
-"Déboutonne ton gilet, me commande-t-il, et il procède à mon examen. Puis d'une voix puissante, il annonce:
"Pas de vermine; une douche seulement."
Après le bain, la réunion dans la grande salle du rez-de-chaussée.
Sous le regard triste et morne d'un Christ en plâtre, les pensionnaires assis sur des bancs sans dossier, s'entretiennent à voix basse. Si, parfois, une voix s'élève, un gardien intervient aussitôt. Il est terrible, redouté, ce garde-chiourme, au teint bronzé, aux cheveux crépus, qui vous crie en plein visage: "Silence!"
L'asile donne, comme nourriture, un morceau de pain sec; dans la cour, des tonneaux remplis d'eau renferment la boisson. Les fêtes religieuses procurent une amélioration à l'ordinaire. C'est ainsi que la veille de l'Immaculée-Conception, le 7 décembre, le menu comportait un sandwich au pâté, et un morceau de fromage de gruyère.
Certes, lorsqu'après avoir marché pendant toute une journée, sans autre viatique qu'une soupe, on dévore le pain sec, le soir venu, peu importe les rigueurs et les sévérités, explicables et nécessaires, du règlement.
J'avais un lit, j'avais mangé. Mes yeux s'arrêtèrent, reconnaissants sur le portrait du fondateur de l'oeuvre.
Quels sont-ils, tous ceux-là, qui maintenant somnolent sur les bancs de bois, en attendant l'heure de se rendre dans les dortoirs? Pauvres hères que le destin a marqué du sceau de la misère!
Tout à l'heure, le bourdonnement des conversations apportait l'écho des langues les plus diverses. Certains ont connu la fortune, la richesse ennoblie d'écussons; d'autres ont appartenu au commerce; l'un fut, jadis, maire de sa commune; mais peut être parmi ceux qui m'entourent, se trouve-t-il un criminel, en vain recherché par la justice, qui sera mon camarade de lit.
Voici neuf heures qui approchent et le "capitaine", assis devant une table de nuit lit les différents articles du règlement. Sont admis à l'asile, tous les hommes sans différences de nationalité, ni de religion. Mais tous devront écouter avec respect la prière.
Et voici le "capitaine" à genoux sur une chaise; il a enlevé son képi qui semble être le cousin germain de celui des gardiens-chefs de prison et d'une voix monotone et blanche, il récite, accompagné par le bruissement des lèvres de ses hôtes un Pater et un Ave.
Au lit!
Le troupeau des hospitalisés n'a droit à sa couchette que de neuf heures du soir à six heures du matin.
Que le sommeil leur soit bienfaisant!
Les dures fatigues de la journées ont engourdi les jambes, et pendant qu'on monte l'escalier, les lourds godillots heurtent les marches
Enfin, voici la salle Saint-Louis, mon lit avec son numéro, puis, accroché au mur, une pancarte indiquant le nom de celui  qui donna ce lit.
Moi, cette nuit-là, je couchais chez le baron de Rotschild.
Vite, faisons nos lits, dont l'alignement et la disposition font penser à la salle du dortoir d'un petit séminaire. Le surveillant est pressé de dormir; il menace, il gronde, il veut éteindre le gaz. L'autorité a la manie de se manifester sans propos, pour prouver son existence.
La nuit fut bourrelée de cauchemars. Que six heures du matin se hâte de sonner, car demain, c'est le marché aux chevaux; je m'improviserai valet de maquignon, je recevrai cent sous, et, heureux, fier, indépendant, je pourrai manger du fruit de mon travail.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 2& juillet 1907.

lundi 19 février 2018

Exposition universelle: le village canaque- la danse du ventre.

Exposition universelle: le village canaque- la danse du ventre.


Que les amateurs de pittoresque se lamentent! il n'y a plus de sauvages. Les sept hommes et les trois femmes du plus beau noir qui peuplent le village canaque parlent presque tous le français le plus pur et paraissent même assez humiliés de l'ignorance que montre la foule à leur égard; car on s'obstine à les considérer comme de véritables brutes, et ceux qui se hasardent à leur adresser la parole le font par bravade et comme s'ils avaient affaire à des être dangereux prêts à s'élancer sur le premier Européen de mine appétissante et bien en chair.
Ces braves gens ont pourtant plus fait pour la France que la plupart des Français qui les raillent. Ils ont contribué à l'établissement de notre colonie de la Nouvelle-Calédonie: l'un d'eux, Pita, un beau noir de taille gigantesque, est le fils de Gélima, chef d'une importante tribu, qui en 1878 nous a aidés à réprimer une insurrection considérable et qui a reçu du gouvernement une médaille d'or en récompense de sa fidélité et de son dévouement.
Permettez que je vous présente aussi Badimoin, un colosse au corps d'ébène, à la tête fine et intelligente. Badimoin est professeur de Français à Canala; c'est un lettré délicat et curieux et qui met à profit son voyage en France pour étudier nos moeurs, notre théâtre et notre littérature: vous pourriez le voir chaque jour, assis devant la porte basse de sa hutte, parcourir les journaux parisiens.
Elles sont pittoresques ces huttes, dont la charpente en bois de Naouli est recouverte de plusieurs couches de paille de maïs ou de blé; les unes sont élevées et pointues: ce sont des huttes de chef; les autres plus basses servent au commun des mortels. Devant chaque porte sont plantés des blocs de bois d'inégale hauteur, grossièrement équarris, sculptés et peints: ce sont des tabous, sorte de porte-bonheur et d'ornements dont les Canaques aiment à entourer leur habitation.
L'aspect d'ensemble de ce village calédonien est certainement pittoresque; mais on lui a ménagé si parcimonieusement le terrain qu'il ne donne, paraît-il qu'une idée très vague des habitations canaques; les demeures des indigènes sont, là-bas, isolées au milieu des épaisses forêts qui couvrent l'île; assez espacées les unes des autres, elles ne sont reliées que par d'étroits sentiers qui serpentent sous les lianes et les végétations vierges... mais le moyen de transporter aux Invalides les forêts et les plantations d'igname?... Ces braves nègres se trouvent un peu à l'étroit, c'est certain, à l'Esplanade des Invalides, et accoutumés aux espaces sans fin, ils doivent trouver l'existence parisienne bien rétrécie et bien mesquine; ce qui les désole, c'est de songer que nous jugeons leur pays et leurs mœurs par ce minuscule échantillon qui forme ce qu'on appelle le village canaque, et qui pour eux est fermé et restreint comme une prison.



Exposition universelle.
Le village canaque aux Invalides.


Et pendant que nous parcourons cette réduction calédonienne, en compagnie de Pita et de Badimoin, la foule massée aux barrières continue à lancer ses lazzis cruels et inconscients:  "Eh! moricaud! -Bonjour, Chocolat!- Toi vouloir boulotter bon petit blanc!... et on se tord: les bons Canaques, eux, se contentent de sourire; un peu gênés de ces bouffonneries qui ne varient pas, et profondément déçus, sans qu'ils l'avouent, de l'accueil que leur font les Français de Paris qu'on leur avait dépeints si instruits, si polis et si bienveillants.

***

L'Orient est à la mode et l'engouement qu'éprouvent les visiteurs de l'Exposition pour les théâtres algériens et arabes où se voit la danse du ventre tient presque du délire. Est-ce un sens qui me manque? j'avoue humblement ne pas partager cette fureur, et si j'ai tardé à donner mon impression sur cet étrange spectacle, c'est que j'attendais pour cela d'y avoir pris un plaisir quelconque: voici d'ailleurs en quoi il consiste: 
Vous êtes sous une vaste tente d'étoffe orientale, éclairées par quelques lampes de style, secondées d'ailleurs par des globes de lumière électrique. Au fond, sur une estrade garnie de larges coussins, se tiennent les almées, et derrière elles, les jambes croisées à la turque, sont étendus les musiciens de l'orchestre. L'une de ces filles se lève et s'avance; les bravos éclatent; couverte d'étoffe de laine et de soie de couleurs vives, elle s'incline, allonge les bras comme pour se détirer mollement, puis les rapproche de la tête en faisant sonner les crotales qu'elle à dans les mains. 



Exposition universelle.
La danse du ventre: l'almée Aïousha
au café égyptien de la rue du Caire.


Alors commencent une série de mouvements des plus bizarres, et, disons-le, des moins agréables. Le ventre est agité de trémoussements, de secousses répétées, tout le tronc s'agite et frissonne, la tête seule reste impassible... mais écoutez plutôt la description que donne des almées M. G. Rodier, un jeune artiste de mérite, écrivain à ses heures, dans le livre sur l'Orient qu'il vient de publier avec ses propres illustrations:
"Leur coiffure est la même que celle de certaines danseuses des peintures antiques; leurs cheveux sont séparés en mille petites nattes, auxquelles sont mêlés des sequins. Elles sont couvertes de grands colliers et d'innombrables bijoux; ils sont toujours en or, paraît-il; elles ne portent jamais de faux; leurs... petits bénéfices sont immédiatement transformés en joyaux; elles ont toute leur fortune sur leurs épaules. Elles sont vêtues de très amples robes de satin des couleurs les plus voyantes, à taille courte un peu comme les robes du premier empire.
"Elles commencent par un léger balancement des hanches. Elles se fuient, se rejoignent, se poursuivent en gardant toujours, même au moment où leur danse a le caractère le plus passionné, une surprenante impassibilité de figure; elles ont presque l'air de prêtresses d'une voluptueuse déesse, accomplissant solennellement des rites religieux. Elles finissent par piaffer, en tournant autour des trois musiciens accroupis, qui les accompagnent; l'une d'elles s'effondre, comme brisée, sur les genoux d'un des spectateurs, désigné avec le bout d'une petite canne qu'elle a conservé à la main pendant toute la danse. Une autre exécute avec des déhanchements prodigieux du ventre, une danse, en gardant sur sa tête, tout le temps, une bouteille débouchée, pleine d'une espèce de liqueur à la menthe, du goût le plus fortement épicé."
Un autre voyageur rapporte que ces danseuses appartiennent pour la plupart à la tribu des Ouled-Nails, et qu'elles quittent de bonne heure leurs familles pour parcourir ainsi le monde; lorsqu'elles ont gagné leur dot, elles reviennent au pays natal, et font d'excellentes épouses et de bonnes mères de famille. C'est possible, mais je doute fort cependant que les exercices divers de la danse du ventre soient une préparation bien efficace aux fonctions et aux devoirs de la maternité.

                                                                                                                          G. Lenôtre.

Le Petit Moniteur illustré, 15 septembre 1889.


dimanche 18 février 2018

Une ascension de la Tour Eiffel.

Une ascension de la Tour Eiffel.


Ce 24 février 1889, 8 heures  matin.
- Au réveil, mon premier soin est de courir à la fenêtre pour voir le temps qu'il fait.
Désolation de la désolation!
L'air s'est sensiblement refroidi, le ciel est couvert du nuages. La neige tombe par intermittences. Le thermomètre marque 1° 1/2 au-dessous de zéro. Le baromètre est à 763.
Pourtant il est impossible de remettre notre partie à un jour plus favorable. M. Eiffel m'a gracieusement donné rendez-vous pour deux heures au pied de la Tour. Nous monterons, quand bien même Paris serait tout entier sous la ouate.

Une heure et demie du soir.

Avant de m'asseoir dans la voiture, j'ai interrogé mon cocher sur les variations probables de la température.
On ignore généralement que les cochers de fiacre sont d'aussi surprenants pronostiqueurs du temps qu'il fera que les vieux loups de mer.
L'intérêt que ces noctambules prennent à la question du froid aux mains et du froid aux pieds leur fait tout naturellement lever les yeux vers la lune tandis qu'ils vous attendent à la porte d'un bal. Ils deviennent disciples de Mathieu Laensberg, par désœuvrement et par nécessité, comme les rois pasteurs.
L'avis de mon cocher n'est pas rassurant:
- Le vent souffle du nord-nord-ouest, me répond-il en mettant un tour de plus à son cache-nez. Les giboulées vont continuer et le ciel ne se découvrira pas.

Deux heures, soir.

M. Eiffel nous attend dans la maisonnette qu'on a élevée à l'entrée du chantier, sur la gauche, pour abriter les bureaux. Nous sommes en tout une quinzaine de touristes. Plus, quelques dames qui ne comptent point monter plus haut que le second étage.
M. Eiffel me présente le guide qui m'accompagnera jusqu'au plancher de 275 mètres. C'est là que travaillent présentement les charpentiers.
Quatre ou cinq personnes qui déjà ont entrepris l'ascension se sont munies de casquettes à oreillettes et de gants fourrés. Il paraît que les chapeaux de forme haute offrent au vent une prise fâcheuse; d'autre part, le froid des fers cause à la longue une brûlure cuisante.

Deux heures et demie, soir.

En file indienne, précédés par M. Eiffel et par le guide, nous entrons dans le pilier droit où s'ouvre un des escaliers.
A cette minute, le thermomètre enregistreur marque 1° au-dessus de zéro. Le temps est toujours menaçant, mais la neige ne tombe plus.
Les trois cent cinquante marches qui mènent à la première plateforme (cinquante-huit mètres au-dessus du sol) sont douces à gravir. Aussi bien cet escalier a-t-il été construit pour l'usage du public.
M. Eiffel m'a conseillé d'imiter sa démarche. Il monte très lentement, le bras droit à la rampe. il balance le corps d'une jambe sur l'autre. Il profite de cet élan pour gravir chaque degré. Ici la pente est si inclinée que nous pouvons causer tout en montant, et personne ne souffle en débouchant sur le palier du premier étage.

Trois heures cinq, soir.

Le premier aspect de cette vaste surface est celui d'un chantier de construction dans la fièvre du travail.
Quatre pavillons s'élèvent à la fois dont les charpentes masquent tout d'abord la vue de Paris. Ce sont les fondations d'une brasserie flamande, d'un restaurant russe, d'un bar anglo-américain, d'un cabaret Louis XIV. On est en train de bâtir les caves, à 58 mètres dans l'espace. Vers l'heure des repas, cette vaste terrasse pourra loger 4.200 habitants, une population de ville.
D'un côté les fenêtres de ces restaurants ouvriront sur le large carré de vide qu'enferment à l'intérieur les quatre piliers de la Tour. En ce moment, ils encadrent dans un recul, dans une lumière de stéréoscope, un paysage d'hiver: des rocailles couvertes de neige, quelques verdures perpétuelles, un petit bassin où les canards nagent entre les glaçons.
De l'autre côté, les dîneurs domineront la promenade qui fait balcon sur Paris.
La ville a déjà pris l'immobilité d'un panorama. La vie et le mouvement cessent. Les silhouettes des passants et des fiacres font dans les rues des petites taches d'encre, très noires, très nettes. Elles ont l'aspect figé des foules qui se pressent, des chevaux qui steppent dans les dessins autour des grands magasins de nouveautés. Seule la Seine vit toujours, par les moires qui courent sur sa face limoneuse. L'impression est une toile gonflée par un coup de vent.

Trois heures vingt-cinq, soir.

Nous laissons ici une partie de nos compagnons pour nous engager, à une dizaine, dans le petit escalier en vis, un escalier de hune où le public n'entrera pas. Il s'élève parallèlement aux ascenseurs verticaux.
Pour échapper à l'étourdissement de cette ascension circulaire, on fouille le paysage à travers l'enchevêtrement des croix de Saint-André dont la Tour est bâtie. Et l'on a la sensation surprenante, à chaque tour de vis, de la rapide montée de l'horizon. Le Trocadéro descend. Il ne dépasse plus la ligne géométrique de la pointe de ses paratonnerres. Les masses sombres du Bois de Boulogne, éclaircies par la tache fraîche des pelouses de Longchamp, entrent en coin dans Paris, repoussant la ville vers l'est.

Trois heures quarante-cinq, soir.

Et, tout d'un coup, l'escalier fait halte. nous venons d'atteindre l'étage de cent vingt mètres.



Une ascension sur la Tour Eiffel.
Groupe de visiteurs sur la seconde plateforme de la Tour Eiffel.

Les premiers objets qui frappent les yeux sont des wagonnets montés sur rails. un chemin de fer circulaire est installé sur ces hauteurs pour la commodité des travaux. Ce village est pourtant moins important que l'autre.
En attendant qu'on donne à cette seconde plateforme l'apparence d'un pont de navire, avec une dunettes sur laquelle seront installées des longues-vues, et des rouffs pour permettre aux personnes obèses qui auront pris chaud dans la montée du premier escalier de se mettre à l'abri des courants d'air, les seules manifestations de la vie et de la présence des hommes sont ici trois constructions de tailles inégales: un pavillon pour la machine à vapeur; un hangard vide; une cantine où les ouvriers qui travaillent dans les régions élevées de la Tour descendent quotidiennement pour prendre leur repas.
Lorsqu'on se tourne vers la face sud de la Tour, on a une vision admirable, entière du plan de l'Exposition. Les toits de verre de la galerie des machines et des deux palais semblent des lacs de plomb fondu; les dômes en surgissent comme des îles montagnardes. Et lorsque, sous les nuages plus noirs, plus bas ce mirage disparaît avec les jeux de la lumière, on dirait une immense nef d'église qui prend pour clocher la Tour.
Par une fente du plancher où monte en grinçant une chaîne à crémaillère, je regarde l'abîme. Cette coupe est verticale. Là-bas, à une distance inconnue, les petits canards continuent à nager sur le bassin gelé. Le frisson vous vient de la chute possible. Il vous grimpe des reins à la nuque.
Aussi bien le froid est-il plus vif que tout à l'heure: le thermomètre enregistreur est descendu à zéro.

Quatre heures dix, soir.

Cette souffrance du froid est tout de suite décuplée par le vent et par un grain qui nous assaille. Dans l'escalier, le froid des fers me cause aux doigts une souffrance si piquante que j'essaie de monter, les mains dans mes poches, sans me tenir à la rampe. Mais le vent me bouscule trop et puis la giboulée m'aveugle. Il faut remettre la main à la rampe, monter en s'abritant le visage derrière son bras. Ainsi, pendant un quart d'heure, je vais, sans songer à regarder le paysage. Je ne vois que le paletot de M. Eiffel qui monte devant moi. Nous ne causons plus.

Quatre heures trente-cinq, soir.

La giboulée cesse comme nous arrivions à la plate-forme de 200 mètres, dite "Plancher intermédiaire". En revanche, le vent s'est beaucoup accru et froid est plus vif. Un degré en-dessous de zéro au thermomètre. Tous les réservoirs sont gelés. Des barbes de stalactites pendent aux croix de Saint-André.
Il me semble, en débouchant sur ce plateau, que j'ai les jambes un peu molles. Le vertige? Non. La fatigue, l'ahurissement du vent, et aussi la surprise de cette impression bien connue des aréonautes: l'espace.
C'est vraiment à cette hauteur qu'on entre dans le vide.
Les quatre membres de la Tour, sensiblement rapprochés, donne à cette plateforme l'apparence d'une nacelle de ballon. L'air, la lumière vous assaillent aux quatre points cardinaux. Et, en l'absence de constructions qui masquent, on a pour la première fois la sensation de la suspension, de l'isolement.
C'est toujours le paysage du nord qui m'attire le plus. Peut être parce que les repères y sont plus faciles à élire.
Dans la perspective, le Mont-Valérien est descendu sous l'horizon... le Trocadéro sous le Bois de Boulogne... la presqu'île de Genneviliers apparaît... voilà Saint-Denis... voilà la Seine qui fait son lacet entre  ses hauteurs et ses abaissements. Je puis compter ses méandres comme sur une carte: un... deux... trois... quatre...
A ma gauche, les collines de Meudon se sont presque affaissées. Par-dessus leurs épaules, j'aperçois trois rangées de mamelons que la brume, dans l'éloignement, progressif, teinte en decrescendo de gris pâles.
A droite Montmartre, déjà couvert d'ombres, entre comme un éperon de navire dans le flanc de la galère parisienne. A ses pieds les maisons sont de plus en plus nettes, peut être parce qu'on voit quatre de leurs faces, que trouent les fenêtres, symétrique comme des points de dés à jouer, si bien que, de ces hauteurs, Paris a l'air d'une vaste partie de "biribi" jouée par un géant sur un tapis vert.
La lumière va finir et le jour est triste. Mais il paraît qu'on a déjà vu  de cette plateforme des couchers de soleil dignes d'extase, même, en des jours de brouillards blancs, quand Paris portait sur ses toits un plafond de ouate, la Tour, radieuse au soleil, a vu son ombre profilée sur les nuages.

Cinq heures, soir.

Mais il faut s'arracher à ces contemplations si l'on veut arriver au faite avant la nuit.
Au moment de mettre le pied sur l'escalier de fer, on s'aperçoit qu'il n'est point attaché par en haut. Il oscille sous les pieds. Cela refroidit subitement le zèle des ascensionnistes qui nous ont accompagnés jusqu'au "Plancher intermédiaire".
- Le jour tombe, disent-ils soudain. Nous ne découvririons rien là-haut que nous n'ayons vu plus bas...
Ils s'en vont, comme ces mauvais soldats que Gédéon laissa sur sa route.
Nous restons quatre: M. Eiffel, M. Richard, le constructeur d'appareil météorologiques, qui, l'an passé, pendant trois jours, a planté sa tente sur le sommet du mont Blanc, puis le guide et moi.
Je n'ai pas fait l'ascension du mont Blanc, mais cette excursion me semble déjà légèrement émouvante. Surtout lorsque, après avoir lâché les marches qui finissent, nous commençons l'escalade des échelles.
Il n'y a plus de planchers ni de balcons. Les échelles sont posées sur des madriers qui chevauchent le vide. Elles sont liées par en haut, avec des cordes. Il ne faut regarder ni à droite ni à gauche, mais seulement l'échelon que l'on a à côté de soi.
Après la troisième échelle, nous atteignons la plateforme de 273 mètres. C'est là que les charpentiers travaillent.
Ils sont une douzaine d'hommes, perdus dans l'espace. Du mieux qu'ils peuvent, du côté du vent, ils s'abritent avec des toiles. Et il leur est arrivé de recevoir de rudes assauts. M. Richard me dit que, il y a quelque temps, comme il venait relever les appareils enregistreurs, il a constaté une vitesse du vent de 11 m. 10 par seconde. Nous n'avons guère aujourd'hui plus de 5 m. 6, et c'est assez pour suffoquer.
Afin de se défendre contre ces accidents de température, les charpentiers se fabriquent avec des mentonnières, des caches-nez et des casquettes à oreillettes, de véritables passe-montagnes.
Au moment où nous arrivons, ils sont en train de poser un "rivet". Le gros clou sort tout rouge de la forge volante. On l'applique dans les trous qui l'attendent et les lourds marteaux de forgeron volent, s'abattent sur sa tête dans un éblouissement d'étincelles.
Je m'approche du vide pour regarder. Et, dans un mouvement instinctif de m'appuyer à quelque objet stable, je saisis un câble qui pend à portée de ma main.
Aussitôt cette corde cède, descend sous ma poussée.
- Lâchez! lâchez! me crie M. Eiffel: c'est une corde sur poulie. J'aurais dû vous dire que c'est un principe dans la charpente de ne jamais s'appuyer à un câble...
J'obéis bien vite, mais j'ai perdu l'envie de m'approcher du fin bord pour regarder à mes pieds. J'éprouve au contraire, comme une sensation rassurante à appuyer mes regards aux collines qui surgissent en ceinture autour de Paris.
De leur faite, encore éclairé, les ombres descendent sur la ville. La nuit noie les quartiers. Elle submerge tout. On dirait l'engloutissement d'Ys, la fabuleuse, descendant au fond de la mer avec sa rumeur d'hommes et de cloches.

Cinq heures et demie, soir.

Nous voici assis tous les trois, devant des boissons chaudes, au second étage, sous le toit de la cantine. M. Richard nous rapporte les péripéties de son ascension au mont Blanc. M. Eiffel conte que de toutes parts les félicitations lui arrivent. Nombre des artistes, signataires de la fameuse protestation au ministre, ont déjà fait amende honorable.
- Il n'y a que trois ou quatre gens de lettres qui s'entêtent. Je ne comprends pas pourquoi...
- Croyez, cher monsieur Eiffel, que vous héritez des haines sous lesquelles M. Georges Ohnet a plié. En somme, votre Tour, c'est un piédestal de trois cents mètres élevé à la gloire de "l'Ingénieur", c'est l'apothéose du Maître des forges.
On sourit et la conversation se prolonge, séduisante, avec une paresse que personne n'avoue à quitter la tiédeur de l'abri pour entrer dans le vent qui déferle, qui pleure avec des sanglots humains dans ces trois cents mètres de fer, tendus de la terre aux nuages, comme une harpe éolienne.

                                                                                                                              Hugues Le Roux.

Le Petit moniteur illustré, 17 mars 1889.

samedi 17 février 2018

Chronique du 2 mai 1858.

Chronique du 2 mai 1858.


Des personnes très-dignes de foi nous rapportent que tout Bruxelles est en ce moment occupé d'un fait étrange.
Un journalier d'Alsemberg, village à deux lieues de Bruxelles, avait une nombreuse famille, et sa femme était bientôt au terme d'une nouvelle grossesse.
Dans un moment d'humeur, amené par la misère, le paysan se laissa emporter à donner au diable la femme et les enfants.
A l'instant un étranger, dont la figure n'avait rien de remarquable, entra chez lui et lui dit qu'ayant entendu parler de sa gêne extrême, causée par une trop nombreuse famille, il venait lui proposer de lui acheter un de ses enfants, ce qui serait une charge de moins, outre le bénéfice.
Stupeur extrême des paysans.
L'étranger, voyant qu'ils hésitaient, ajouta qu'il achetait au prix de 500 fr. celui dont la femme était enceinte.
Le mari se laissa aller à consentir par un signe de tête.
L'inconnu alors dit qu'il reviendrait chercher l'objet acheté quand il serait temps, qu'en attendant, il donnait des arrhes.
Il posa une pièce de 5 fr. sur la table et sortit.
Cinq francs!... Il y avait bien longtemps que telle somme ne s'était montrée dans la pauvre demeure! Le père, en vendant un de ses enfants, allait pouvoir donner un peu de pain aux autres.
L’œil humide de joie et de tristesse, il mit la main à la pièce.
Mais impossible de la prendre, elle adhérait à la table par une force d'attraction invincible; aucun effort ne put l'en détacher.
En même temps, le paysan en se retournant aperçut dans la chambre un énorme chien, à la gueule béante, aux yeux ardents, qui le regardait fixement.
Personne ne l'avait vu ni entendu venir; et il fut impossible de chasser cet infernal gardien du marché conclu avec le diable.
Ne se croirait-on pas au moyen âge?
Depuis ce temps, la foule accourt de Bruxelles et des environs pour voir la pièce de 5 fr. et le chien qui sont toujours là.
La justice informe.
***
Voici un hôte plus naturel, mais non moins dangereux d'une autre cabane:
Un de nos colons d'Algérie était près de sa petite maison, occupé à raccommoder un chariot. La femme cousait dans l'intérieur, les enfants jouaient autour d'elle devant la porte ouverte.
Tout à coup le colon entend un cri et voit un énorme lion qui s'avance tranquillement et vient se coucher à l'ombre que répand sur le seuil l'auvent de la maison.
Le brave homme fait signe à sa femme et à ses enfants de rester immobiles.
Il tourne la maison, s'approche d'une fenêtre du fond, opposée à la porte, qui, par un heureux hasard se trouve ouverte, saisit son fusil, qui, par un autre hasard non moins favorable, se trouve à sa portée, puis, abaissant le canon, il met en joue la bête féroce.
Il s'aperçoit alors qu'un de ses enfants se trouve dans la direction de son arme, que de plus un poteau de la porte lui laisse seulement apercevoir la tête du lion.
Un souffle, le moindre mouvement de l'enfant pouvait le faire tuer; le plus léger bruit pouvait faire détourner la tête à l'animal féroce, qui lui échappait.
Pourtant, il recommande sa famille à Dieu et fait feu!...
La balle effleure les cheveux de l'enfant et va s'enfoncer dans le crâne du lion, entre les deux yeux.
L'animal féroce expira sans faire un seul mouvement.
Il faudrait avoir été une minute à la place de ce pauvre colon pour se faire une idée de son bonheur.
***
La cour d'assises de la Seine, où retentissent de si grands débats, a bien voulu s'occuper, cette semaine, d'un pauvre diable de concierge.
Le sieur Lebas est grand amateur de mécanisme ingénieux: il admire on ne peut plus l'instrument nommé pince-voleur, qui ne permet plus à la main du larron de se retirer de la poche dans laquelle elle s'est introduite. Maintenant, il a entendu dire que le vicomte de Rougé, locataire de la maison, possède une serrure Fichet, chef-d'oeuvre de mécanisme. Il meurt d'envie de connaître ce qui peut distinguer cette serrure, et, en l'absence du locataire, il essaie de fouiller dans son bureau, par simple amour de l'art.
A l'instant éclate une triple explosion.
Le portier, frappé au front par la poudre, est près de plus à mourir de peur. Le locataire arrive à son secours, mais c'est pour l'envoyer devant le tribunal, qui le condamne à cinq ans de réclusion.
***
La trouvaille d'un crapaud vivant a été faite par des scieurs de pierre au milieu d'un énorme bloc qui ne portait cependant aucune trace du séjour de cet animal dans son sein.
Un phénomène à peu près semblable attire en ce moment bien des curieux au milieu des bois de Saint-Michel: à l'endroit de la source de la Ternoise appelée l'Hermitage, le lit de la rivière est depuis longtemps à sec, et cette source, autrefois si abondante, ne fournit plus aujourd'hui que des grenouilles et des crapauds qui dépérissent dans la vase desséchée.
Mais au milieu de ces batraciens, on remarque un membre de la famille des anoures, vulgairement un crapaud, d'une grandeur étonnante, dont la tête énorme sort seule du milieu d'une pierre, qui n'offre à l’œil nu aucune fissure. Au premier abord, on pourrait croire que ce phénomène n'est rien d'autre que le résultat fortuit et capricieux d'une pétrification; mais un examen plus sérieux peut bientôt convaincre de la vie réelle de ce reptile amphibie.

                                                                                                                           Paul de Couder.

Journal du Dimanche, Chronique du 2 mai 1858.

vendredi 16 février 2018

Le château de Chalusset.

Le château de Chalusset.

A 8 kilomètres de Limoges, sur le territoire de la commune de Boisseuil, on rencontre, couvrant une superficie considérable et se dressant encore menaçantes au sommet d'une roche sauvage dont le pied est baigné par deux ruisseaux, les ruines du château de Chalusset.
Le château proprement dit a la forme d'un trapèze, aux angles duquel s'élevaient les tours principales. Il n'y avait de fossés qu'au sud-ouest, les autres côtés se trouvaient suffisamment défendues par les pentes escarpées de la montagne. 
On démêle au milieu des décombres une cour d'entrée qui va s'élargissant, deux grandes salles sur les deux côtés de cette cour: au centre, une tour pentagonale très élevée, au pied de laquelle s'étend une vaste salle d'armes, et deux autres salles au nord-est. Des voûtes en ogives assez bien conservées sont soutenues par des piliers gothiques à joints alternatifs.
Après avoir appartenu, au XIIe siècle, à Marguerite, vicomtesse de Limoges, puis à Gérald de Maumont, le château de Chalusset appartint longtemps aux Anglais, qui, de là, se répandaient sur le Limousin, l'Auvergne et le Bourbonnais. Ils en furent chassés par les habitants de Limoges ayant à leur tête le connétable de Sancerre.
En 1574, G. de Maumont en releva les murailles détruites et, sans imiter absolument les Anglais, il se jetait sur les villages environnants qu'il pillait, rançonnant les voyageurs, entre temps pour s'entretenir la main. A la fin, les bourgeois de Solignac, Saint-Léonard, Eymoutiers, etc., se réunirent à ceux de Limoges, investirent ce repaire de brigands, qui capitula au bout de cinq jours.
Le château de Chalusset fut alors presque complètement démoli par les vainqueurs, et le temps a fait le reste.





                                                                                                                      O. R.

Journal des Voyages, dimanche 20 février 1887.

jeudi 15 février 2018

Mariages d'enfants.

Mariages d'enfants.


A Lisbonne, ville maritime où les senteurs des tropiques errent sur les quais, j'ai longtemps voué dans mon enfance un culte mystérieux et tendre à la délicatesse créole dont la miniature représentait pour moi une grand'tante maternelle. Elle était la fille d'un armateur des Antilles et elle s'appela Lolita. Toute jeune, elle épousa un planteur des îles Barbade.
Elle avait treize ans et elle était déjà mariée lorsque le pinceau de l'artiste fixa sur l'ivoire sa grâce éphémère.
J'ai souvent conversé avec cette petite camarade d'autrefois, comme si elle avait pu m'entendre. La patine du temps avait éteint la langueur de ses yeux, mais elle avait conservé sur la bouche cette sérénité de la jeunesse à laquelle les enfants reconnaissent les leurs. Un trait de sa vie me ravissait surtout. On l'avait arrachée du pensionnat pour la conduire à l'autel, et son mari, de quelques années plus vieux, l'intimidait si fort qu'elle pleura de longs jours en appelant Maya, la fidèle négresse, sa nourrice. Quand elle demeurait seule, elle s'enfermait dans sa chambre pour jouer avec ses poupées.
Sous le ciel brûlant des Antilles, ces mariages précoces, jadis très fréquents, sont encore de mode. Il n'est pas rare de rencontrer des époux qui n'ont pas quarante ans à eux deux.

Madame à douze ans!

En Afrique, en Algérie, en Egypte, en Turquie, les filles se marient entre dix et douze ans. Une enfant de quinze ans est une vieille femme.
Même état de chose aux Indes. Là-bas, les enfants sont fiancés dès leur naissance; les parents prévoyants prennent cette précaution pour le cas où les nouveaux-nés mourraient dès le premier âge, parce qu'il est écrit dans leurs livres religieux que les célibataires ne connaîtront pas les joies de la vie future.
Il semble bien, dans nos climats tempérés, qu'on n'ait jamais déployé un tel empressement matrimonial. Même dans la Rome antique, la sagesse du législateur fixa un âge avant lequel il n'était pas permis de se marier. La Gaule romaine reconnut la justesse de ces prescriptions et, du moyen âge jusqu'à nos jours, le commun des mortels demeura soumis à ces lois respectables.
Seules, les grandes familles, par intérêt d'état ou nécessités dynastiques, connurent des mariages d'enfants.
Les noms des petites infantes espagnoles, fiancées aux héritiers des plus grands trônes d'Europe, sont trop présents à la mémoire de tous, pour qu'il soit nécessaire de les rappeler. Ces bambins royaux qu'on conduisait à l'autel aux acclamations du "bon peuple" se voyaient souvent pour la première fois le jour de leurs noces. Et ils ne sympathisaient toujours pas. Les premières grimaces qu'ils échangeaient, préludes des horions futurs, étaient interrompues par les remontrances de leurs gouverneurs et dames de chambre respectifs. La cérémonie terminée, on les séparait pour un temps. Et chaque époux reprenait de son côté, l'étude des abécédaires et du langage des cours.
Citons parmi les plus jeunes ménages d'autrefois, Marguerite de France et Henri II d'Angleterre. Quand ils avaient été fiancés, ces deux enfants comptaient cinq ans à peine. Deux ans plus tard, le roi voulut néanmoins que le pape leur accordât les dispenses nécessaires pour qu'il fut procédé à leur mariage.
Le Saint Pontife ne résista pas à cette requête: elle équivalait à un ordre et les deux enfants furent déclarés mari et femme au cours d'une somptueuse cérémonie.
Ils ne firent d'ailleurs pas ménage par la suite.

Le petit fiancé d'une bossue.

En des temps reculés, un autre mariage précoce fut celui d'Armand-Emmanuel de Vignerot du Plessis, duc de Richelieu. En 1782, alors qu'il n'était encore que comte de Chinon et qu'il venait à peine de terminer ses études, ses parents le déclarèrent mûr pour l'hyménée. Il était âgé de quinze ans tout juste.
A cette époque, les considérations de famille et de fortune réglaient les unions bien plutôt que les sympathies ou l'amour. Un "beau parti" devait l'emporter sur les affaires de coeur. Le comte de Chinon l'apprit à ses dépens.
Sa fiancée, Alexandrine-Rosalie de Rochechouart était bossue. En lui parlant d'elle, on avait simplement omis ce détail. Quand le jeune de Richelieu aperçut pour la première fois celle qui devait être la compagne de sa vie, il tomba évanoui dans les bras de son grand père.
Mlle de Rochechouart avait treize ans. Elle était timide, sans volonté, mais douce et bonne. La plus affreuse infirmité n'avait pas aigri son coeur et elle ne demandait qu'à aimer celui dont on lui avait dit de si aimables choses.
Leur entrevue fut de courte durée... Au sortir de l'église, le jeune époux monta en chaise de poste et commença un grand voyage de noces... avec son précepteur. Il laissait sa femme à Paris, dans sa famille. -Étranges mœurs!
L'adolescent déclara plus tard qu'il avait seulement commencé de respirer un petit peu quand il avait senti "vingt bonnes lieues" entre sa légitime et lui.
Autre mariage d'enfant, celui du prince de Nassau, qui n'avait pas plus de onze ans lorsqu'il épousa le jolie princesse de Montbancy, laquelle annonçait vingt-deux printemps. La princesse avait des lettres et beaucoup de sagesse. Elle forma donc son mari aux règles de l'orthographe et de la bienséance mondaine. Elle l'avait vu nature, elle avait guidé ses premiers pas. Malgré la différences des âges, ils demeurèrent tous deux, leur vie durant, les époux les mieux assortis.
Aussi piquante, fut l'union du marquis de Mailly-Hautefort, noble vieillard de quatre-vingt ans, avec la fille de la vicomtesse de Narbonne, enfant de quatorze ans.
Et le duc de Luynes s'était bien marié à quinze ans avec la veuve du marquis de Charost, dame obèse qui allait tout doucement vers la cinquantaine, en soufflant un peu.

Comme à Gretna-Green.

Voici maintenant les recordmen modernes des mariages d'enfants. Cette véridique aventure qui obtint un succès fou en Amérique, eut pour héros un garçonnet de douze ans, Lewis Jewart et une mignonne fillette du même âge, Bettie Hotchkiss, sa voisine. Tous deux habitaient alors Saint-Petersburgh, petite ville des bords du Missouri.
Les parents de ces bambins occupaient deux cottages dont les jardins étaient seulement séparés par une haie. Vous devinez si Lewis et Bettie avaient vite fait de la passer pour s'amuser ensemble.
Un jour, les deux petits amis s'avisèrent que décidément ils étaient faits l'un pour l'autre. Ils jurèrent donc avec leur sang qu'ils s'épouseraient. Cette mode de serment est piquante chez les écoliers américains qui jouent naturellement aux Apaches comme les petits Français jouent aux soldats. On s'extrait une gouttelette de sang du doigt et l'on signe un traité en règle en y imbibant sa plume.
Ceci fait, ils allèrent solliciter l'autorisation de leurs parents. - Mais ceux-ci leur rire au nez. -Nous passerons donc par la forge de Gretnagreen, dit Lewis.- Et Bettie approuva.
L'un et l'autre avaient entendu parler d'un vénérable pasteur qui habitait Port-Jackson, à quelques lieues de Saint-Petersburgh. Ils s'y rendirent en hâte: mais pour vaincre les résistances possibles de l'ecclésiastique, à cause de leur jeune âge, Lewis s'était affublé d'une fausse barbe, et Bettie avait mis une robe et le chapeau de sa maman.
Ici commence le plus extraordinaire de leur aventure. Le pasteur était vieux et presque aveugle. Et précisément, il attendait ce jour-là deux fiancés qu'il devait unir. Lorsque les deux enfants arrivèrent, il ne s'aperçut pas de leur jeune âge, et prononça le mariage!...
Les deux époux revinrent aussitôt après dans leurs familles. Celles-ci, après avoir contrôlé leur stupéfiant récit, ne s'opposèrent plus à leur volonté. On envoya seulement Lewis à Philadelphie, afin qu'il y apprit le commerce, jusqu'au jour où il aurait de la barbe au menton.

A la cour du Tsar.

Les gracieux rejetons de nos souverains actuels se marient jeunes, en général. Mais ils savent se garder de l'excentricité de ces unions dès le maillot, comme celles que nous avons citées.
Deux des fils de l'empereur Guillaume II ont à peine atteint leur majorité et sont déjà parés
Entrons maintenant à la nursery du tsar. Nous savons qu'il y a là quatre fillettes, Olga, Tatiana, Marie et Anastasie, et que toutes ces demoiselles sont fiancées. Déjà!
L'aînée, la grande duchesse Olga (12 ans) épousera le fils du roi de Serbie, un jeune homme dont on dit grand bien. En attendant, il collectionne des timbres-postes et les coups de cravache que ne lui ménage pas son papa.
La princesse Tatiana(10 ans) sera unie au prince Georges, petit-fils du roi de Grèce. On voudrait voir la Grande Duchesse marie (8 ans) s'asseoir un jour sur le trône de Carmen Sylva: elle épousera à cet effet le prince Charles, héritier du bagage littéraire de la reine et du trône du roi de Roumanie. La Grande Duchesse Anastasie enfin (6 ans), épousera le petit prince Boris, fils aîné de Ferdinand de Bulgarie.
Les fiancés ont respectivement et dans l'ordre: dix-huit, seize, quatorze et seize ans.
Ce petit jeu des combinaisons matrimoniales, que l'on peut considérer comme un des prodiges de la diplomatie à long terme, intéresse prodigieusement Nicolas II. Il appelle ça: ses placements de père de famille...
Heureuse, très heureuse expression!

                                                                                                                  Antoine Royat.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 7 juillet 1907.