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dimanche 27 juillet 2014

La vie mondaine.

La vie mondaine.



Malgré l'absence de nos mondaines, il y a nombre de jolies femmes aux  courses de la Gran plaza de Toros de la rue Pergolèse. Le jour de l'inauguration, on aurait dit que Paris était au grand complet. Une heure avant l'ouverture, les abords, depuis l'avenue du Bois de Boulogne, étaient encombrés d'équipages, où s'étalaient de charmantes toilettes, dont le lent et interminable défilé avait un air de fête hors de saison.



La Plaza du Bois de Boulogne, avec ses proportions imposantes, a un aspect véritablement grandiose. Rien n'a été négligé pour en faire un des plus attachants spectacles. Richesse et exactitude historique des costumes et des attelages, beauté des montures, habileté exceptionnelle des matadors. A chaque course, dès le défilé du cortège, le public montre son enthousiasme. Il faut le dire, le cortège est d'un caractère vraiment royal. En tête, marche un peloton de soldats de la garde verte, auxquels succèdent les trompettes et les timbaliers, douze alguazils à pied et quatre à cheval. Viennent ensuite les quadrilles des toreros, ayant à leur tête les matadores suivis des banderillos et des chulos;  puis le carrosse de gala attelé de quatre chevaux superbement harnachés et tenus par des valets vêtus de riches livrées. Les chevaliers en place en descendent et saluent le public. Leurs magnifiques montures andalouses, sur lesquelles ils combattront tout à l'heure, suivent ce carrosse digne du Roi-Soleil.
Les picadores, les gens de service, valets d'écurie, les attelages de mules et les bouviers ferment ce cortège triomphal, qui fait le tour de l'arène au son de la Marche Royale jouée par l'orchestre.
Dès la première corrida, les applaudissements ont éclaté et sont allés crescendo jusqu'à la troisième course, la plus émouvante, où le torero Angel Pastor, aux prises avec l'animal furieux, a fait preuve d'une étourdissante maestria et d'un sang-froid surprenant. Assis sur une chaise, il plantait des banderilles dans le cou de la bête qui le chargeait, ou, l'ayant mise au comble de la rage avec la muleta, il s'agenouillait devant elle. Alors, du haut en bas de cet immense amphithéâtre, la foule des tauromanes, prise du delirium tremens de l'enthousiasme, a fait voler chapeaux, gants, cigarettes, éventails, qui sont venus tomber dans l'arène aux pieds du vainqueur.
Les gradins offraient un coup d’œil très original, les trois quarts étaient occupés par des Espagnols; les femmes, en grand nombre, avaient, pour la plupart, adopté le costume national: mantille blanche ou noire fixée par un bouquet de fleurs aux couleurs vives, ce qui donnait encore à cette fête un caractère plus pittoresque.
Dans le clan parisien, que d'élégance! c'est à croire que toute l'imagination de nos femmes s'est réfugiée dans les chiffons! Les toilettes riches étaient en grand nombre. En voici une absolument réussie, fraîche et délicieuse comme un pastel de Rosalba. Elle était faite en grosse soie molle de ton mauve. Le corsage était recouvert d'une cuirasse très collante en guipure crème, s'arrêtant à la taille devant, et formant, sur les côtés, une sorte de petite basquine. Le chapeau, de paille crème, avait un ornement très simple, composé de trois choux en gaze de soie, de couleurs différentes: mauve en paille et bleu pâle. Une autre toilette, très élégante, était en linon rose, ombré comme les pétales de cette fleur, orné d'entre-deux de dentelle noire, faisant, aux manches, l'effet d'un serpent enroulé autour du bras. Au corsage et à la jupe même dentelle et grand chapeau noir empanaché de plumes. Un autre costume, très réussi, mérite d'être décrit: fait en sicilienne gris argent, le corsage, décolleté, était incrusté d'un fichu de guipure auquel la transparence de la peau donnant un ton plus doux. La même guipure soulignait le bas de la jupe. La grande capeline de paille était jonchée de roses attachées par un ruban de velours noir.
Les femmes d'aujourd'hui aiment les plaisirs de plein air; elles aimaient déjà les courses de chevaux, elles ont maintenant les corridas qui viennent d'être sacrées sport élégant.
La chasse les ramène en ce moment au manoir de leurs ancêtres. Avec septembre, les châteaux rouvrent peu à peu leurs portes.



Beaucoup de femmes sont à présent chasseresses. Nous ne parlons pas seulement des amazones de la haute société qui dirigent les chasses à courre, comme l'impératrice d'Autriche, Mme la comtesse de Paris ou la duchesse d'Uzès, mais des Dianes chasseresses qui ne craignent poit la fatigue de la marche.
Les costumes de chasse à tir se font en velours ou lainage anglais; en voici un exemple: jupe courte ne couvrant pas les genoux, toute plissée, en lainage quadrillé fauve et marron, bordée d'une large bande de velours. Veste en velours ouverte sur un gilet en peau de chamois avec boutons en filigrane. Les jambes sont emprisonnées dans de hautes molletières en peau fine. Une petite sacoche en cuir de Russie est mise en sautoir. Comme coiffure, un petit chapeau en feutre orné d'une aile naturelle.
Pour les jours de repos et les heures de flânerie, les ajustements d'été conviennent encore au mois de septembre. A l'heure du dîner et de l'habit rouge pour les hommes, les toilettes des femmes sont en épais tissus de soie, faille bordée de fleurs, sicilienne ou pékin broché Louis XVI, avec corsages ouverts ornés de fichus à la Debucourt ou d'application en vieux point. A l'heure où les candélabres s'allument, on se retrouve Parisien avec tout l'esprit et toute l'élégance du rôle. Pour en donner une idée, nous esquissons quelques-unes des jolies toilettes que la maison Lipmann expédiait ces jours derniers à une aimable châtelaine de la Touraine. C'était une robe castillane en tulle noir brodé de pastilles avec jupe et corsage froncé et ceinture brodée d'or, même broderie aux poignets des manches. Sur le corsage, échancré en cœur, était une veste madrilène en velours vieux rose brodée d'un riche dessin d'or. Une autre toilette de dîner était en faille soufre; la jupe, demi-traîne, s'ouvrait sur un devant en vieux point. Le corsage de la duchesse de Bourgogne, incrusté de vieux point, était un petit chef-d'oeuvre parisien. Nous avons remarqué encore, pour une jeune fille, une bien jolie toilette en crêpe de chine bleu électrique. Toutes les couleurs biaisées de la jupe étaient cachées sous un entre-deux de guipure crème. Le corsage, croisé à la vierge, se perdait sous la ceinture. Les manches, très bouffantes aux épaules, étaient incrustées, dans toute leur longueur, des mêmes entre-deux que sur la jupe.

                                                                                                               Le Masque de Velours.

Revue Illustrée, Juin 1889- décembre 1889.

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