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mardi 24 novembre 2015

Les doigts agiles.

Les doigts agiles.

J'ai eu, l'autre jour, la sensation aiguë et philosophique de l'évolution des mœurs vers ce qu'on appelle communément le "progrès".
Je passais devant l'ancienne prison de Saint-Lazare, qui va bientôt être démolie. Le monument, noir et triste, suintant la crasse et l'humidité, évoquant la sinistre image des dégradations et des misères humaines, n'a même pas cette grâce d'architecture qui plaide en faveur des vieux édifices. Celui-là est hideux et j'applaudis à sa destruction. Mais ce n'est point l'aspect de la prison qui m'inspira les réflexions dont je vous fait part, ce fut la vue d'un mince édicule en planches, élevé contre le seuil, à gauche. Au fronton de l'humble baraque apparaissaient ces mots, à peine visibles, dus au pinceau de quelque peintre du premier empire (cela se devine au dessin des caractères, à leur type classique):

ÉCRIVAIN PUBLIC

L'échoppe était fermée; une épaisse couche de poussière recouvrais ses ais mal joints. L'araignée tissait sa toile contre la porte close. Il est évident que le métier d'écrivain public, indispensable en un siècle d'ignorance, où la presque unanimité des gens du peuple manquait de culture, ne répond plus à aucune nécessité. Et mon imagination, excitée par ce décor, se représentait les scènes naïves qui durent souvent s'y dérouler: le vieux bonhomme, vêtu d'une houppelande verdâtre usée au coude, le nez barbouillé de tabac et chaussé de bésicles, taillant sa fine plume d'oie, puis, s'accoudant sur le pupitre, calligraphiant la lettre que lui dicte Fanfan la Tulipe, ou Fanchon la Vielleuse, ou le sergent Flambeau, ou le petit Savoyard d'Anaïs Ségalas.
L'écrivain (quelque magister retraité, élèves des frères) ne se hâte pas. Il procède avec une sage lenteur; il dessine, à la fin des alinéas, de beaux parafes. Ses majuscules sont autant de chef-d’œuvres. Et pourquoi se presserait-il? Fanfan, si vif au combat, s'apaise dès qu'il aborde les sphères intellectuelles; il a besoin de réfléchir un brin entre chaque phrase. Fanchon, n'est pas beaucoup plus prompte. Enfin, l'épitre est achevée, signée d'une croix, pliée en quatre, soigneusement scellée à la cire. Fanchon saisit sa vielle, Fanfan reboucle son ceinturon, et le digne écrivain, ayant reçu six sols comme salaire, essuie, du coin de son immense foulard rouge, les verres de ses lunettes, hume une prise et se mouche bruyamment.
Voilà ce qui se voyait autrefois dans l'échoppe sise à l'angle du Faubourg Saint-Denis et de la maison de Saint-Lazare, et dans les cent officines du même genre éparpillées aux quatre coins de Paris.
Je méditais sur cette vision du passé, lorsqu'un de nos confrères m'aborda.
- Je vais assister, dit-il, au grand concours de dactylographie qui a lieu en ce moment au Cirque Moderne. M'accompagnerez-vous?...
Le contraste était amusant, l'occasion tentante. Je suivis le reporter. Un quart d'heure plus tard, nous assistions au plus curieux spectacle.
Dans une énorme salle, deux cents petites fourmis, assises devant des appareils ingénieux et compliqués, remuent fébrilement leurs antennes. Ces fourmis, ce sont les jeunes femmes et les jeunes filles concurrentes. Elles transcrivent les premières pages de Paul et Virginie. C'est à qui se dépêchera le plus. La plus diligente obtiendra la victoire: un prix en espèces et la gloire d'être proclamée reine de sa profession. Les journaux ont donné son nom ce matin. C'est une Bordelaise, Mme Revert. Elle a pianoté dix-sept mille mots en quatre heures. Est-ce croyable? S'imagine-t-on la stupeur du vénérable calligraphe de Saint-Lazare, si, sortant de la tombe comme "l'homme à l'oreille cassée", il avait été brusquement transporté parmi les deux cents fourmis laborieuses du Cirque Moderne? Ce qui l'eût abasourdi, plus encore que l'incompréhensible féerie de la machine à écrire, c'est l'étrange rapidité que les opératrices déployaient à s'en servir. Cela eût bouleversé toutes ses notions de travail et de la vie.
- A quoi bon aller si vite? se fût-il dit; pourquoi user les doigts et le cerveau à une besogne qui se pourrait accomplir tranquillement? De mon temps, on faisait de grandes choses sans courir, et dans les lettres que nous couchions sur le papier, à l'aide du bec savamment effilé d'une plume d'oie, il y avait pour le moins autant d'esprit, de cœur et de raison, que ces feuilles couvertes mécaniquement de signes d'imprimerie.
Eh oui! le bonhomme n'aurait pas tort de s'exprimer ainsi. L'usage de la machine à écrire enlève aux lettres toute intimité, les revêt instinctivement d'une physionomie administrative et maussade. Il est encore vrai que nous perdons l'habitude des coquetteries épistolaires; elles sont tuées par les facilités dangereuses de la carte postale et pas l'absurde surmenage de nos existences enfiévrées. Oui, le passé avait bien des choses charmantes qui s'effondrent avec lui. Mais les pleurer éternellement est inutile. Mieux vaut envisager d'un œil optimiste l'avenir.
Savez-vous ce qui me frappait, tandis que je contemplais les deux cents petites fourmis du Cirque Moderne? C'était la grâce extrême de leurs gestes, la délicatesse de ces doigts menus frôlant le clavier, l'élégance de ces tailles souples, le charme de ces regards appliqués et attentifs. Rien n'est plus joli à voir travailler qu'une jolie dactylographe. Le mardi, aux Annales, le les aperçois par la porte entre-bâillée de notre Université. C'est charmant. Et les vers du poète me reviennent en mémoire:

Je veux chanter, en vers galants,
Les doigts jolis, souples et blancs,
Les doigts charmants, les doigts troublants, 
Les doigts fins des dactylographes,
Dont le seul toucher créateur
Ainsi qu'un geste d'Enchanteur
Fait naître au papier récepteur
Les lignes et les paragraphes.
.................................................
Ils font leurs gestes diligents
Avec des airs intelligents;
Ils soignent les mots obligeants:
Ils s'enfièvrent aux mots de flamme;
Ils ont des aspects menaçants
Pour transcrire les mots blessants;
Ils tremblent aux mots caressants...
- Ces doigts ont une petite âme.

                                                                                                              Le Bonhomme Chrysale.

Les Annales politiques et littéraires, Revue universelle paraissant le dimanche, 3 février 1907.

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