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lundi 27 juillet 2015

Le Pont-Royal.

Le Pont-Royal.


Nous reproduisons un des coins les plus riants et les plus pittoresques de Paris, le Pont-Royal et le pavillon de Flore, vus du quai d'Orsay.



En cet endroit, la Seine coule au milieu d'un bouquet d'arbres magnifiques, les uns plantés sur sa berge, les autres appartenant au jardin des Tuileries. Ajoutons que, du Pont-Royal, en regardant la rivière en amont, on aperçoit, dans une teinte de brouillard, légère et permanente, la cité avec ses nombreux clochetons qui rappellent encore le moyen âge.
Le coin dont nous avons voulu vous parler se compose de deux monuments: des Tuileries, et spécialement du pavillon de Flore, du Pont-Royal, qui réunit la rue du Bac au quartier du Louvre, la basse rive de la Seine à la rive haute.
Dans l'incendie du palais des Tuileries, en 1871, le pavillon de Flore n'a presque point été touché; son pendant, le pavillon de Marsan, n'est plus qu'un monceau de ruines. Tous deux ont fait le plus grand honneur à Bullant sur les dessins duquel on les a achevé pendant le règne de Louis XIII. La hauteur du premier étage est plus élevée que la façade du Palais. Des croisées montent à travers l'architrave et la frise, jusque sous la corniche, et produisent, il faut en convenir, un effet assez désagréable. Sous Napoléon, la restauration du pavillon de Flore a été très-complète; mais l'architecture, multipliant les ornements de toutes sortes, n'a pu faire disparaître ce défaut. Au surplus, le pavillon de Flore se raccorde parfaitement bien avec la grande galerie du Musée qui longe le bord de l'eau.
Jusqu'en 1682, on ne communiquait du faubourg Saint-Germain avec les Tuileries que par un bac, lequel donna son nom à un chemin, puis à une rue, rue du Bac. Mais, à cette époque, Barbier, contrôleur général des bois d'Ile-de-France, eut l'idée de faire construire un pont de bois pour remplacer le bac, situé en face de la rue de Beaune.
Ce pont fut appelé Pont-Barbier, et, plus tard, en l'honneur de la reine Anne d'Autriche, il fut appelé Pont Sainte-Anne, ou Pont des Tuileries, à cause de sa situation. Lorsqu'on l'eut peint en rouge, on le baptisa Pont-Rouge. Sous la révolution, il fut Pont-National, en opposition au nom de Pont-Royal, qu'il avait porté auparavant, parce que le roi en avait fait les frais, s'élevant à plus d'un million. Il comprend cinq arches à plein-cintre. Les glaces, les crues d"hiver l'ont souvent endommagé. En 1684, il fut emporté tout entier.
Sauf les dernières restaurations, le pont actuel date du règne de Louis XIV, qui le fit rebâtir en pierre. Les fondements en furent jetés, en 1685, par Mansart et Gabriel, auxquels succéda un religieux dominicain nommé François Romain, qui jouissait d'une immense réputation quant à l'art d'élever ce genre de constructions. Romain triompha de toutes les difficultés, et fonda les piles sur pilotis avec enrochement. Au bout de quelques mois, le public pouvait passer sur le pont.
Son histoire, à peu près nulle, est loin de ressembler à celle du Pont-Neuf. Point de théâtres, point de baladins ni d'escamoteurs. Le populaire ne s'y donna rendez-vous que les jours de fête publique, lorsqu'un feu d'artifice était tiré du quai d'Orsay. Sous la monarchie de 1830, on y venait voir passer le roi Louis-Philippe, quand avait lieu, au Palais-Bourbon, l'ouverture de la chambre des députés. En 1832, un coup de pistolet fut tiré sur ce prince au moment où il traversait le Pont-Royal pour se rendre au milieu des représentants de la nation. Aujourd'hui, à peine quelques détachements de la caserne d'Orsay y paraissent vers l'heure où les postes militaires sont relevés; à peine quelques flâneurs provinciaux s'y arrêtent pour contempler le vaste panorama qui s'étend, d'un côté jusqu'à Notre-Dame, de l'autre jusqu'aux Invalides et à l'Arc de Triomphe.

                                                                                                                     Aug. Challamel.

La Mosaïque, Revue pittoresque illustrée de tous les temps et de tous les pays, 1878.

Le marchand de mort aux rats.

Le marchand de mort aux rats.


Les costumes de Paris à travers les siècles, 1881, bois gravé en couleurs de l'époque.

Marchand de crimes.

Marchand de crimes.



Les costumes de Paris à travers les siècles, 1881, bois gravé en couleurs de l'époque.

Les petits mendiants italiens.

Les petits mendiants italiens.

Vous souvenez-vous de les avoir vus, il y a une dizaine d'années, devant la porte des cafés, avec leur habit bariolé, leurs longs cheveux noirs et leur physionomie pleine à la fois de douceur et de ruse? A celui qui partait, un autre succédait, et cela pendant toute la soirée: c'était à croire à une invasion. On leur donnait, parce qu'à Paris la charité est inépuisable, parce qu'on s'amusait des pantalonnades de ces petits hommes répétant leur refrain habituel: Viva la france et viva l'Italia, surtout parce qu'on se laissait attendrir par la voix de ces enfants qui disaient qu'ils seraient battus s'ils ne rapportaient pas d'argent au logis. ce n'était point là un mensonge, et elle est bien triste l'histoire de ces enfants qui se promenaient par troupes et insouciants au milieu de nos rues. Ils n'avaient rien de commun avec ces petits Savoyards que la misère avait chassés de leurs montagnes stériles et sur lesquels le poëte Guiraud avait attiré la pitié par ces vers si connus:

Pauvre petit, pars pour la France;
Que te sert mon amour? je ne possède rien.
On vit heureux ailleurs, ici dans la souffrance:
pars, mon enfant, c'est pour ton bien!

Ces enfants avaient vu le jour sous le ciel brûlant d'Italie, dans la Basilicate, pays riche et fertile, mais peuplé d'une race avide et paresseuse. Un jour un homme était venu, un homme de la famille de ceux qui vont en Afrique acheter des nègres pour les revendre en Amérique. Il avait choisi parmi les enfants ceux qui étaient le plus beaux, ceux qui offraient les plus grandes dispositions pour la musique, et il avait dit aux parents: "Voulez-vous me les louer!" Et ceux-ci, avec l'avidité du paysan, du paysan italien surtout, avaient livré la chair de leur chair, le sang de leur sang en échange de quelques pièces d'or. Et nous, chrétiens et civilisés, qui faisons des quêtes pour racheter des petits chinois, qui armons des navires pour empêcher la traite des nègres, nous assistions paisibles à ce trafic déshonorant.
Ces pauvres innocents, qui avaient plus d'une fois retourné la tête en arrière comme Joseph vendu par ses frères, s'étaient vus transportés à Paris, et au lieu du soleil radieux qui brillait sur leur tête, le plafond d'un galetas humide les étouffait de son atmosphère corrompue. Une pièce située sous les combles se transformait en dortoir composé de cinq ou six lits immenses, dans chacun desquels six enfants prenaient place. Chaque matin ils étaient levés, peignés, habillés; on leur donnait leur soupe, on raccommodait leurs vêtements et leurs instruments, puis ils descendaient dans Paris; à eux d'occuper la journée, de trouver nourriture et abri, surtout de recueillir la somme exigée par leur entrepreneur.
Le soir, la rentrée au dortoir était le moment terrible; il fallait régler les comptes, et l'on se trouvait en présence de l'avidité, plus cruelle que la haine ou que la vengeance. Malheur à celui dont la recette n'atteignait pas le chiffre voulu: les coups, la privation de nourriture étaient les moindres châtiments infligés. Un de ces infortunés fut attaché au bord d'un lit avec une corde de harpe serrée à l'aide de la clef, et il resta quatre jours et quatre nuit dans cette position.
Quel refuge, quel recours pour ces innocentes victimes? Leurs parents sont trop loin; et puis ils renvoyaient à ceux dont ils avaient reçu l'argent. C'était presque un soulagement pour eux lorsqu'ils se voyaient arrêtés, ce qui leur arrivait toutes les fois qu'ils mendiaient. En 1867, on n'en arrêta pas moins de quinze cents. On les reconduisait à la frontière; trois jours après, ils rentraient en France, conduits par d'autres individus dont les papiers étaient parfaitement en règle et qui se donnaient pour leur oncle. Des lois édictées par la Chambre italienne, de sévères ordonnances de la police française ont, en partie, fait cesser ce scandale. En partie seulement, car les abus sont bien difficiles à déraciner.
Si jamais vous passez vers les neuf heures du matin dans le quartier de la Montagne-Sainte-Geneviève, vous verrez sortir de la rue Linnée, de la rue de la Clef, toute une population étrange et bariolée. C'est la colonie italienne qui descend dans Paris, non pas pour jouer de la harpe ou pour mendier, mais pour servir de modèles dans les ateliers; ces enfants, ces jeunes filles de tout âge se répandent dans les différents quartiers, vont jusqu'à Batignolles et jusqu'à Montmartre. Quelque uns sont encore livrés à des entrepreneurs qui les exploitent: la plupart vivent avec leurs parents, mais leur condition n'est pas meilleure pour cela, et il n'est besoin que de les entendre causer pour s'en convaincre.



Que deviendront ces enfants qui ignorent le travail, qui recourent à la mendicité toutes les fois qu'ils ne craignent pas d'être surpris? Une distance presque inappréciable sépare la mendicité du vol.
Que deviendront ces jeunes filles qui ignorent la pudeur? et sans pudeur la femme n'existe pas. L'antiquité païenne, dont nous médisons trop souvent, avait pour l'enfance un respect que nous ne connaissons pas: maxima debetur pueris revrentia, disait-elle.
Que penserait Caton, lui qui avait dégradé un chevalier pour le simple fait d'avoir embrassé sa femme en présence de son fils, de voir que nous exposons les enfants à entendre des paroles, à être témoins de scènes qu'ils ne sauraient oublier?

                                                                                                                      Adrien Desprez.

La Mosaîque, Revue pittoresque illustrée de tous les temps et de tous les pays, 1878.

Le Mardi Gras.

Le Mardi Gras.
en Italie, en France, en Angleterre et en Franconie.



De tous les mardis le plus souhaité, le plus désiré parmi les classes populaires, est le mardi gras, ce dernier jour de la licence, de la folie et des déguisements qui permettent les gais propos et les paroles grivoises. Mais parmi les mardi gras d'Europe, il en est un qui a un renom particulier, celui de Rome.
Le carnaval dure depuis dix jours; mais le mardi gras, la gaieté est à son comble. Les voitures et les masques parcourent le Corso et les rues voisines, échangeant des bouquets, des dragées, du sucre ou du plâtre. Au moment de l'Ave Maria, tout le monde est en rumeur: la foule se rue, se précipite en tous sens, et chacun, à pied, à cheval, en voiture, se livre à toutes les joies, à toutes les excentricités. Il n'est pas un masque qui ne porte à la main une petite bougie allumée (mocoletto), et c'est à qui soufflera la bougie de son voisin. Quand une bougie est éteinte, les plaisanteries éclatent de toutes parts sur la victime. Cela dure jusqu'au moment où la cloche du Capitole annonce la fin du carnaval. Alors arrive le repentir, le commencement du jeûne et des mortifications; Les fronts les plus audacieux se baissent et reçoivent la cendre, qui leur rappelle qu'ils doivent retourner en poussière.
Le mardi gras de Paris qui jouissait autrefois d'une célébrité universelle, est aussi fou et peut être plus dissolu que celui de Rome, mais il se termine d'une façon moins édifiante. Si quelques femmes vont implorer le pardon de certaines licences, la plupart des hommes n'y savent oublier les fatigues de trois jours de désordres, après le bal, que dans l'ivresse du festin et dans de nouvelles orgies. C'est un tableau repoussant dont il faut détourner les yeux.
A Venise, la place Saint-Marc est le grand théâtre où s'étale la pompe du carnaval. Il n'y a pas un masque qui ne s'y rende, aussi la foule est-elle immense. Beaucoup de dames se déguisent pour jouir de l'extrême liberté avec laquelle les masques peuvent paraître partout; mais rien n'est plus singulier que de voir, pour ainsi dire, toute la ville en masque. Des hommes, des femmes vont ainsi au marché, et il n'est pas rare de rencontrer des mères portant dans leurs bras des enfants déguisés.
Dans beaucoup de provinces, le mardi gras porte encore le nom de mardi des crêpes. Jadis, après que les fidèles avaient fait la confession exigée par la discipline de la primitive Eglise, on les autorisait à se livrer à la joie et aux divertissements, sans qu'il leur fût permis toutefois de manger de la viande. De là la coutume de servir en ce jour des crêpes et des beignets, comme un régal pour remplacer des aliments plus solides.
L'usage voulait que le mardi gras chaque personne fit sauter elle-même dans la poêle les crêpes qu'elle devait consommer. Il n'en était pas seulement ainsi en France: on agissait de la même manière en Angleterre: "C'est le jour où riches et pauvres se régalent dans le même plat; toutes les panses se bourrent à plaisir de beignets jusqu'à ce qu'elles soient pleines; les garçons et les filles font chacun à leur tour sauter les crêpes dans la poêle, et la cuisine retentit de grands éclats de rire quand on voit les crêpes tomber par terre."
Le jour du mardi gras s'appelle, en anglais shrove-day, le mardi de la confession. En Ecosse, il porte les noms de fastronevin, fasterseen et fastenseen, qui, tous, signifie la veille du jeûne. Ce nom, plus ancien que le nom anglais, se retrouve chez les Allemands et les Hollandais. Les premiers disent fastenabend et les seconds vastenavond.
Jadis, à Newcastle, dans ce jour d'indulgence permise, on sonnait à midi la cloche de Saint-Nicolas, et à ce moment les boutiques, les magasins et les établissements publics se fermaient; le reste du jour était consacré à la joie et aux divertissements. On s'y livrait à des extravagances souvent grossières. Aujourd'hui, il ne reste presque plus rien des plaisirs du carnaval: le protestantisme a tout prohibé, si ce n'est la satisfaction de manger des crêpes.
Dans le bas peuple du nord de l'Angleterre, le lundi gras est encore appelé le lundi des tranches, à cause de l'ancienne coutume de se régaler ce jour-là d’œufs sur des tranches de pain, auxquelles on substitua plus tard des tranches de viande.
Le mardi gras est partout le dernier jour des mascarades et danses du carnaval, restes évident des anciennes saturnales que l'Eglise a toujours blâmées, sans pouvoir les détruire. Il y a là une association évidente du culte païen avec les rites du christianisme, et l'on reste étonné des profondes racines que ces jours de licence ont conservées dans les esprits. Après avoir lutté avec énergie contre le torrent, les Pères de l'Eglise ont du céder à la force des habitudes et des passions. Ces usages ridicules, ces superstitions absurdes ont résisté mille ans et plus à l'empire de la religion; mais ils semblent vouloir disparaître sous l'influence philosophique de notre temps.
Dans la Franconie, les extravagances et les débauches qui avaient lieu le dimanche, le lundi et le mardi, rappelaient les actes de dissolution des anciennes Lupercales. 



Nouveaux prêtres de Pan, les Franconiens, durant ces jours gras, couraient nus dans les rues, frappant indistinctement tous ceux qu'ils rencontraient avec de petits sacs remplis de cendres qui leur tenaient lieu de fouets. Le mercredi, premier jour du carême, les filles, réunies, s'attelaient à une charrue, qu'elles promenaient au son de la trompe, puis, elles allaient la précipiter dans le fleuve ou le lac voisin, comme une sorte d'expiation des orgies dont les jours précédents avaient été témoins.
Plusieurs villes du midi de la France ont conservé la coutume de promener un immense mannequin que l'on va jeter dans la rivière, le mercredi des cendres, en chantant:"Adieu, pauvre carnaval!". Mais il est un usage qui s'est perpétué jusqu'à nos jours et que le peuple parisien a conservé jusqu'à la chute du second Empire; nous voulons parler de la promenade du bœuf gras. Cette promenade rappelait jusque dans ses moindres détails les restes du culte et surtout des sacrifices que les païens faisaient jadis aux dieux. Cependant, malgré son antiquité, malgré sa persistance à travers les siècles, la promenade du bœuf gras a disparu dans la tourmente qui a suivi la guerre civile et la guerre étrangère en 1870-71.

                                                                                                                      Eugène d'Auriac.

La Mosaïque, Revue pittoresque illustrée de tous les temps et de tous les pays, 1878.

dimanche 26 juillet 2015

L'écrivain public.

L'écrivain public.



Les costumes de Paris à travers les siècles, 1881, bois gravé en couleurs de l'époque.

Le marchand d'eau de Cologne.

Le marchand d'eau de Cologne.



Les costumes de Paris à travers les siècles, 1881, bois bravé en couleurs de l'époque.