jeudi 29 septembre 2016

La terre se refroidit.

La terre se refroidit.

Le froid qui sévit de nouveau très fortement depuis quelques jours nous vaut une intéressante communication de M. Camille Flammarion:
Par la comparaison des observations météorologiques générales faites en France et à l'étranger, M. Camille Flammarion vient de constater que la température de nos climats a considérablement baissé. Il en résulte qu'il est certain que nous traversons une période de refroidissement. Presque tous les mois de l'année sont en-dessous de la température normale.
L'abaissement est frappant, surtout pour février et mars. L'abaissement de la température moyenne pour l'année entière atteint de 1 1/2 ° à 2 ° pour la France et la Belgique, de sorte qu'à Paris, par exemple, au lieu d'être de 10°8, la moyenne annuelle est descendue à 8°9. A Bruxelles, au lieu de 10°3, elle est également de 8°9.

Le petit Moniteur illustré, 17 mars 1889.

2 août 1546. Exécution d'Etienne Dolet.

2 août 1546. Exécution d'Etienne Dolet.


Dans la ferveur d'une persécution dirigée par le fanatisme, François 1er établit une chambre ardente, c'est à dire une chambre dont la mission consistait à condamner au feu.
Elle était spécialement chargée de la recherche et de la punition des hérétiques ou des réformés, que l'on commençait alors à nommer protestants. Le tribunal se composait de juges délégués par le pays: il avait pour chef Antoine de Mouchi, docteur de Sorbonne, qui se faisait nommer Démocharès, et qui s'acquitta de ses fonctions avec tant de zèle, que de son nom est, dit-on, venue la qualification de mouchard. Ce fut lui qui, en octobre 1543, présida le procès intenté contre Etienne Dolet, imprimeur-libraire. L'inquisiteur général était assisté d'un docteur en droit, du procureur général du roi et d'un procureur-promoteur des causes de l'inquisition de la foi. Le tribunal condamna Dolet; mais François 1er lui accorda des lettres de rémission qui le sauvèrent du bûcher.
Le 2 août 1546, il fut repris, jugé, condamné au feu, et brûlé vif avec ses livres sur la place Maubert. A la profession d'imprimeur, Dolet réunissait les titres de poëte, d'orateur et d'humaniste. L'exagération était son défaut réel, et son crime prétendu l'athéisme.

Journal des Demoiselles, août 1844.

mercredi 28 septembre 2016

Rue des Marmousets. Part VI.

Rue des Marmousets.
                 Part VI.



C'était jour de fête à Paris, et bien que continuellement remplie, la maison aux Marmousets regorgeait encore à cette occasion d'une foule plus compacte de visiteurs.
Assis sur une estrade, en véritable roi, l'heureux pâtissier dominait d'un air fier et protecteur cette foule avide qui lui payait si généreusement tribut. Le sourire insolent qui donnait une singulière expression à sa figure pouvait être la traduction d'une double pensée; la première, inspiration de l'orgueil, eût été celle-ci: " Que deviendraient-ils sans moi?" La seconde, fille de l'astuce, eût été celle-là: " Les niais! s'ils connaissaient mon secret!"
Toujours est-il que sa fortune, au train dont les choses allaient, s'arrondissait dans des proportions effrayantes; dix ans seulement d'un pareil produit lui aurait permis d'acheter Paris au roi, pour peu qu'il en eût la fantaisie.
Au moment où la foule des gourmands était le plus serrée et où de toutes parts s'échappaient les exclamations admiratives et enthousiastes de: "Parfait! délicieux! ravissant! c'est du nectar! c'est de l'ambroisie!"; car à cette époque le langage mythologique était fort à la mode, un cri, un seul cri poussé du sein de la masse commanda comme par miracle le silence le plus profond... et aussitôt on vit, fendant la foule, les vêtements en lambeaux, les cheveux épars, l’œil sanglant, une femme qui, s'adressant à tout ce peuple que sa fureur épouvantait, s'écria: "Malheur et crime! Savez-vous donc, vous tous, misérables esclaves du démon de la gourmandise, quels mets impies vous dévorez ici?... Profanation qui appelle les foudres célestes!...
C'est de la chair humaine que vous venez vous repaître; c'est le sang humain qui sert à ces produits sans nom; c'est la graisse humaine qui leur donne cette saveur infernale qui vous a damnés tous!"
A cet apostrophe étrange, imprévue, un murmure d'horreur est la seule réponse, et la femme continuant:
"Vous vous refusez à le croire, n'est-ce pas? Oh! c'est la vérité pourtant. Savez-vous ce que deviennent ces milliers d'enfants qui disparaissent chaque jour du milieu de nous sans qu'on ait pu jamais en retrouver de traces?  Eh bien, ils servent à vos banquets maudits. Y-a-t-il parmi vous des mères qui aient perdu leur enfant? Elles me croiront, celles-là! car, moi aussi, je suis une mère qui ai perdu mon enfant. Mais Dieu a eu pitié de mes larmes; sa mère, la vierge bien aimée, n'a point trompé la confiance que j'avais mise en elle; tous deux n'ont pas voulu m'enlever à la fois et mon époux et ma fille! Oh! ma fille, il me faut ma fille, il me faut mon enfant!..." et en poussant ce cri terrible, répété par mille autres voix de mères, elle s'élança dans l'intérieur de la maison, suivie d'une foule de femmes qui se précipitaient sur ses pas.
Et en effet, le crime monstrueux dénoncé par la mère d’Éveline s'accomplissait ainsi qu'elle l'avait proclamé. Chaque soir, pourvoyeurs sans nom dans la langue des hommes, des misérables parcouraient les rues et s'emparaient de tous les enfants qu'ils pouvaient trouver ou faire tomber dans leurs pièges meurtriers.
Amenés à la maison des Marmousets, ces innocentes créatures étaient gardés dans des réduits, muets pour leurs cris et leurs touchantes supplications; elles y restaient souvent longtemps, souvent nombreuses, suivant les besoins de l'abominable industrie.
A cette foudroyante dénonciation de la mère, l'infâme inventeur de ces crimes monstrueux était resté d'abord interdit, frappé de stupeur; mais, sûr de son secret, et de l'impossibilité de découvrir aucune preuve contre lui, il reprit bientôt son audace et tenta un moyen d'échapper au danger. Ce moyen était perfide, mais sûr; c'était de faire passer la pauvre mère pour folle, et déjà il avait tourné les esprits en sa faveur, lorsqu'un bruit du dehors se répandit à l'intérieur, annonçant que la maison était entourée par les milices de la prévôté.
Une dernière ressource, une lueur d'espoir restait encore au pâtissier maudit; c'était de gagner une des cachettes introuvables qu'il avait fait construire et dont seul il possédait le secret; mais au moment où d'un bond désespéré il s'était élancé du haut de son estrade vers l'issue qui conduisait à ses retraites souterraines, il se trouva tout à coup arrêté par la mère, qui, lionne en furie, lui enfonçait ses ongles dans la chair et le clouait à sa place, immobile et glacé d'effroi.
La veuve de Christian ne s'était point trompée dans son espoir; elle avait retrouvé son Éveline que les femmes rapportaient en triomphe.
A cette vue un transport de juste colère s'empara de la multitude; un seul cri s'échappa au même instant de toutes les bouches: A mort, à mort l'infâme! Et sans l'intervention des soldats du grand prévôt, qui avaient pénétré dans la maison le misérable eût été mis en pièces par ce peuple en furie.
Cependant si le coupable fut réservé pour la justice plus lente, mais plus digne des lois, on abandonna ce repaire maudit à la vindicte du populaire, qui détruisit la maison aux Marmousets au point de n'en pas laisser une pierre sur l'emplacement qu'elle avait occupé. On éleva au lieu où fut commis ce crime, dont la fable antique fournit seule des exemples, une pyramide qui en rappelait le souvenir, ainsi que celui de son expiation.
Ce ne fut que sous François 1er que l'on abattit cette pyramide et qu'il fut permis, par lettres patentes, à Pierre Belet, conseiller au parlement, de faire rebâtir sur cette place rasée et restée nue jusque-là. L'avis du législateur à cette époque était que, quand des crimes sont si épouvantables, il faut en faire disparaître tous les vestiges pour rendre ces crimes incroyables.
Comme on avait cru politique et moral de donner prompte satisfaction au peuple de Paris qui avait élevé un cri universel de réprobation contre ce scélérat sans égal, dès le jour même son procès fut instruit, son arrêt prononcé, sa sentence exécutée; il fut mis à la torture ordinaire et extraordinaire lui et ses trois complices; roué, puis brûlé vif avec sa femme et ses deux enfants.
Le soir de ce jour, tandis qu'une population ivre de vin et de sang dansait en hurlant des malédictions autour du bûcher de ces misérables, la veuve de Christian, portant son Éveline sur son cœur, priait avec ferveur et amour, dans un coin retiré de la silencieuse cathédrale, et, comme gage de sa foi reconnaissante, déposait sur l'autel de la Vierge la médaille qu'elle avait mise au cou de son enfant, en souvenir de la protection qu'elle lui avait obtenue.

                                                                                                                       Victor Herbin.

Journal des demoiselles, mars 1843.

Rue des Marmousets. Part V.

Rue des Marmousets.
                    Part V.



Trois jours après celui où s'accomplissaient les tristes événements que nous venons de raconter, un personnage mystérieux, la figure cachée sous sa cape rabattue, entrait dans l'hôtel du grand prévôt, lequel, disait-il, il avait à entretenir d'une affaire de la plus haute importance et qui ne pouvait souffrir d'aucun retard.
Après qu'il eut levé toutes les difficultés faites par les huissiers, au moyen de quelques signes d'intelligences qui attestaient suffisamment qu'il était un homme de la maison, c'est à dire un espion à la solde de la prévôté, on prévient le grand prévôt, qui donna l'ordre de l'introduire à l'instant.
Le grand prévôt était, comme l'on sait, à cette époque, un homme redoutable; sa charge était une sorte de royauté d'autant plus formidable que ses moyens d'action étaient latents et par conséquent plus sûrs. Une lutte entre le roi de France et ce roi rival, le grand prévôt, n'eût peut-être abouti qu'à conduire le roi de France au gibet.
C'était bien à coup sûr le véritable maître de Paris: tous les hommes d'armes, archers, francs-archers, sergents, arquebusiers, et les cent mille corps de milice en apparence chargée de protéger les bourgeois, qu'en réalité elle ne servait qu'à vexer, ne reconnaissaient que ses ordres; Paris était à lui, mieux que la France au roi. Il avait pour ministre fidèle, et dont il ne changeait jamais, l'homme rouge, le bourreau. Aussi n'arrivait point facilement jusqu'à lui qui avait besoin de l'implorer; il fallait du crédit, des recommandations puissantes; ce fut à lui pourtant que s'adressa la veuve de Christian pour retrouver son Éveline. Munie d'une supplique de l'évêque, qu'elle était aller invoquer, elle avait vu toutes les portes s'ouvrir au nom de monseigneur le chef de l'église, et le grand prévôt, touché de ses larmes, de sa douleur extrême, et voulant donner à l'évêque une preuve éclatante de sa déférence, avait, par son épée de grand prévôt, juré à la mère de lui rendre son enfant.
Mais en vain les espions inondèrent la ville, en vain ils pénétrèrent jusqu'aux retraites les plus secrètes, les plus inaccessibles... nulle trace, nul indice révélateur n'avaient pu les éclairer sur le sort d’Éveline; et depuis trois jours, pour une mère, trois siècles! la veuve de Christian venait s'asseoir dans la grand'salle de la prévôté, attendant qu'on lui dit si elle devait vivre ou mourir.
Au passage du personnage mystérieux que nous venons d'introduire, un instinct, auquel répondit son cœur, avertit la mère que cet homme savait ce qu' était devenue son enfant, et, au moment où celui-ci entrait dans la pièce sombre qui servait de cabinet de travail au grand prévôt, elle se glissa derrière lui et y resta agenouillée, garantie par l'obscurité et les vêtements du visiteur.
A peine l'homme avait-il paru aux yeux du maître, que celui-ci se leva par un mouvement de curiosité impatiente en lui criant:
" Eh bien, l'as-tu trouvée?
- Oui" fit celui qu'on interrogeait.
A ce mot un cri parti du fond des entrailles de la mère allait s'échapper, lorsque la pensée du salut de son enfant vint étouffer ce cri; elle écouta.
" Où?
- O monseigneur! c'est une longue et horrible histoire, et dont le récit va vous faire pâlir.
- Parle, parle! reprit le grand prévôt avec rudesse; mon devoir est de faire justice, comme le tien de me dénoncer les criminels."
Alors celui qu'on interrogeait s'étant rapproché de son chef, fit avec une rapidité que le prévôt hâtait encore du geste, le rapport de ce qu'il avait découvert.
De l'endroit où elle se trouvait, la pauvre mère ne pouvait suivre ce récit, qui devait être bien horrible!... par moments des mots monstrueusement accouplés arrivaient à son oreille épouvantée, elle se croyait l'objet d'un songe rempli de sanglantes apparitions, lorsqu'un mot, un seul, cette fois nettement prononcé, lui révéla la vérité affreuse.
" Oh! merci mon Dieu, s'écria-t-elle en se dressant tout à coup et en s'élançant comme un fantôme; merci, mes seigneurs, à présent je n'ai plus besoin de votre aide, allez! seule je saurais bien reprendre mon enfant."
Et avant qu'on eût le temps de lui répondre, elle avait disparu.

Journal des Demoiselles, mars 1843.

mardi 27 septembre 2016

Rue des Marmousets. Part IV.

Rue des Marmousets.
               Part IV.


Tandis que dans la salle de la rue du Cloître la pauvre veuve de Christian rendait les derniers devoirs à son époux, sa petite Éveline s'ébattait dans la rue de la Barillerie, chez la parente qui l'avait emmenée le matin.
Habituée à la solitude silencieuse de sa rue natale, elle ne pouvait rassasier ses yeux de ce qu'elle voyait de nouveau, d'étrange; le bruit et le mouvement qui se faisaient en cet endroit à l'entour du Palais la rendaient stupéfaite d'étonnement et presque de peur. Elle ne se lassait point d'admirer cette foule bigarrée et sans cesse renaissante: les femmes dans leurs brillants atours, les troupes de sergents et d'archers et surtout les gens de la suite du roi qui couraient de toute la vitesse de leurs chevaux, brisant leurs hallebardes sur le dos des vilains qu'ils n'écrasaient pas. 
Longtemps ce spectacle si nouveau pour elle la cloua au seuil de la maison de sa parente; mais un bohémien étant venu à passer avec son cortège accoutumé d'enfants, d'écoliers et de gens de toutes classes avides des tours d'adresse de ces païens, elle suivit quelque temps le bouffon ou plutôt se laissa emporter par le populaire.
Quand elle s'aperçut qu'elle n'était plus près de la maison qu'elle avait promis de ne pas quitter, elle était fort loin déjà, dans un quartier inconnu. La pauvre enfant se voyant ainsi seule, se prit à avoir peur, et n'osant réclamer l'aide d'un charitable passant, elle s'accroupit dans l'angle obscur d'un mur et y pleura en silence, tandis que la nuit qui descendait sur Paris augmentait les dangers de la situation.
Cependant la veuve avait accompli son pieux office, la terre venait de recueillir la dépouille mortelle de Christian, qui par une faveur insigne, preuve nouvelle de la protection de l'évêque, avait eu l'honneur d'être enseveli dans le cimetière du cloître, au chevet de Notre-Dame.
Après avoir prié et pleuré sur cette fosse avare qui garde si bien les trésors de tendres qu'elle engloutit, la mère se ressouvint qu'il lui restait une mission sainte à remplir, que son Christian lui avait laissé un souvenir vivant et précieux de leur amour, et, déjà calme et forte, sinon consolée, elle se leva après avoir fait serment à son époux de se consacrer toute entière à son enfant chérie, et elle s'achemina à pas précipitée vers la rue de la Barillerie: elle avait tant besoin d'embrasser son Éveline... elle n'avait plus qu'elle à aimer sur la terre!
Quand elle arriva chez sa parente, il ne s'y trouvait plus d'enfant, plus personne qui osât lui en rendre compte, tous s'étaient enfuis devant le désespoir de la mère! son enfant était perdue! On lui avait volé son enfant!
Oh! comment décrire de pareilles scènes, dans quelle langue, de quels mots peindre le désespoir de cette mère, ses cris, ses regards enflammés, sa fureur, son délire? Étendez en ce moment le cadavre de son Christian qu'elle avait tant aimé, elle le contemplera d'un œil sec, d'un visage impassible... c'est sa fille, son Éveline qu'il lui faut! Dites-lui même, tant le cœur d'une mère recèle de transports jaloux, dites-lui que cette enfant est morte, montrez-la lui écrasée sous la roue d'un chariot, et vous la consolerez, croyez-le. Car une mère, cela préfère cent fois céder son enfant à la tombe qu'aux caresses d'une autre femme qui lui vole son orgueil, son titre et ses ineffables voluptés de mère.
Tant que la nuit dura, elle parcourut la ville comme une insensée, cherchant, appelant partout son enfant, fouillant les carrefours les plus dangereux, les porches les plus infâmes: (est-ce qu'une mère à la recherche de son enfant connaît la peur?) et la réclamant aux passants effrayés, aux monuments silencieux, à la Seine murmurante, à la nuit ténébreuse.
Au matin la foule s'assemblait sur la place du parvis de Notre-Dame, autour d'une pauvre femme qui venait de tomber sur le pavé de la rue, épuisée de fatigue et à demi morte d'inanition... c'était la mère d’Éveline, la veuve de Christian.
Et à l'heure même où la malheureuse femme quittait le cimetière pour rejoindre son enfant, un homme couvert d'un ample manteau et qui avait rencontré Éveline où nous l'avons laissé assise et fondant en larme, l'avait prise dans ses bras et l'avait emportée... dans la maison aux Marmousets.

Journal des Demoiselles, mars 1843.

Rue des Marmousets. part III

Rue des Marmousets.
                  part III


Quant à Éveline, privilégiée du ciel comme l'est l'enfance, un instant après, elle avait oublié tout ce qu'elle venait de voir et d'entendre, et elle bénissait le hasard, n'importe lequel, qui lui procurait une promenade inattendue sous un ciel bleu et par un beau soleil de mai.
Nous avons dit plus haut, en traçant la topographie de notre scène, que la rue de la Vieille Draperie aboutissait à la rue des Marmousets: il eût été plus exact d'écrire qu'elle aboutissait à la rue qui prit plus tard le nom de rue des Marmousets, puisqu'elle reçut cette appellation de l'événement qui compose notre petit drame.
Après l'avoir appelée rue qui mène à celle de la Vieille Draperie, rue qui conduit au Palais, on dit la rue où est la maison des Marmousets.
Or l'intérêt n'étant pas dans l'étymologie même, ou dans l'origine prosaïque du nom, mais dans le fait historique ou traditionnel qui a rendu ce nom célèbre, nous nous contenterons de dire tout simplement pour les amateurs d'étymologie que la maison en question portait à sa façade, entre autres ornements, douze énormes têtes en bois sculpté, vulgairement appelées Marmousets.
Pareilles sculptures étaient à cette époque une curiosité en architecture, et comme Paris eut ses badauds dans tous les temps et à tous les siècles, il ne fut bruit, durant huit grands jours, que de la maison aux Marmousets.
Maintenant, il nous reste à dire comment ce nom devint si célèbre et demeura à la rue qu'il illustra.
Un pâtissier, spéculateur habile et qui savait son monde, Paris a toujours eu aussi ses spéculateurs, songea à exploiter la vogue de la maison aux Marmousets; il la loua toute entière et au prix qu'en voulut celui qui l'avait fait bâtir en vue sans doute d'y loger un homme de haut lieu, y disposa une boutique spacieuse et deux vastes salles, et, du soir au matin, du matin au soir, on s'écrasait chez lui pour dévorer ses délicats et succulents produits: le feu de son four était comme celui de l'enfer éternel. Ses petits pâtés surtout étaient en grande renommée; les gourmands, et ils étaient nombreux, ne pouvaient s'en rassasier: Dieu sait de quels milliers d'indigestions la maison aux Marmousets fut cause; c'était si appétissant, si délicat, cela renfermait une saveur si exquise, il s'en exhalait un parfum si excitant! Jamais, jusque-là, pâtisserie n'avait approché d'une pareille perfection. aussi de tous les points de la ville on se ruait dans la maison aux Marmousets; les petites maîtresses du temps ne craignaient point d'y faire froisser leurs beaux surtouts en brocart, les gens de robe y risquaient leur gravité, les écoliers les derniers angelots de leur bourse: c'était le Félix du temps; en un mot, Paris n'était plus dans Paris, mais dans la maison aux Marmousets. Étonnez-vous donc après cela, et alors qu'une des plus exigeantes passions de l'espèce humaine, la gourmandise, était si délicieusement caressée, que cette maison ait donné son nom à une rue!

Journal des Demoiselles, mars 1843.

lundi 26 septembre 2016

Rue des Marmousets. Part II

Rue des Marmousets.
                    Part II


Le long des murs de la cathédrale et sur l'emplacement même occupé aujourd'hui par la rue du Cloître, s'élevaient jadis de grands bâtiments qu'on appelait le cloître Notre-Dame et qui servait à loger les chanoines. L'espace étroit compris entre l'église et le cloître avait été envahi par une foule d'échoppes en bois, en terre, en maçonnerie grossière, où moyennant quelque sous parisis de redevance annuelle demeurait un grand nombre de pauvres familles. D'ordinaire ces baraques étaient habitées par de bas employés de l'église, des aides-sonneurs, des porteurs de torches ou de chaises, ou bien encore des enlumineurs d'images de piété, des fabricants de chapelets, rosaires et saintes médailles, toutes industries enfin relevant plus ou moins canoniquement du culte, et sinon protégées, du moins tolérées par monseigneur l'évêque et messire le curé de Notre-Dame; aussi quand un membre du clergé, de quelque ordre qu'il fût, longeait la petite ruelle du cloître, il était sûr de n'y recueillir que des témoignages de respect et d'affectueuse obédience, et si quelque jeune gars, ouvrier sans vergogne, se permettait d'entonner un noël par trop profane, la seule vue de la cape cléricale suffisait pour faire rentrer dans la gorge de l'imprudent le chant qui accusait une inspiration de messire Satanas. Ce qui n'empêchait point, une fois le respectable personnage passé, de reprendre les poésies mal avisées, car en historien véridique, nous devons constater que, sur toute la ligne des échoppes que le voisinage du temple aurait dû sanctifier, il se chantait moins d'hymnes et de cantiques pieux que de vers mal sonnant aux morales et chrétiennes oreilles.
Or, il se trouva un jour où la douleur et les larmes qui avaient jusque là passé sur la ruelle du Cloître sans y laisser de traces, s'y abattirent tout d'un coup; la maladie traînant après elle la mort, son odieuse fille, vint frapper à la porte de l'une des plus pauvres boutiques, celle d'un graveur de médaille, un brave et honnête ouvrier qui vivait heureux avec sa femme et son Éveline, un joli petit ange aux yeux bleus  et à la chevelure blonde, que Dieu lui avait donnée depuis cinq années pour doubler son trésor de bonheur et d'amour.
En vain un physicien habile s'empressa sur la recommandation de l'évêque, qui aimait Christian ( c'est le nom du jeune graveur), de donner au malade des soins que son talent en grande renommée rendait inestimables; en vain sa pauvre femme, pour acquérir un moyen de guérison ou de simple soulagement, ne recula devant aucun sacrifice, devant le dénuement le plus complet; en vain après l'épuisement de toutes les ressources terrestres elle fatigua le ciel de ses incessantes supplications, l'ange de la mort vint toucher du bout de son aile le pauvre Christian sous les yeux de sa jeune épouse, qui priait à genoux, près du lit du moribond, afin que Dieu le prit en pitié et soulageât ses souffrances extrêmes; quand elle se releva, sa prière était exaucée... Christian avait cessé de souffrir.
Ce fut une nuit de misère profonde et d'affreux désespoir, et nul ne sait, s'il ne l'a éprouvé, combien est lourde la main de Dieu quand elle apporte la mort, ce que renferme de malheur sublime, d'angoisses déchirantes, d'élans surhumains, de folie sans nom, les heures passées près des restes insensibles, glacés, d'un objet qui a eu tout notre amour.
Et comme sur la terre toute douleur ainsi que toute joie a son contraste, tandis que la pauvre veuve cherchait en insensée à réchauffer dans ses bras et sous ses baisers le cadavre de Christian, à deux pas d'elle, sa petite Éveline, bercée par de doux songes, dormait, calme et souriante, dans son berceau.
Le matin venu, un rayon de soleil perdu dans la ruelle traversa l'étroite lucarne qui était censée éclairer l'échoppe, et vint se jouer sur le lit de l'enfant, qu'il éveilla.
A peine sortie de son sommeil, l'orpheline, comme continuant ses aimables rêves, se prit à appeler son père par les noms les plus doux restés dans la mémoire de son cœur; mais à cet appel auquel nulle voix désormais ne devait plus répondre, la pauvre mère égarée, l’œil en feu, s'arracha de la couche du mort et se précipita sur sa fille, qu'elle pressait à l'étouffer sur son cœur, en lui criant d'une voix éteinte dans les sanglots: " Tais-toi, enfant, ne dis jamais cela, entends-tu, n'appelle plus jamais ton père!"
Il est dans les grandes et superbes douleurs des accents d'une puissance à laquelle la brute même ne saurait résister, des cris si éloquents que le cœur de l'enfance les comprend et y obéit. Un secret instinct éveillé à la vue de cette douleur désespérée avertit l'enfant qu'à cette ardente supplication elle ne devait point répondre: elle cacha sa blonde tête dans le sein de sa mère, sans plus oser prononcer une parole; seulement à chaque larme de la veuve qui venait lui brûler le front, elle répondait par de tendres étreintes et de doux baisers.
Peu après des voisines secourables pénétrèrent dans cet asile de la douleur; une parente emmena l'enfant pour la soustraire au lugubre spectacle qu'offrait cette maison désolée, et on essaya d'emmener sa mère avec elle. Mais la pauvre veuve ne voulut jamais consentir à se séparer de restes encore tant aimés, à qui des mains étrangères ne devaient point rendre les tristes mais pieux et saints devoirs, et quand elle donna avec larmes et sanglots à son Éveline le baiser d'adieu , elle tira de son sein une petite médaille d'argent, à l'effigie de la Vierge; cette médaille avait été bénie de l'évêque et donnée par Christian le jour de leur union, et elle la passa au cou de sa fille, en la recommandant à la mère des orphelins et de ceux qui souffrent et pleurent ici bas.

Journal des Demoiselles, mars 1843.

Rue des Marmousets. Part I

Rue des Marmousets.
                        Part I


A voir le Paris moderne avec ses rues larges, alignées, ouvertes à tout air et à tout rayon de soleil, et leur double rangée de maisons si propres, si blanches, si riches, si coquettes qu'on les prendrait pour autant de palais, il serait difficile de se faire une idée du Paris d'autrefois, de se représenter cet inextricable labyrinthe de rues tortueuses sans nom et sans fin, sentiers bourbeux et infects tracés au pied de maisons grimpées les unes sur les autres et dont le ventre affaissé menaçaient d'écraser le passant, mares pestilentielles qui recèlent souvent des cadavres et où vivent des troupes immondes de pourceaux affamés et féroces à qui l'on est obligé de disputer sa vie; carrefours maudits, routes impraticables où le bourgeois isolé, aussi bien que les gens du guet et les hommes d'armes du roi, deviennent la proie des truands, des malandrins, des mauvais garçons et autres bandits, à qui ils servent de repaires.
L'imagination recule épouvantée devant cet horrible spectacle d'abîmes fangeux, de cimetières, d'égouts, de voiries, de charniers et de gibets avec leur exhibition permanente de cadavres tombant en lambeaux et de squelette hideux, balancés au gré des vents. Cette cité boueuse, noire, empestée, avec sa population de mendiants, d'estropiés, de lépreux, de scrofuleux et d'assassins, semble une création fantastique, un cauchemar qui tourmente un esprit malade; et pourtant ce n'est qu'un tableau exact et au-dessous encore de la réalité.
Cependant ce Paris si vieux, si sale, si laid, a son aspect curieux aussi, pittoresque, attachant même: plus ces populations nous apparaissent sauvages et abruties, plus on regrette cette bienfaisance influence de la foi, loi unique qui pût les moraliser; plus ces soudards, ces gueux sans nom et sans nombre, ces habitants de la fameuse Cour des Miracles, ces farouches truands, ce hideux gibier de toutes les prévôtés, sont redoutables, menaçants, plus on a lieu d'admirer, de bénir la puissance, la seule qu'ils reconnussent, de cette religion qui, plus forte que les rois, leurs gardes et leurs bourreaux, muselait, à la voix d'un prêtre, ces bêtes fauves et les transformait en dociles agneaux.
Puis parmi ces noms ridicules ou effrayants de rues du Sabot, de la Femme sans tête, du Chat qui pêche, du Pet-au-Diable, du Grand Hurleur, Trousse-Vache, Tire-Chappe, on rencontre avec satisfaction ceux toujours frais et souriants de la Cerisaie, des Lilas, du Champ de l'alouette, des Acacias, des Amandiers, qui vous parlent encore, au sein de la cité, d'air frais, de beau soleil, de riche verdure, ou ceux qui racontent d'une façon comique les mœurs et usages du temps, comme les rues Brise-Miche, Taille-Pain, Vide-Gousset, ou bien encore qui rappellent en termes non équivoques de dramatiques souvenirs, comme la rue de l'Echelle où l'on pendait les condamnés; la rue Guillory, où l'on coupait les oreilles; la rue du Bouloi, où l'on faisait bouillir, et la rue de la Croix du Trahoir, où on les écartelait.
De tous les points de Paris qui nous restent, la Cité, qui fut le berceau de la grande ville, la fameuse Lutèce d'autrefois, a encore conservé le plus fidèlement son caractère primitif. Cependant sans remonter aux dates reculées du moyen âge, nous trouverions encore une différence inimaginable entre les rues d'aujourd'hui et celles de l'avant-dernier siècle seulement; et sans aller plus loin, sous Louis XIV lui-même, ce monarque surnommé le Grand, le Magnifique, et dont le goût est passé en proverbe, on regardait comme une chose miraculeuse d'avoir découvert un moyen d'échapper à l'action délétère et empestée de l'air qu'on respirait à Paris.
Une sorte d'agent voyer écrivait à la louange du roi dans un rapport de police:
" Ceux d'entre nous qui ont vu le commencement du règne de sa Majesté se souviennent encore que les rues de Paris étaient si remplies de fange que la nécessité avait introduit l'usage de ne sortir qu'en bottes; et, quant à l'infection que cela causait dans l'air, le sieur Courtois, médecin, qui demeurait rue des Marmousets, a fait cette expérience, par laquelle on jugera du reste; il avait dans sa salle sur la rue, des gros chenets à pommes de cuivre, et il a dit plusieurs fois aux magistrats et à ses amis que tous les matins il les trouvait couverts d'une teinture de vert de gris assez épaisse, qu'il faisait nettoyer pour faire l'expérience le jour suivant; et que depuis 1663, que la police du nettoiement des rues a été établie, ces taches n'avaient plus paru."
Ainsi au dix-septième siècle on citait à la gloire du grand roi un acte d'assainissement pratiqué aujourd'hui dans le dernier de nos hameaux sans que le moindre procès-verbal transmette à la postérité reconnaissante le nom du maire ou du garde champêtre ordonnateur de la mesure.
Pourtant, dès le douzième siècle, quelques rues de Pais commencèrent, il faut le dire, à devenir presque praticables. Philippe-Auguste ordonna qu'on y posât des pavés de grès gros et forts; mais pour avoir des dénominations officielles et certaines, car jusque-là chaque rue n'avait dû son nom qu'au hasard, qu'au caprice ou au souvenir des individus, il fallut attendre encore jusqu'au 16 janvier 1728, jour où l'on plaça les premières inscriptions au coin des rues.
Maintenant, ces légers aperçus fournis en forme d'avant-propos, nous n'avons plus qu'à jeter un coup d’œil d'ensemble sur le théâtre où doit se dénouer le drame que nous voulons raconter, pour reconnaître les lieux et nous assurer des tenants et des aboutissants par où doivent paraître et disparaître nos personnages. Quelques mots vont nous suffire. Le lieu de la scène où se déroule notre action est cet espace étroit compris entre Notre-Dame d'une part, le palais de Justice de l'autre, le pont Saint-Michel d'un côté, de l'autre celui des Changeurs, qu'on appelle aujourd'hui le pont au Change.
Le palais de Justice n'était pas, comme à cette heure, un monument superbe, défendu par un riche grillage en fer, et pourtant alors, il était le palais de nos rois. Ce n'était qu'un grand, lourd et noir bâtiment, portant à sa ceinture un sale cordon de baraques, triste guirlande, qui était l'ornement obligé de tous les monuments de Paris à cette époque. Il n'avait d'issue que sur une rue étroite et boueuse appelée la rue de la Barillerie, à cause des échoppes des fabricants de tonnes et barils qui la peuplaient. Cette rue se trouvait coupée par le milieu et juste en face du palais, par la rue de la Vieille Draperie, fameuse depuis, nous dirons plus tard à quelle occasion, laquelle rue de la Vielle Draperie aboutissait en faisant un double coude à celle des Marmousets qui fait l'objet de ce récit.

Journal des Demoiselles, mars 1843.

dimanche 25 septembre 2016

Le sucre.

Le sucre.


L'Amérique ne nous a point donné la canne et le sucre, quoique beaucoup de livres le disent; l'une et l'autre nous viennent de l'Orient et étaient depuis longtemps connus en Europe quand Christophe Colomb découvrit le nouveau monde. Voici les curieuses recherches de Legrand d'Aussy, sur ce sujet.
Théophraste chez les Grecs, Pline, Séneque, Dioscoride et Lucain chez les latins, ne désignent le sucre que sous le nom de miel des roseaux; mais de leur temps on ne le connaissait que comme sirop; le secret de le blanchir, de l'épurer, de le durcir par la cuisson, n'avait point encore été trouvé.
A la vérité, Pline et Dioscoride parlent de sucre blanc, sec et cassant, de la grosseur d'une aveline, qu'on trouve dans la canne; mais il est probable que les deux naturalistes ont été induits en erreur, et que la substance dont il font mention est celle du roseau nommé bambou, lequel porte, lorsqu'il est jeune, une moelle sirupeuse, et donne une sorte de sucre qu'on trouve consolidé autour des nœuds de la tige. mais quand même ces auteurs ne se seraient pas trompés, la substance qu'ils signalent ne serait pas encore le sucre véritable: cette neige solide qui répand sur tous les nerfs du goût, le baume exquis et salutaire du nectar.
On prétend que l'art de cristalliser le sucre est en usage depuis près de dix siècles chez les Arabes; il paraît de beaucoup postérieur en Europe, quoiqu'on ne puisse pas assigner une l'époque précise où il y fut introduit. Selon Pancirolle, c'était une pratique commune en Occident vers l'an 1471, et l'honneur de son importation serait dû à un Vénitien, qu'elle enrichit. 
Mais quant à la France, il est facile de prouver qu'elle avait du sucre raffiné plus d'un siècle et demi avant la découverte attribuée au Vénitien. Un compte de l'an 1353, pour la maison d'Humbert, Dauphin du Viennois, parle de sucre blanc. Il est aussi question de cette substance dans une ordonnance du roi Jean, en 1353, où on lui donne le nom de cafetin. Eustache Deschamps, poëte, mort vers l'an 1420, dénombrant les différentes espèces de dépenses qu'une femme occasionne dans un ménage, compte celui du sucre blanc pour les tartelettes.
Le sucre était cependant rare et fort cher, s'il faut en croire la tradition. Saint-Dambray, étant au lit de la mort, voulant soulager sa conscience, laquelle apparemment lui reprochait quelque gain illégitime, donna à l'Hôtel-Dieu à Paris, comme un don de grande valeur, trois pains de sucre entiers. Pendant longtemps, le haut prix de cette marchandise la laissa comme l'eau de vie au rang des remèdes; les apothicaires la vendaient seuls, et de là vient ce proverbe, qui n'est point tout à fait oublié, d'apothicaire sans sucre, pour désigner un homme manquant de ce qui lui est le plus nécessaire. Dans le testament de Pathelin, l'apothicaire conseille au malade, entre autres remèdes, d'user de sucre fin:

User nous fault de sucre fin,
Pour faire en aller tout ce flume.

Ce sucre fin ou raffiné vint d'abord de l'Orient par la voie d'Alexandrie; il était rapporté en grandes quantités par les Italiens, qui faisaient presque seuls le commerce de la Méditerranée; peut-être même ceux-ci en fabriquaient-ils chez eux, car il paraît certain que les Siciliens avaient transportés dans leur île les cannes à sucre dès le douzième siècle. Lorsqu'au commencement du quinzième Henri de Portugal voulut cultiver l'île de Madère, il y fit planter des cannes tirées de la Sicile. De Madère les Portugais les transportèrent au Brésil. L'Espagne introduisit aussi, à l'exemple du royaume son rival, la culture de la canne dans les royaumes d'Andalousie, de Grenade, de Valence, dans les Canaries et l'Amérique du Sud. Dès 1545, Ovando, gouverneur de Saint-Domingue, fit prendre aux Canaries une certaine quantité de cannes qu'il fit planter dans son île; grâce à la fertilité du climat, elles y prospérèrent tellement, que bientôt leur produit devint une des principales richesses des colons.
On voulu aussi exploiter la canne à sucre en France.
Quinquerant de Beaujeu qui écrivait en 1551, dit que les Provençaux en cultivaient depuis deux ans, et qu'elles avaient très-bien réussi; mais ce n'était là que des essais restreints, et le commerce ne se peut entretenir qu'avec de plus grandes entreprises. A la même époque, Charle Estienne donnait ces détails curieux. " Les sucres les plus estimés sont ceux que nous fournissent l'Espagne, Alexandrie et les îles de Malte, de Chypre, de Rhodes et de Candie. Ils nous arrivent de tous ces pays, moulés en de gros pains. Celui de Malte est le plus dur, mais il n'est pas aussi blanc, quoiqu'il ait du brillant et de la transparence. Au reste, le sucre n'est que le jus d'un roseau, qu'on exprime au moyen d'une presse ou d'un moulin; qu'on blanchit ensuite, en le faisant cuire trois ou quatre fois, et qu'on jette enfin dans les moules où il se durcit." On voit qu'au seizième siècle les procédés pour raffiner le sucre étaient à peu près les mêmes que ceux dont on se sert aujourd'hui.
Au dix-septième siècle, la France consommait principalement le sucre de Madère et des Canaries. Il en arrivait aussi beaucoup par la voie des Hollandais. Celui-ci était nommé sucre de palme, parce que les pains étaient enveloppés dans des feuilles de palmier. Les Anglais, ayant beaucoup étendu cette culture aux Antilles, s'emparèrent bientôt de ce commerce, et vers 1660, ils fournissaient seuls tout le nord de la France.
Les avantages qu'offrait la vente de cette denrée, dont la consommation augmentait tous les jours, avaient enfin éveillé l'industrie de nos colonies d'Amérique; elles en formèrent un objet de spéculation, et voulurent aussi cultiver des cannes, ainsi qu'avaient fait les Espagnols et les Portugais. mais ces cannes, elles n'eurent point la peine de les tirer des contrées étrangères; le sol de Saint-Christophe, de la Martinique, de la Guadeloupe, en produisait naturellement. Labat assure ce fait dans son voyage aux Antilles, et défie de prouver qu'elles y ont été apportées du dehors, quoiqu'il convienne que les étrangers ont appris à nos colons l'art de fabriquer le sucre.

                                                                                                           L. de Mas Latrie.

Journal des Demoiselles, mars 1843.

samedi 24 septembre 2016

Le nouveau décoré.

Le nouveau décoré.

Il l'est de ce matin, à l'Officiel, dans une fournée d'un ministre quelconque. Il attendait cette distinction depuis longtemps. Il ne comptait plus les démarches et les visites. Voici quinze jours qu'il ne vivait plus. Enfin, un beau soir, il reçoit un petit mot du chef de cabinet: c'est fait, c'est pour demain...
Quelle nuit, grand Dieu! quelles perplexités! quelles angoisses! Une nuit blanche. Ce matin, il s'est levé à six heures, et sans prendre le temps de se brosser, même de se laver, il court à l'Officiel. Le journal vient de sortir, encore tout humide des baisers de la presse. Il l'ouvre fiévreusement. Son nom y est, son nom et ses prénoms, suivi de la mention ordinaire: " services exceptionnels."Il paie le numéro au portier de l'hôtel où s'imprime le bienheureux fascicule. 
Un numéro, ce n'est pas assez, ça peut se perdre et comment le retrouver? Il en achète cinq, dix, vingt. Le portier le bénit. Voilà l'élu en route. Où va-t-il?
Au Palais-Royal. C'est là que sont les marchands de rubans. Combien de fois s'est-il arrêté devant leurs vitrines avec un regard de convoitise platonique! Il entre. " Des rubans de la légion d'honneur?" dit-il avec autorité. Car ce n'est pas lui qui achètera des rubans jaunes ou verts, de ces rubans exotiques qu'on se procure dans les agences. On lui exhibe de jolies petites boîtes avec des rubans de toutes formes rangés avec une adorable symétrie. Il en choisit dans toutes les boîtes, des nœuds, des barrettes, des pointus, des échancrés, des unis, des rayés, des moirés, des grands, des petits, des moyens, avec boutons, avec ressorts, et du ruban au mètre pour nouer soi-même autour de la boutonnière: un mètre, deux mètres. 
Ému, rougissant, timide, il essaie le premier ruban. Le marchand l'aide avec complaisance et scepticisme. Puis il lui montre des croix, à tous prix, en or, en vermeil, avec roses et brillants. Il n'ose pas. Déjà? C'est bien tôt. Cependant il se risque, il achète une petite croix, toute petite. Il ne la mettra jamais, sauf le jour où il pourra porter une brochette. Qui sait? Il rentre chez lui. Son domestique lui ôte son paletot: " Oui, Auguste, je suis décoré, dit-il. Voilà un louis pour vous." Auguste est enchanté.




Dans une heure, Auguste dira dans tous le quartier: " Monsieur est décoré. Qu'est-ce qu'il a bien pu faire pour cela?" Le décoré se promène dans son salon. Il attend les complimenteurs. Une idée lui vient. Il ôte son ruban, pour avoir l'air indifférent, détaché, déjà blasé. Les visiteurs arrivent. On s'embrasse: " Cette distinction vous était due!- Je n'ai rien fait pour l'obtenir. - Nous en sommes persuadés." Un ami déjà décoré se présente et ôte son ruban pour le donner à son ami. Nouvelles embrassades. Le décoré s'habille et met une redingote noire.
On le voit partout, dans cette même journée, sur le boulevard, au restaurant, au cercle. Félicitations, embrassades. De temps en temps, il louche pour voir son ruban: il le tâte pour s'assurer qu'il tient bien. 




Chaque fois qu'il passe devant une glace, il se regarde, se mire, s'admire. Bonheur parfait, complet. La mort même ne l'effraierait pas, car on mettra sa croix sur le drap mortuaire, et il aura huit soldats autour de son corbillard.






Physiologies parisiennes, Albert Millaud, 1887, à la librairie illustrée, illustrations de Caran d'Ache, Job et Frick.

Voyage à l'île d'Oléron.

Voyage à l'île d'Oléron.


Pendant que mes amis et moi nous visitions les côtes océaniques de la Saintonge, il me revint en mémoire cette lettre dans laquelle le cardinal Mazarin engagea ses nièces à visiter l'île d'Oléron "comme le lieu le plus agréable à habiter, surtout pour le plaisir de la chasse et de la pêche." Alors, sur la foi du cardinal, nous quittâmes le continent.
Les vents étaient favorables, notre embarcation, quoique légère, n'était que bercée bien doucement, et nous glissions sur la mer à voiles déployées, cinglant vers l'île enchantée, objet de nos désirs curieux; en moins de trois quarts d'heure nous étions sous l'imposante citadelle, et nous débarquions à l'extrémité de l'île, dans la partie nommée le château.
Pendant la distance qu'il nous fallut parcourir pour nous rendre du port au bourg du château, les rayons d'un soleil brûlant tombaient lourdement sur nos têtes; vainement nous cherchions ces forêts nécessaires pour prendre le plaisir de la chasse dont parlait Mazarin; autour du bourg il n'y qu'une allée qui sert de promenade, et nous n'apercevions que des champs, quelques villages, des tas de sel, enfin un paysage nu, des routes sèches et blanches à fatiguer la vue.
Déception! ce mot est familier au voyageur, il ne s'en attriste plus; aussi, après avoir parcouru l'île en tous sens, pour visiter les curiosités dont on nous avait fait de si pompeux récits, je suis restée convaincue que cette île a tout à fait changé d'aspect depuis le fameux cardinal, à moins qu'il n'ait voulu s'amuser aux dépens de ses brillantes nièces. Voici, mesdemoiselles, tout ce que je sais sur Oléron.
L'île d'Oléron présente à peu près une étendue de 14 lieues de circuit. On lui donne plusieurs étymologies. Selon les uns Oléron vient d'Ularius, nom sous lequel cette île est désignée par Pline (1); selon les autres, Sidoine Apollinaire nomme cette portion de terre Olario, à cause des herbes odoriférantes, potagères et médicinales qui se trouvent sur les bords. mais n'en déplaise aux partisans d'Apollinaire, je ne crois pas que ces plantes soient plus abondantes que sur les côtes continentales qui se prolongent depuis la Rochelle jusqu'à l'entrée de la Gironde.
Selon ceux-ci, Oléron fut primitivement un lieu d'exil où l'on envoyait les criminels désignés sous le nom de Lerrons ou Larrons, ce qui l'aurait fait appeler l'île des Larrons, et par corruption l'île d'Oléron. Quoi qu'il en soit, dans le château fort sont renfermés les soldats condamnés au boulet: on les emploie à l'entretien des fortifications et à d'autres rudes travaux.
Oléron est séparée du continent par un bras de mer nommé le pertuis de Maumusson; ce passage est fort redouté des marins, car ils ont à se garer d'un rocher qui le parcourt obliquement (2), ainsi que des sables mouvants qui s'y amoncellent et présentent un nouveau danger, surtout quand souffle le vent d'ouest. On a vu dans ce détroit des lames de sable, d'un mètre d'épaisseur, se lancer sur les navires et les engloutir. Il s'y forme aussi des tournoiements d'eau, et les marins disent qu'il y a là un gouffre profond; mais ces tournoiements viennent sans doute de la violence des courants qui, dans le pertuis de Maumusson, se rencontrent avec ceux du pertuis d'Antioche, et par leur choc font mugir les flots que l'on entend à une énorme distance.
Le bras de mer nommé le pertuis d'Antioche sépare l'île d'Oléron de sa sœur aînée l'île de Ré; je dis sa sœur aînée, parce que celle-ci paraît avoir été connue la première, attendu que les plus anciens géographes en font mention. La vieille tour de Charisson est remplacée par un nouveau phare qui avertit les vaisseaux du périlleux voisinage des rochers d'Antioche et de ceux de la côte d'Oléron.
Au cinquième siècle, cette île avait une légion romaine qui la défendait des fréquentes attaques des Saxons.
En 1047, Geoffroy Martel, duc d'Anjou, et sa femme, Agnès de Bourgogne, possesseurs de cette île, léguèrent à l'abbaye de Notre-Dame de Saintes, qu'ils avaient fondée, la dixième partie des peaux de cerfs et de brebis qui seraient prises à Oléron. Ces peaux étaient destinées à couvrir les missels des religieuses; de plus, l'abbesse de ce même monastère fut autorisée à envoyer ses veneurs dans l'île d'Oléron, dont les forêts servaient de retraite aux bêtes fauves, "et d'y faire prendre vifs: un cerf, une biche, un sanglier et sa laie, un chevreuil et sa femelle, deux daims et deux lièvres pour recréer la frivolité des nonnes."
Dans le onzième siècle, les seigneurs suzerains de l'île accordèrent à sa population le privilège de posséder des terres en propriété, celui de tester, de disposer de leurs biens et celui de construire des marais salants.
Éléonore de Guyenne, qui, répudiée par le roi de France, Louis le jeune, épousa Henri II, roi d'Angleterre, lui apportant en dot son duché d'Aquitaine, a laissé à Oléron des actes mémorables de sa souveraineté. Non contente de confirmer les privilèges accordés par ses prédécesseurs aux habitants de l'île, elle les fit jouir de nouveaux avantages. Jusque là, aucune veuve ne pouvait se remarier, aucune fille ne pouvait faire choix d'un époux sans le consentement du seigneur. Celui-ci ayant le bail et la garde des veuves et des orphelins, pouvait, en mainte occasion, s'emparer de leurs biens, selon son bon plaisir. Cet abus de pouvoir fut réformé, et les habitants d'Oléron purent garder la tutelle de leurs enfants mineurs, les marier sans le consentement du seigneur, comme vendre et exporter le sel, ainsi que les autres denrées du pays. Enfin, ce fut cette même Éléonore qui fit rédiger dans l'ancien château, ces fameux rôles d'Oléron, ou règlements maritimes, qui servirent de base en France à toutes les ordonnances de ce genre, et sont un immortel témoignage du génie et de l'humanité de cette femme, deux fois reine!
Malgré tous les efforts d’Éléonore, elle n'avait pu abolir sur les côtes de l'Océan le vieux droit d'aubaine, usage barbare auxquels tenaient surtout les habitants d'Oléron. D'après cet usage, lorsqu'un malheureux vaisseau était jeté sur les récifs qui bordent cette île, tout ce qu'on pouvait sauver devenait la propriété soit des habitants, soit des officiers du duc d'Aquitaine. Henri II, roi d'Angleterre, qui aimait les marins et les protégeait, publia en 1174 un règlement où il est dit: " Toutes les fois où un navire périra, soit près de la côte du Poitou, soit près du rivage d'Oléron, si aucun homme n'échappe au naufrage, le seigneur du lieu déposera la cargaison entre les mains de quatre hommes probes du pays, pour être gardée pendant trois mois et être restituée intacte à ceux qui dans ce délai viendraient la réclamer."
Richard Cœur-de-Lion, fils d’Éléonore, donna les preuves de son intérêt pour les cantons maritimes de l'Aunis et fit en leur faveur ce qu'on avait fait pour Oléron. Il dit, dans une charte donnée en 1199: " Quand les Rochelois voudront marier leurs fils ou filles et que leurs femmes veuves voudront contracter une nouvelle union, je ne leur imposerai plus aucune contrainte et ne prendrai plus de force leurs filles ou veuves pour les marier, et si quelqu'un de mes baillis prétend mettre la main sur eux à cet effet, je les autorise à se défendre."
C'est par de pareils actes que les rois d'Angleterre s'attachèrent longtemps les peuples de la Saintonge et de l'Aunis, formant aujourd'hui le département de la Charente inférieure.
L'île d'Oléron passa successivement des rois de France aux rois d'Angleterre et fut définitivement à la France sous Charles V, ce roi, qui mérita le beau titre de Sage, par le choix qu'il sut faire de ses hommes d'armes, par sa manière de gouverner, par ses ordonnances et aussi peut être par cette prudence de se tenir toujours éloigné des champs de bataille, ce qui fit dire à son ennemi, Edouard, roi d'Angleterre, " qu'il n'y eut aucun roi qui s'armât si peu, et qu'il n'y eut aussi aucun roi qui lui donnât tant à faire."
Un siècle après, la France se trouvant désolée par les guerres de religion, l'île d'Oléron fut plusieurs fois prise et reprise; ses églises, anciennement fortifiées pour servir de retraite et défendre sa population contre les attaques des pirates, furent pour la plupart détruites; il ne resta aucun vestige de l'ancienne forteresse. Ce fut en 1630, par les ordres de Richelieu, que le château fort qui existe aujourd'hui fut construit. Cette île ainsi armée, semble ne s'être séparée du continent que pour l'avertir et le défendre des invasions étrangères.
Oléron compte à peu près 16.000 habitants; ils sont généralement bons marins et vaillants soldats. On trouve dans cette île des cercueils romains et des monnaies à l'effigie des empereurs. Sur le chemin qui conduit du village de Saint-Pierre d'Oléron à celui de Dolus, on voit une pierre haute d'un mètre 70 centimètres; c'est un de ces monuments celtiques que l'on rencontre dans la Saintonge et l'Aunis. On les nomme dolmens, de dol, table, maen, pierre, mais vulgairement pierres levées; c'est en effet une réunion de pierres brutes placées verticalement en terre, et supportant une plus grande pierre, qui, posée à plat, forme une espèce de table, placée de l'ouest à l'est comme pour être frappée par les premiers rayons du soleil. On regarde en général les dolmens comme des autels funéraires que les Celtes dressaient au milieu des bois et dans les endroits les plus écartés. La table en est quelquefois remplie de caractères; l'on y voit souvent un ou plusieurs trous ronds et une espèce de cavité en forme de rigole destinée sans doute à recevoir et à écouler le sang des victimes. On pouvait, en se plaçant sous cette pierre, être arrosé par ces affreuses libations, genre de purification fort en crédit chez les peuples anciens. Des ossements humains trouvés dans les fouilles faites sous quelques dolmens ont fait dire qu'ils étaient seulement des pierres tombales; mais si l'on se rappelle que les sacrifices humains avaient souvent lieu dans les Gaules, il sera naturel de penser qu'après l'effusion du sang, on enterrait là les victimes. Ce qui le prouve, c'est que presque toujours avec des ossements humains on en trouve d'animaux, ainsi que des couteaux de bronze ou d'autres instruments destinés aux sacrifices.
Malgré l'opinion générale, quelques auteurs prétendent que ces pierres levées étaient l'échafaud sur lequel s'exécutait la justice des druides, qui, du haut d'un chêne prononçaient les sentences capitales et écrivaient leurs arrêts sur des os.
La pierre levée que l'on voit près de Saint-Pierre d'Oléron est appelée par les gens du pays: Galoche de Gargantua. Le mot galoche vient de gallica, chaussure en bois que portaient les Celtes. A peu de distance de ce dolmen on en voit un autre auquel sa forme creuse fit donner le nom de Cuiller de Gargantua. Ce personnage de la mythologie celtique est célèbre dans beaucoup de provinces de l'ouest; c'est à lui qu'on attribue ou qu'on rapporte tous les ouvrages gigantesques; aussi l'on entend, dans quelques localités, donner aux pierres druidiques le nom de: Maison de Gargantua ou de Palèt de Gargantua. Quelques personnes pensent que le village de Saint-Pierre doit son nom à ces pierres consacrées, et que les chrétiens ayant à cœur d'effacer tous ces souvenirs du culte des druides, firent bâtir une église qu'ils mirent sous l'invocation de saint Pierre.
Dans le cimetière de ce village, il se trouve un monument du moyen âge que l'on nomme la flèche. Il s'élève en forme d'aiguille jusqu'à une hauteur de 23 mètres; un escalier tournant, placé à l'intérieur, conduit à la plate-forme; c'est de cet endroit que l'on observait les ennemis qui pouvaient arriver par la mer. Ce monument, parfaitement conservé, est de construction anglaise; il daterait du douzième siècle, au temps d’Éléonore ou de son fils Richard Cœur-de-Lion, qui, avant d'être roi d'Angleterre, était duc d'Aquitaine. Quelques personnes pensent que cette flèche svelte et élégante, placée au milieu de ce champ de mort, recouvre le corps d'un personnage célèbre; d'autres disent que c'était la croix d'un autel hozannier, devant lequel, selon la coutume de Saintonge, on disait la messe le jour des rameaux. A ces sortes d'autels et de croix, on suspendait des rameaux bénits.
La fertilité du sol d'Oléron dispense de l'usage des jachères; chaque année ensemencé, il donne d'excellentes récoltes. L'oignon est si beau, si sucré, récolté dans les dunes de Saint-Trojan, que son produit excède annuellement 300.000 francs. Quant aux marais salants, qui font la principale richesse de l'île, vous aurez une idée de leur produit quand vous saurez que dans la seule commune du château, l'impôt rapporte au gouvernement plus de un million et demi par an...
C'est charmant pour le budget et les propriétaires; mais pour le touriste, ami des ombrages, de beaux sites, des curiosités naturelles, et des grandes créations humaines... il pardonnera difficilement à Mazarin le voyage qu'il lui a fait faire à Oléron, et vous, mesdemoiselles, me pardonnerez-vous de vous y avoir fait voyager à mon tour?

                                                                                                              Mme Emma Ferrand

(1) Les latins prononçaient Ularious, île des houles.
(2) ce rocher s'appelle la barre de Godesan.

Journal des demoiselles, mars 1844.

jeudi 22 septembre 2016

Mystificateurs mystifiés.

Mystificateurs mystifiés.

Madame de Noizy avait un fils, âgé de quinze à seize ans, auquel elle était bien aise de procurer quelques-uns des plaisirs de son âge, mais qu'elle désirait être surveillé dans les commencements par un ami prudent qui pût lui en éviter les écueils. Le jeune homme avait grande envie d'aller à l'Opéra, et sa mère crut ne pouvoir mieux faire que de réclamer l'amitié de Marville (lieutenant général de police) pour l'y accompagner.
Celui-ci ne fit aucune difficulté d'y consentir, et le prince de Conti, qui se fit informer exactement de la manière dont il serait masqué, ne manqua pas cette occasion de lui jouer un tour cruel. Il fit rassembler une douzaine de filles publiques, auxquelles il distribua des billets de bal, sous la condition, très-agréable pour elles, d'y tourmenter autant qu'il leur serait possible, le lieutenant de police, dont il leur indiqua le déguisement.
Ces filles, fort contentes, se disposèrent à remplir leur commission avec le plus grand zèle. Elles s'associèrent encore plusieurs de leurs compagnes, et vinrent entourer le magistrat, qu'elles poursuivirent inhumainement, en le faisant reconnaître de tout le monde, et lui disant toutes les horreurs dont elles étaient capables. Marville chercha inutilement à les dérouter, en faisant semblant de se prêter à la plaisanterie, et paraissant jouer le rôle de lieutenant de police assez maladroitement pour faire croire qu'elles se trompaient.
Il lui fut aisé de savoir que ce perfide tour lui avait été joué par le prince de Conti, et il désirait avec impatience l'occasion de s'en venger, sans manquer cependant le respect dû à l'Altesse.
Un jour il apprend que le prince se dispose à aller dîner, le lendemain, dans une maison de campagne à huit lieues de Paris, et qu'il avait demandé ses voitures pour dix heures du matin, comptant bien faire ce petit voyage en moins de quatre heures. Aussitôt le lieutenant général de police dépêche des courriers dans tous les bourgs et villages sur la route, pour avertir que S. A. S. Monseigneur le prince de Conti devait y passer le lendemain et donner ordre de le haranguer et de lui rendre tous les honneurs dus à son rang, ce qui fut exécuté très-ponctuellement.
Arrivé au premier bourg, que le prince s'attend à traverser rapidement, sa voiture est arrêtée par les consuls et officiers municipaux en grand costume, et il est forcé d'écouter patiemment la plus plate harangue, à laquelle on imagine bien qu'il répondit brièvement. Il comptait en être quitte, mais, même cérémonie au second, au troisième village, et ainsi d'endroit en endroit, jusqu'à son arrivée, qui ne fut plus qu'à sept heure du soir.

                                                                                                  (Mystères de la Police)

Dictionnaire encyclopédique d'Anecdotes, Edmond Guérard, librairie Firmin-Didot, 1876.

Deux expressions proverbiales.

Deux expressions proverbiales.

Loger le diable dans sa bourse ou tirer le diable par la queue, sont deux locutions proverbiales dont le tour original est une maigre consolation pour les nécessiteux.
L'origine est peu connue: Loger le diable dans sa bourse vient de ce qu'à l'époque toutes les monnaies étaient marquées au signe de la croix que le diable ne peut voir pas plus en peinture qu'en gravure; en conséquence, le plus odieux de tous les diables, dit un dicton plus ancien, est celui qui danse dans la poche, quand il n'y a pas la moindre pièce marquée au signe de la croix pour l'en chasser.
Tirer le diable par la queue, c'est le fait d'un homme pauvre engageant une lutte avec l'esprit infernal, personnification du malheur et cherchant à l'éloigner de son logis en le saisissant par la queue, sans oser l'attaquer de front, à cause des cornes et des griffes.
C'est vraiment à tort que l'on suppose cette expression "loger le diable dans sa bourse" avoir son origine dans cette épigramme de Melin de Saint-Gelais, que nous modernisons.

Un charlatan disait en plein marché
Qu'il montrerait le diable à tout le monde.
Si n'y eust nul, tant fust-il empêché
Qui ne courust pour voir l'esprit immonde.
Lors une bourse assez large et profonde
Il leur déploye et leur dit: " Gens de bien,
Ouvrez vos yeux, voyez y a-t-il rien?
- Non, dit quelqu'un des plus près regardant.
- Et c'est, dit-il le diable, oyez-vous bien,
Ouvrir sa bourse et ne rien voir dedans.

Le petit Moniteur illustré, 20 janvier 1889.

mercredi 21 septembre 2016

Les étrangers à Paris.

Les étrangers à Paris.

Sait-on le nombre exact des étrangers qui ont déjà fait à Paris la déclaration de résidence prescrite par les nouveaux décrets?
Cent vingt-neuf mille.
C'est le chiffre qui a été donné hier par le président du conseil à ses collègues du cabinet.
Et le défilé des étrangers continue chaque jour plus nombreux à la préfecture de police.

Le petit Moniteur illustré, 2 décembre 1888.

Terrible expérience.

Terrible expérience.

Il y a trois ans, le 5 novembre 1885, le gouvernement d'Hawaï se décida à faire une expérience inhumaine sur la personne d'un certain Keanu, qui avait été condamné à mort pour un crime. Le docteur Arning lui inocula la lèpre dans la prison de Oahu.
Il s'agissait de constater si cette maladie, qui sévit avec intensité dans l'Archipel des îles Honolulu, est communicable par voie d'inoculation, en vue de tirer des conclusions sur la contagiosité de ce mal affreux.
Le 25 septembre dernier, sur la demande d'un ecclésiastique anglais qui s'intéresse à cette question, il fut procédé à l'examen de la victime de cette expérience par le docteur Emerson, président du conseil de santé, et le docteur Kimball, médecin du gouvernement à Honolulu; ces deux médecins rédigèrent et signèrent le procès-verbal suivant:
" Les oreilles tuberculeuses et considérablement hypertrophiées. Le front de même.
La face, le nez, le menton laissent voir des infiltrations tuberculeuses. La bouche est nette et indemne de tubercules. L'ensemble de la figure présente un aspect léonin.
Les mains sont gonflées, les doigts enflés aux phalanges inférieures, effilés vers le bout. Le bout de l'index et du pouce de la main gauche ulcérés par le contact de tasses de thé ou à café en étain, ce qui indique une anesthésie (peut être asthénie?)
Corps: le dos est maculé de tubercules aplatis, d'une surface inégale au toucher, d'une couleur brun jaunâtre. Le devant du corps, poitrine et abdomen, présente des plaques d'infiltration tuberculaire plus étendues que le dos, séparées les unes des autres par de plus grands intervalles, et d'une couleur plus vive, dans quelques cas même d'un rose rougeâtre, surtout à la partie supérieure du sternum.
Jambes: l'infiltration va s'amincissant jusqu'aux genoux; il y a une large tache brillante à l'intérieur de la cuisse. Au-dessous du genou, les jambes sont tout à fait nettes, la peau douce et unie au toucher.
Pieds: œdémateux, circulation mauvaise. Couleur bleuâtre. Plante des pieds nette.
Le siège de l'inoculation au tiers supérieur de l'avant bras gauche laisse voir une cicatrice d'un pourpre sombre d'un pouce et demi de long sur 5/8 de pouce de large, de forme irrégulière, d'aspect kéloïde, épaisse eu inélastique.
Les épreuves d'anesthésie n'ont pas été faites. Les yeux avec un sclérotique: bourbeux et injectés. Aucun signe de paralysie aux muscles de la face, aux orbicularis palpebrarum, aux mains ou aux avant-bras. Notre opinion décidée est que cet homme est un lépreux tuberculeux."
Ce document que nous avons tenu à reproduire dans sa concision scientifique soulève une grave question d'éthique. Est-il permis dans l'autre hémisphère comme dans le nôtre, à l'égard d'un Papou comme à l'égard d'un Européen, de soumettre un homme à une pareille expérience, quel qu'en soit l'intérêt physiologique ou même thérapeutique?
La vivisection animale a soulevé bien des protestations, particulièrement en Angleterre et de certains côtés où l'on n'a pas tenu un compte suffisant des nécessités de la science. Cette vivisection humaine déchaînera suivant toutes les vraisemblances un bien autre orage.

Le petit Moniteur illustré, 2 décembre 1888.

Janvier.

Janvier.


Janvier, en latin januarius, tire son nom de Janus, le plus ancien roi d'Italie dont la mémoire se soit conservée, et peut-être même le premier. La tradition place son règne cent cinquante ans avant l'arrivée d’Énée dans ce pays, et près de quatorze cents ans avant notre ère. Janus, après sa mort, fut mis au rang des dieux; et la forme sous laquelle on le représente nous révèle le genre de mérite qui lui ouvrit l'Olympe.
Son double visage atteste qu'il connaissait le passé et qu'il prévoyait l'avenir. On attribue à Janus plusieurs inventions utiles, entre autre celles des portes, qu'on appela januæ, du nom de leur auteur, et dont la garde lui resta: c'est ce qu'indiquent les clefs qu'il porte d'une main et la baguette qu'il tient de l'autre. Quelques auteurs ont cru voir dans Janus le soleil, maître des portes du ciel, qu'il ouvre le matin et ferme le soir; ils lui donnent, non pas deux, mais quatre visages, à cause des quatre parties du monde qu'il parcourt et des quatre saisons auxquelles il préside.
Dans l'astronomie moderne, janvier est le mois le plus voisin su solstice d'hiver, que l'on fixe au 21 décembre; c'est l'époque où le soleil s'abaisse le plus sous l'horizon, en s'éloignant de l'équateur d'une distance de vingt-trois degrés environ.
Pour se conformer à un usage antique, César plaça le commencement de l'année vers le solstice d'hiver; il voulut aussi que sa réforme coïncidât avec une nouvelle lune, comme en l'an 45 avant notre ère, qui fut la première de l'ère julienne. La nouvelle lune la plus voisine du solstice d'hiver, qui correspondant alors au 25 décembre, se trouvait le huitième jour après ce solstice: c'est de là qu'est venue la coutume de faire constamment commencer l'année, non au solstice, mais huit jours après.
En France, le mois de janvier n'a pas toujours été le premier de l'année. Les peuples modernes, en prenant les noms des mois anciens, n'en adoptèrent pas l'ordre. Dans la plupart des villes d'Italie et d'Espagne, le commencement de l'année était fixé à Noël. Sous les premiers rois de France, l'année s'ouvrait au mois de mars; dans le neuvième siècle, l'époque initiale en fut reportée à Noël; dans la suite, il n'y eut rien d'uniforme ni de constant; chaque province avait son usage: les unes commençaient l'année au 25 mars, les autres au 25 décembre; le plus grand nombre suivait la coutume de Paris, qui ouvrait l'année de samedi-saint, après la bénédiction du cierge pascal. 
En 1564, par un édit donné au château de Roussillon, en Dauphiné, Charles IX changea cet usage et ordonna qu'à l'avenir l'année commençât le 1er janvier.

Journal des demoiselles, janvier 1843.