jeudi 29 juin 2017

Le gommeux.

Le gommeux.

A chaque époque de l'histoire française, un nom plus ou moins fantaisiste a servi à désigner ceux que l'élégance, la prétention ou le succès, ou le chic, suivant l'expression moderne, mettaient particulièrement en évidence.

Les mignons, au temps de Henri II et Henri III.
Les beaux-fils, au temps de la Fronde.
Les menins, au temps de Louis XIV.
Les roués, au temps de la Régence.
Les merveilleux, sous louis XV.
Les fashionables, à l'époque des alliés.
Les dandys, sous la Restauration.
Les lions et les gants jaunes, sous Louis-Philippe.

Et enfin, ces derniers temps, les élégants ont portés tour à tour les noms de gandins, de petits crevés et de gommeux.




Le Musée universel, revue illustrée hebdomadaire, premier semestre 1874.

Le jeu de boules.

Le jeu de boules.

Le jeu de boules, un peu délaissé à Paris, est encore le jeu favori des Méridionaux. En Provence, on prend le jeu de boules tellement au sérieux que, lorsqu'une partie est engagée, soit sur les promenades, soit sur les places et chemins publics, un aréopage nombreux, grave, silencieux, attentif, environne les joueurs, commente, discute, approuve, critique tel ou tel coup avec animation.
Les enjeux sont souvent considérables, les paris sont tenus avec entrain. Les boules de bois simple ne sont guère employées que par des joueurs de petite force. Les véritables amateurs ne se servent que de boules ferrées. Ces boules sont en racines de buis; le ferrement consiste dans l'application de clous épais aplatis sur la surface entière de la boule.
L'amateur qui fait choix d'un jeu consistant en deux boules, les serre soigneusement dans un sac, dans un filet, à l'abri de toute altération et ne les prête à qui que ce soit. Il est familiarisé avec l'ampleur, le poids, l'allure de ses boules, qu'il manie avec aisance et adresse.

Le Musée universel, revue illustrée hebdomadaire, premier semestre 1874.

Le scionneur.

Le scionneur.

Nous extrayons le passage suivant des intéressantes études publiées sur Paris par M. Maxime Du Camp.
"L'homme qui la nuit se précipite sur un passant, lui demande la bourse ou la vie, l'étourdit d'un coup de pierre ou de bâton, est le scionneur; il est particulièrement dangereux, car il risque sa liberté, son existence même, pour voler. La vie humaine lui paraît chose fort méprisable, il n'en tient compte; lorsqu'elle le gêne, il la supprime. J'ai buté un pante (j'ai tué un imbécile), dit-il avec autant de tranquillité qu'un autre dirait: j'ai bu un verre d'eau. Ce sont les scionneurs qui parcouraient les bords du canal avant que le boulevard Richard-Lenoir en eût si profondément modifié les alentours.
Ils procédaient alors par le charriage de la mécanique, effroyable invention qu'ils n'ont que trop souvent mise en oeuvre. Deux scionneurs réunis avisaient un passant. L'un d'eux lui jetait autour du cou un mouchoir roulé de façon que les deux bouts pendissent sur les épaules, puis saisissant les deux bouts avec les mains, il enlevait le patient, dos à dos. Le malheureux, à demi étranglé, ne touchant plus terre, se débattait en vain sans pouvoir crier; l'autre scionneur pendant ce temps, visitait les poches, enlevait l'argent, la montre, le portefeuille, en un mot tout ce qu'il pouvait saisir, et d'un coup d'épaule, on envoyait la victime dans le canal.
Lorsque le scionneur est seul, qu'il sent le cœur faible et qu'il n'a pas le courage d'attaquer un homme de face, il l'étourdit en le sablant. Il tient à la main une peau d'anguille qu'il a remplie de sable fin, et qui, bien maniée, devient une arme terrible, car elle est à la fois très-flexible et très-lourde. Un seul coup habilement appliqué jetterait une colonne par terre. Quand l'homme ainsi assommé est dépouillé, le scionneur vide sa peau d'anguille et s'éloigne, les mains dans ses poches n'ayant sur lui aucune arme qui puisse faire soupçonner qu'il est l'auteur du meurtre commis.

Le Musée universel, revue illustrée hebdomadaire, premier semestre 1874.

mercredi 28 juin 2017

Pour se marier autrement que tout le monde.

Pour se marier autrement que tout le monde.

Au nom de la loi, vous êtes unis!- Que dieu bénisse votre union! - Quand le maire et l'ecclésiastique ont prononcé l'un après l'autre ces phrases rituelles accompagnées d'un petit discours bien senti, on s'en va: le mariage est dûment célébré.
Mais combien banale est cette cérémonie qui se passe, en France, par an, près de 230.000 fois dans le décor habituel; la salle des mariages à la mairie; l'église, le temple, la synagogue; les curieux goguenards faisant la haie pour voir passer des habits noirs, d'autres habits noirs, des robes de soie.
Banalité que tout cela. On a fait mieux en Amérique... et en France aussi. Mais le mariage qui détient le record le plus ancien est certainement celui du célèbre astronome Camille Flammarion. Au lieu de s'en aller en voiture ou en chemin de fer, comme un simple pékin, le savant et sa femme, qui est restée toujours sa dévouée collaboratrice, saluèrent poliment leurs invités et s'enfuirent... en ballon.




Un astronome ne pouvait aller chercher la lune de miel que dans le ciel étoilé.
Cette aventure ajouta encore à la renommée universelle du savant si populaire qui contribua tant et qui contribue encore à vulgariser les sciences astronomiques.
Seuls les Américains regrettèrent de ne pas avoir eu cette idée; ils jurèrent de trouver mieux qu'un voyage en ballon, et nous ne sommes pas certain qu'ils y aient réussi.
Ils eurent, il est vrai, le premier mariage en patins à roulettes, les mariés et leurs invités montés sur quatre roues, roulèrent vers le clergyman également "patiné" qui prononça les phrases sacramentelles.
L'esprit inventif des Yankees voulut se surpasser. Vers 1895, un mariage fut célébré sur l'Hudson en un cortège de bateaux pavoisés.




Sur le premier bateau, le pasteur officiait à l'avant, en face des deux conjoints, debout, tandis que les témoins et les amis ramaient à force de bras. Le deuxième bateau suivait de près: on y avait installé un harmonium et une fanfare qui jouaient alternativement des cantiques, des marches nuptiales et des refrains à la mode. On luncha dans un île et on s'amusa beaucoup. On assure qu'il n'y a pas eu de naufrage au retour.
A Union-Hill, New-Jersey (Etats-Unis), les trois frères Herbert épousèrent le même jour les trois sœurs Smith, au milieu d'une affluence considérable.




On a peut-être vu mieux à Paris, où en 1902, deux jeunes peintres élèves de Cormon, deux frères jumeaux, conduisirent à la Madeleine deux sœurs jumelles.
Un négociant du quartier du Sentier vit un jour entrer dans son bureau quatre de ses meilleurs employés qui venaient lui annoncer leur prochain mariage avec quatre employées de la maison! Le patron, charmé de l'aventure demanda que les quatre noces fussent célébrées ensemble et à ses frais, tout le personnel étant invité. Ce fut l'une des plus gaies noces parisiennes.
Retournons en Amérique.
Commencer ses noces par une douche, c'est peut-être excessif. Tel fut cependant le caprice de la fille d'un ingénieur du Massachusetts. Elle exigea que le mariage fut célébré... dans une cloche à plongeur, son père procédant à cette époque à la construction d'un pont.




Le pasteur dûment rétribué consentit à descendre dans la cloche; il avait conservé son costume noir à redingote et prit un fameux bain de pieds; les mariés et les témoins étaient en grand costume de bain.
Tout se passa correctement. Seul le clergyman attrapa un gros rhume.
Dans l'Etat de Vermont, deux jeunes voulaient se marier.
Les parents s'y opposaient; comment faire? Comme les lois américaines varient d'un Etat à un autre, le couple recourut à un pasteur de l'Etat voisin (New-Hampshire). Mais le jeune homme eût perdu un gros héritage en se mariant en dehors de l'Etat du Vermont. Aussi tourna-t-il la difficulté en priant le pasteur de venir à la borne frontière séparant les deux Etats.




Ainsi fut fait et le mariage fut déclaré parfaitement valable par les Tribunaux.
L'amour rend ingénieux. Voila qui va le démontrer. Certaine jeune fille, orpheline, avait été élevée par son oncle, un gros manufacturier. Quand le futur vint faire sa demande, l'oncle consentit de bon cœur, sans faire la moindre difficulté. Il exigeait seulement que le mariage fût célébré au sommet d'une cheminée de son usine.




Pas moyen de regimber avec ce diable d'homme; les témoins, les mariés, le pasteur, l'oncle et quelques intrépides grimpèrent donc par l'échelle de fer intérieure, jusqu'à 60 mètres de haut. Le cortège parvint sans difficulté sur la spacieuse plateforme supérieure. Les oui furent prononcés, le pasteur écourta son speech puis on descendit sans accroc. Mais la cheminée n'était pas neuve et on y avait mal essuyé la suie, de sorte que nos gens blancs en montant en ressortirent nègres, au milieu des lazzis des autres invités qui, restés en bas, ont baptisé cette escapade du nom de la Noce des Machurés.
Voilà déjà quelques mariages bizarres; mais il y en eut d'autres. On s'est marié en auto, à bicyclette, à la devanture de grands magasins, dans un wagon, sur un champ de courses, et il y a quelques années, en Suisse, au milieu des bois. Qui contractera maintenant un mariage vraiment excentrique? Nous n'avons pour le moment comme perspective que le dirigeable, l'aéroplane ou encore, dans l'immense profondeur des mers, les épousailles en sous-marin.
A qui le tour?
Pour être bizarres, ces mariages célébrés "pas comme tout le monde" n'en sont ni plus ni moins heureux que les autres.
Mais les "mariages excentriques" ont peu de chance de se populariser en France. Malgré notre ironie toujours prête à s'exercer aux dépens des cérémonies pompeuses, malgré nos plaisanteries faciles sur "monsieur le Maire", nous ne considérerions pas comme sérieux un mariage contracté sur une cheminée d'usine ou au fond d'une cloche à plongeur. Et on peut, en effet, concevoir quelque inquiétude pour la destinée d'époux qui apportent au début de leur union une fantaisie aussi exagérément outrancière.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 14 juin 1908.

Ceux de qui on parle.

Me Barboux.

Fils d'un avoué de Châteauroux, Me Barboux a fait ses études au collège de cette ville et à Orléans. Il vint s'inscrire à la Faculté de Droit de Paris et fut clerc d'avoué. C'est en 1859 qu'il prêta le serment d'avocat: il avait vingt cinq ans. Il ne tarda pas à être secrétaire de la Conférence des stagiaires et prononça à ce titre un éloge de Bethmont, mort en 1860, qui lui valut le prix fondé par cet avocat.
Déjà, à cette époque, Me Barboux était républicain. Il a conservé sans changement ses opinions premières, si bien qu'aujourd'hui, libéral endurci, il montre autant d'antipathie pour la majorité radicale que pour la réaction.
A la chute de l'Empire, il offrit ses services au Gouvernement de la Défense Nationale. On lui donna à choisir entre une préfecture et le poste de secrétaire du Conseil des prises maritimes. Il préféra ce dernier emploi.
En 1874, l'illustre Me Bétolaud, désirant se reposer, lui céda une partie de sa clientèle. Cette circonstance procura à Me Barboux des causes retentissantes, qui mirent en valeur son éloquence sobre, ferme et précise.




C'est lui qui a défendu Sarah Bernhardt, attaquée par la Comédie Française, il a plaidé pour les victimes de l'incendie de l'Opéra-Comique, pour le baron de Soubeyran contre le Crédit Foncier, pour Bontoux lors du krach de l'Union Générale, pour les de Lesseps dans le procès du Panama.
Ce dernier procès, on sait qu'il le perdit. La patience n'étant pas sa vertu dominante, on l'entendit déclarer, en désignant la Cour: "Je ne parlerai plus devant ces gens-là!" Il faut croire pourtant qu'il leur a pardonné, puisqu'il n'a pas cessé de plaider.
Il a même plaidé pour lui-même... auprès des académiciens dont il a plusieurs fois sollicité les suffrages. Il a fini par gagner sa cause, mais ce ne fut qu'au septième tour du scrutin qu'il obtint, chichement, les seize voix nécessaires à son élection. Cette parcimonie  est faite pour surprendre, car Me Barboux, républicain libéral, avocat des congrégations, de la Compagnie des Agents de Change, de la Société générale représente exactement l'opinion des classes fortunées et bien pensantes qui font les élections de l'Institut. Mais peut-être a-t-on gardé rancune à Me Barboux de son attitude au cours de l'Affaire, de la grande Affaire!
Pourtant Me Barboux n'a jamais fait de politique active. Il dédaigne les luttes mesquines que se livrent, sous couleur de faire les affaires du pays, des gens qui bien souvent n'ont pas su faire les leurs. Il n'a même pas d'indulgence pour ceux de ses confrères qui ont détenu une parcelle du pouvoir.
- Autrefois, aime-t-il à dire, quand un jeune homme avait l'ambition de devenir un grand avocat, je lui disais: faites-vous clerc d'avoué. Aujourd'hui je lui dis: mon ami, faites-vous donc ministre!
Ce n'est pas par jalousie que Me Barboux lance des pointes  à ses confrères. Mais il a l'esprit caustique et ses mots sont souvent cités dans les galeries  du Palais où, comme l'on sait, la fraternité n'a pas élu domicile. A un jeune avocat qui venait lui demander des renseignements sur un ancien bâtonnier dont il avait à prononcer l'éloge, Me Barboux, en lui montrant un tableau accroché au mur de son cabinet: Vous voulez savoir ce que je pense de Me Durier? Eh bien, c'est un excellent aquarelliste.
De Me Barboux, on pourra dire que c'était un bon dessinateur et un faiseur d'épigrammes qui n'épargna personne et ne fut pas non plus épargné; Mme du Gast un jour, d'une main leste, gifla l'honorable avocat. Ce sont là les menus risques professionnels.

                                                                                                                     Jean-Louis.

Mon dimanche, revue populaire illustrée, 14 juin 1908.

mardi 27 juin 2017

Le chêne de Clovis.

Le chêne de Clovis.


Presque toutes les forêts de France ont leurs arbres célèbres, leurs doyens historiques, auxquels s'attache une légende gracieuse ou terrible. A Fontainebleau, l'on vous montre le vénérable Pharamond. Gigantesque et chevelu, comme le héros dont il porte le nom, ce chêne séculaire domine de toute la tête les grands arbres de la Tillaie. Peut-être a-t-il vu en effet passer sous ses branches le roi farouche qui commanda les premiers Francs.
Dans les Vosges, à Contréxeville, vous saluerez le chêne de Henri IV, le souverain familier. Le bois de Vincennes enfin est fier de posséder l'arbre sous lequel saint Louis, accessible aux humbles comme aux puissants, rendait la justice à ses sujets.
Que ces légendes soient fondées ou non, elles sont charmantes. On y retrouve cette poésie du paysan, toujours un peu païenne, qui confond les grands hommes et les grandes choses. Le roi, le chêne, c'est tout un dans l'imagination populaire; Pharamond paraît aussi grand que son arbre, et les personnages de notre histoire prennent des proportions de contes de fées.
Souvent aussi la mort joue son rôle dans ces traditions. Le souvenir d'un crime, d'une exécution se perpétue, et donne aux ombrages épais, aux branches vigoureuses, aux troncs noueux, un aspect terrible. Il semble qu'il y ait encore du sang sur la mousse verte.
L'arbre qui a été témoin d'un meurtre reste sombre. On dirait qu'il garde, en l'exagérant, l'impression du drame d'autrefois.
C'est ainsi que le chêne de Clovis est resté longtemps un objet de crainte superstitieuse. Pourtant il n'avait assisté qu'à un acte de justice primitive, une de ces exécutions rapides si fréquentes aux premiers temps de notre histoire. Pourtant tout souriait autour de lui, l'herbe pleine de fleurs, l'eau pleine de rayons. Mais le souvenir tuait le paysage.




Non loin de cet arbre s'étaient rencontrés les soldats de Syagrius et ceux de Clovis. La bataille avait été terrible; les morts nombreux dans les deux camps. Cependant le chef des Francs remporta la victoire, et tous les trésors de l'ennemi tombèrent entre ses mains. On déposa le butin au pied  du plus vieux chêne de la forêt. C'étaient des vaisselles  d'or et d'argent, des ornements finement ouvragés, des armes magnifiques et, par dessus tout, un vase merveilleux, d'une richesse et d'une beauté incomparables.
Suivant l'usage, on procède au partage des prises. Clovis donne à chacun de ses compagnons une part des dépouilles et garde pour lui le vase précieux.
A ce moment un soldat s'avance.
- C'est moi qui l'ai trouvé, dit-il, je le veux pour ma part.
- Tout ce qui est ici m'appartient, répond le roi.
- Nous l'aurons donc ni l'un ni l'autre, s'écrie le soldat.
Et d'un revers de sa hache, il brise l'oeuvre d'art en mille pièces.
Clovis se contint; mais le lendemain, passant ses troupes en revue, il s'arrêta devant un de ses soldats et jeta sa javeline à ses pieds. Pendant que celui-ci se baissait pour la ramasser, Clovis leva sa framée sur lui et lui fracassa la tête.
Puis se tournant vers ses guerriers:
- Souvenez-vous du vase de Soissons!

                                                                                                              Ed. Morel.

Le Musée universel, revue illustrée hebdomadaire, premier semestre 1874.

Traditions anglaises.

Traditions anglaises.

La mort du révérend John Dymoke nous a fait penser à la plus curieuses relique de la féodalité, en Angleterre. Ce révérend gentleman est le dernier grand champion royal qui était supposer assister au couronnement. 
Ses fonctions consistaient, après que la trompette avait sonné, à porter le défi à toute personne qui contesterait le droit du souverain à la couronne. Cette cérémonie n'a pas été pratiquée lors de l'avènement de la reine Victoria, ni lors de celui de Guillaume IV. La dignité héraldique existait toujours, mais la cérémonie était tombée en désuétude.
Pendant près de cinq cents ans cette cérémonie s'accomplissait avec une certaine pompe. Autrefois, une grande solennité avait été attachée à ces fonctions. Le champion était dans l'usage de se baigner et de veiller toute la nuit en véritable chevalier du bain. Puis il exécutait des passades, à Westminster, armé de pied en cap, monté sur un cheval blanc, précédé de trompettes. Il jetait, en signe de défi, son gantelet sur les dalles. Cela se fit encore au couronnement de Georges IV. 
John Dymoke est mort grand champion royal héréditaire mais sans avoir jamais jeté le gant à qui que ce soit.

Le Musée universel, revue illustrée hebdomadaire, premier semestre 1874.

Arnay-le-Duc.

Arnay-le-Duc.


Arnay-le-Duc est une petite ville de l'Auxois, région bourguignonne renommée par sa fertilité et par l'abondance de ses grains. Siège d'un bailliage particulier, elle devint en 1789 le centre de l'administration d'un district du département de la Côte-d'Or, et fut réduite plus tard à être simple chef-lieu de canton de l'arrondissement de Beaune.
Cette contrée, située entre les montagnes granitiques du Morvan, a cela de particulier qu'aucune rivière n'y pénètre, tandis qu'elle donne naissance à de nombreux cours d'eau, dont les uns vont chercher l'Océan et les autres descendent vers la Méditerranée.
Coquettement assise sur le penchant d'un coteau baigné par l'Arroux, le ville est environnée de villages, de châteaux, et domine de belles prairies et de grandes forets. C'est depuis 1342, c'est à dire depuis le cession de la châtellenie par Perrinette d'Arnay au duc de Bourgogne, Eudes, qu'Arnay ajouta à son nom celui de "le-Duc" qu'elle changea, pendant la Révolution, contre celui de "Arnay-sur-Arroux".
Elle a donné naissance à Bonaventure Desperriers, le spirituel valet de chambre de Marguerite de Navarre, qui collabora à la Marguerite des Marguerites et à l'Heptaméron, et ne put survivre à la disgrâce que lui valut le Cymbalum mundi. Deux autres Arnétois célèbres furent: Alexis Artus, fils d'un pauvre boulanger, qui devint recteur de l'université de Paris et principal du collège de Navarre, et Marcenay d'Eguy, qui grava d'admirables portraits d'Henri IV, de Sully, etc.
Après la mort de Philippe de Rouvre, le lieutenant du roi Jean céda, le 25 mars 1361, aux habitants d'Arnay-le-Duc le château dit de Motte-Forte et ses dépendances, à charge de les entretenir et réparer et de payer au prince "treize livre six sols huit deniers de cense perpétuelle". Le 17 mai 1593, les échevins décidaient la démolition "jusqu'à rez de terre" de la tour du Fer-à-cheval "du chastel de la Motte-Forte d'Arnay".
Du haut de l'une des tours, celle qu'on appelle "la Lanterne", aussi bien que de la promenade plantée où les habitants se réunissent chaque année pour renouveler les anciens jeux de l'arquebuse, on jouit d'un splendide panorama: au loin se profile, sur les bois noirs, les étangs dont les eaux miroitent au soleil couchant et les moulins babillards du vallon de l'Arroux; sur la grande route de Paris à Lyon, qui borde la terrasse de cet immense square, roulent les lourdes diligences, traînées par cinq chevaux dont les bruyants grelots répondent au clic-clac du fouet du postillon...
Sur le point le plus élevé de la ville, s'élève le château moderne, ancienne propriété des princes de Condé et de Lorraine.
Le 2 mai 1634, madame de Montessut, veuve du marquis de Mirebeau, voulant éviter à son très-jeune fils les embarras d'une instance élevée par le domaine royal en revendication de la seigneurie d'Arnay-le-Duc, démembrée, disait-on illégalement de l'ancien domaine ducal, avait vendu cette terre au prince de Condé.
Ce dernier ne fut pas plutôt en possession, qu'il parut attacher une véritable importance à cette acquisition, au point de vue de la chasse surtout, et qu'il voulut y joindre un château; pour cela, il ne trouva rien de mieux à faire que de se faire adjuger, par décret du Chatelet à Paris, le grand et ancien manoir de MM. de Juilly, lequel fut aussitôt restauré, embelli et magnifiquement meublé. On peut juger, d'après les vestiges encore debout, quels remarquables travaux y furent exécutés par les artistes les plus en renom à cette époque.
L'architecture du portail, des fenêtres et de quatre cheminées, aussi bien que les sculptures qui les décorent et les peintures des planchers, offrent des spécimens fort curieux des dernières années de la renaissance.



La cheminée que nous reproduisons ici est digne de prendre place à côté de celle du Mans, actuellement à Cluny, et de celles d'Ecouen et de Fontainebleau.
Le prince de Lambesc, seigneur d'Arnay, dès 1752, accorda en 1764, sous la seules clause d'entretien, la jouissance de son château, pour servir d'hôtel de ville.
Lors de la vente des biens nationaux, le vieux monument devint propriété particulière.

                                                                                                   V. -F. Maisonneufve.

Le Musée universel, revie illustrée hebdomadaire, premier semestre 1874.

lundi 19 juin 2017

Un incendie à Londres.

Un incendie à Londres.


En voyant le ciel de Londres chargé de fumée noire, en comptant le nombre d'usines et de fabriques dont les fourneaux sont sans cesse allumés, on comprend les précautions que les habitants de cette ville prennent contre les incendies, et l'on s'explique comment il n'y a pas de capitale où les secours soient mieux organisés.
Quand vient le soir, on dispose le long des murs des principaux édifices publics de longues échelles à roulette. On visite les pompes déposées dans les diverses paroisses et dans les monuments. On constate le bon état des chevaux qui doivent les traîner.
Aussi, dès que le cri d'alarme a retenti, hommes et bêtes sont sur pied. Dans les rues endormies, des équipages étranges à quatre chevaux galopent ventre à terre. Les machines sont transportées avec la vitesse de la poste sur le lieu du sinistre.
On ne se figure pas l'effet saisissant que produisent sur leur passage des pompes, les chevaux lancés, le bruit des roues, l'éclat des torches que portent les firemen au milieu d'une nuit obscure. Cette vision, qui passe si rapidement, a quelque chose de solennel et de terrible.
Beaucoup d'Anglais de Londres sont passionnés par ce spectacle. Nous nous sommes laissés dire qu'il existait un philanthrope original dont la principale préoccupation était d'assister aux incendies. Il a établi son domicile dans le voisinage d'un poste de pompiers. Quatre chevaux qui lui appartiennent attendent tout harnachés dans son écurie.
A peine le cri: Au feu! a-t-il retenti, qu'il se précipite vers le poste et qu'il attelle ses chevaux à la machine. C'est un bonheur pour lui de conduire en personne son attelage sur le point où le secours est demandé.
Tandis qu'à Paris les maisons riveraines de la Seine ne sont pas plus protégées contre le feu que celles qui en sont les plus éloignées, on a songé à utiliser à Londres l'eau de la Tamise pour donner aux propriétés bâties sur les quais des secours plus efficaces et plus rapides. A cet effet, on amarre sur certains points du fleuve des pompes flottantes. Ce sont des bateaux d'un genre spécial chez lequel la vapeur joue un double rôle. Non-seulement elle sert, comme les steamers ordinaires, à diriger le bâtiment sur un point ou sur un autre, mais encore elle met en mouvement la pompe et projette avec une grande vigueur des jets d'eau puissants sur les constructions embrasées.




Il est regrettable que Paris ne jouisse pas d'un outillage semblable. Ne devrait-on pas maintenir à poste fixe une embarcation de ce genre devant le Louvre? On frémit quand on songe aux pertes irréparables que causerait un incendie dans les galeries qui renferment tant de trésors artistiques. La seine se trouve bordée de bâtiments publics. Une seule pompe flottante pourrait au besoin protéger l'Administration des tabacs, le Garde-Meuble, le Ministère des affaires étrangères, le Louvre, l'Institut, la Monnaie, l'Hôtel de ville, le Conseil d'Etat, la Caisse des dépôts et consignations. Tous ces monuments qui ont été la proie des flammes et que l'on se propose de relever sur leur emplacement primitif seraient par ce moyen garantis contre les dangers d'incendies nouveaux.

                                                                                                                    O. Renaud.

Le Musée universel, revue illustrée hebdomadaire, premier semestre 1874.

dimanche 18 juin 2017

Incroyables et Merveilleuses.

Incroyables et Merveilleuses.


Celui qui se serait promené dans les allées du Palais-Egalité, ci-devant Palais-Royal, le décadi soir de vendémiaire de l'an VII, ce fameux an VII qui devait amener la ruine des républicains, événement dont les conspirateurs monarchistes étaient si persuadés qu'ils portaient gravé sur leur breloque une lancette, une laitue, un rat, emblème qu'ils traduisaient ainsi: l'An VII les tuera (lancette, laitue, rat), celui-là, dis-je, aurait vu deux individus venant en sens opposé, s'arrêter subitement l'un en face de l'autre, tirer de leur poche une sorte de lorgnette, qu'il décoraient du nom de lorgnon, puis, après s'être examiné un moment, s'apostropher ainsi:

- Ma paôle! je me t'ompe pas!
C'est toi, chevalier fier-à-bras!
Tu n'es donc plus dans la misère?
- Non, gâce aux soins déicats
De ma bonne et folle gran'mère,
Je viens pésider aux Etats.

- Tant mieux, paôle supême! es-tu rayé! Combien as-tu payé.
- Rien d'honneug!
- Pas possible?
- Z'ai une zolie petite zoeur... sarmante, délicieuse, en péüque blonde, lutine comme un ange en péüque bûne, et...  et la petite zoeur, elle m'aime tant que tout s'est arrangé. Mais entrons au café, nous prendrons le punch... J'ai mal à l'estomac, paôle vete!
Les deux personnages qui parlaient de cette façon ridicule et prétentieuse, laissant pour ainsi dire tomber les paroles du bout de leurs lèvres, escamotant les r et les l, et zézayant comme des enfants, étaient des incroyables, les imitateurs de la jeunesse dorée de 1780, les prédécesseurs des gandins, des dandys et des petits-crevés. Leur costume n'étaient pas moins grotesque que leur langage. Leur tête disparaissait sous un immense chapeau à claque, dont les bords étaient relevés en gondole, ou tournés d'une manière non moins fantastique.
Cette coiffure avait fait dire à quelqu'un qui les connaissait bien:

A défaut de grandes têtes
Il faut bien de grands chapeaux.

De dessous ce couvre-chef gigantesque, s'échappaient des masses de cheveux pendantes, des sortes de cadenettes relevées derrière seulement par un peigne d'écaille, ou enfermées dans une bourse. Quant à l'autre partie, qui tombait éplorée et vagabonde le long des oreilles, elle constituait la coiffure dite oreilles de chiens, et qu'on retrouve sur les portraits de Bonaparte, datant de cette époque. Du sein d'une cravate énorme sur le milieu de laquelle s'étalait un nœud des plus flamboyants, sortait un morceau de la figure, car le pli supérieur de cet échafaudage de mousseline blanche devait recouvrir la lèvre inférieure, et c'est de la moitié de la bouche seulement que l'incroyable laissait tomber ces paroles estropiées qui lui semblaient si harmonieuses. Sur cette cravate retombaient, comme pour l'orner, d'énormes boucles d'oreilles, parfois simples anneaux d'or, le plus souvent accompagnées de camées, que l'imitation de l'antique avait mis à la mode, et que nos soldats avaient rapportés d'Italie. Les bijoux étaient loin de manquer à ce harnachement des incroyables: sur la poitrine s'étalait tout un attirail bruyant de chaînes, de médaillons, de lorgnons et de pendeloques qui faisait ressembler leur propriétaire à un fabricant de bijoux en faux.




L'un des deux interlocuteurs avait une redingote allant à mi-cuisse, couleur bleu-verdâtre, avec d'immenses revers, des poches à un pied au-dessous de la hanche, et un collet noir bizarrement découpé. L'autre au contraire était affublé d'un habit à larges basques, carré comme quatre planches, et orné  de boutons de nacre larges comme des pleines lunes. Cet habit se croisait sur un, parfois même sur deux gilets superposés, auxquels venaient aboutir une culotte en velours noir, se perdant dans d'immenses bottes à revers qui se relevait au bout du pied en une pointe énorme et menaçante, tandis que l'autre interlocuteur avait des chausses rayées en travers, aux couleurs tranchées, aux cercles alternativement jaunes, blancs et rouges, et des souliers également à la poulaine. Un cep de vigne, qui se changeait parfois en bâton noueux, tenait lieu de canne et complétait l'accoutrement.
Quelque étrange que pût paraître l'incroyable, il semblait cent fois plus grotesque encore lorsqu'il donnait le bras à la merveilleuse, nom donné aux élégantes de cette époque, et dont le costume jurait complètement avec celui de l'incroyable. Ce dernier, en effet, avait puisé des inspirations un peu partout, mais principalement de l'autre côté de la Manche, pour composer ce chef-d'oeuvre de bouffonnerie; la merveilleuse, au contraire, était allée demander ses inspirations à l'antiquité, que les idées républicaines venaient de remettre à la mode. Deux opinions s'étaient formées dans le clan des merveilleuses, les unes cherchaient à Athènes le véritable type du costume antique, et le trouvait réduit à sa plus simple expression. Dans les cheveux coupés courts, serpentaient deux ou trois galons de laine rouge: cette coiffure avait succédé à la coiffure à la victime, que les femmes échappées à l'échafaud rapportaient de leur prison, et qui coupait les cheveux ras derrière la tête, pour les laisser retomber sur le front en signe de deuil. C'est ainsi qu'on allait au bal des victimes, un schall rouge sur les épaules et un collier rouge autour du cou.




Pour en revenir aux merveilleuses, elles portaient, sur une simple chemise de percale, une robe antique, sans manches, très-largement décolletée, et dans laquelle elles se trouvaient comme emprisonnée, tant était grande son étroitesse: un mince ruban de laine rouge la serrait sur la poitrine. Les jambes étaient nues et le pied chaussé d'un cothurne, qu'attachait un autre galon de laine rouge. Un chou déparait ce costume de statue antique: le sac appelé ridicule que les dames attachaient à leurs côtés pour y mettre leur bourse et leur mouchoir: mieux valait, ce qui se fit tout d'abord, c'est à dire avoir un cavalier servant qui vous suivait partout, portant votre mouchoir de poche. Mais l'on protesta bientôt, contre cette simplicité du costume grec, et les raffinements du luxe romain devinrent à la mode à leur tour. Les fronts se couvrirent de tresses parfumées et mêlées de diamants; la robe, devenue plus ample, fut ornée de broderies d'or et d'argent; des anneaux d'or et des diamants s'introduisirent au milieu des doigts de pieds, enlevant au cothurne son primitif cachet de simplicité. N'oublions pas la perruque blonde qui était d'obligation: chaque merveilleuse en avait vingt-cinq ou trente, de nuances diverses et coûtant vingt-cinq louis chaque. Ce costume était celui de ville aussi bien que celui de soirée; tout au plus la merveilleuse jetait-elle, pour sortir, un chapeau de paille avec un fichu en marmotte sur sa tête. Les fluxions de poitrine, les pleurésies fauchaient sans pitié dans les rangs de ces élégantes, qui restaient aussi impassibles devant les coups de la mort que leurs frères et leurs maris devant le canon de l'ennemi: les faibles, les maladives succombaient, les autres couraient intrépides à de nouveaux plaisirs et à de nouveaux triomphes.
Qu'on se figure la réunion des incroyables et des élégantes dans les salons du Directoire, où les membres du gouvernement, ceux du Conseil des Cinq-cents et ceux du Conseil des Anciens, avaient chacun leur costume particulier. Le membre du Conseil des Cinq-Cents portait la robe blanche et longue, la ceinture bleue, le manteau écarlate (le tout en laine avec la toque de velours bleu.) Le membre du Conseil des Anciens avait un costume de même forme que celui du Conseil des Cinq-Cents; la robe était en bleu violet, la ceinture écarlate, le manteau blanc, le tout en laine également, et la toque de velours de même couleur que la robe. Des broderies de couleur ornaient ces deux vêtements. Les Directeurs avaient deux costumes: l'un pour les fonctions ordinaires, l'autre pour la représentation des fêtes officielles. Le costume ordinaire se composait ainsi: habit-manteau à revers et à manches, couleur nacarat, doublé de blanc, richement brodé en or sur l'extérieur et sur les revers; veste longue et croisée, blanche et brodée d'or; l'écharpe en ceinture, bleue à franges d'or, le pantalon blanc (le tout en soie), le chapeau noir, rond, retroussé d'un côté, et orné d'un panache tricolore, l'épée portée en baudrier sur la veste; la couleur du baudrier nacarat. Le grand costume comprenait l'habit, manteau bleu, et par-dessus un manteau nacarat.
C'est dans les salons remplis de cette foule bigarrée et sur laquelle venaient encore trancher les costumes des officiers de toutes armes et de tous grades, que chantaient Elleviou et Garat, que le danseur Thréniz exécutait ses savantes pirouettes au milieu d'un cercle d'admirateurs et surtout d'admiratrices, que Musson, Touzé et Legras se livraient à ces mystifications qui étaient à la mode alors, et qui formaient une des distractions les plus appréciées de la haute société de ce temps. Elle était un peu mélangée, cette société, et il y régnait un autre ton que dans la salle de l’Oeil-de-Bœuf de Versailles: fournisseurs enrichis, spéculateurs favorisés par la fortune, soldats qui avaient passé en un jour du grade de caporal à celui de général, tout cela se coudoyait avec les rares débris de l'ancienne aristocratie.
C'était dans ces réunions qu'on entendait la maréchale Lefèvre dire à Talleyrand, pour le complimenter de l'excellence de son dîner:
- Savez-vous, citoyen ministre, que vous nous servez là un fameux fricot.
- Heu! heu! ce n'est pas le Pérou, répliquait le malin diplomate.
Parfois ces fêtes étaient interrompues par le bruit des crosses de fusil retentissant dans l'antichambre: c'était la réquisition des hommes propres à l'armée qu'on venait opérer de cette façon expéditive. Les dames étaient mises dans une chambre, les hommes parqués dans une autre; on choisissait ceux qui paraissaient le plus aptes au service militaire, on les emmenait, puis le bal recommençait, comme si rien d'extraordinaire ne fût arrivé. Ces jeunes hommes qui, sous l'habit de l'incroyable, avaient tous les ridicules, toutes les sottes prétentions du dandysme, retrouvaient, en endossant l'habit militaire, toutes les vertus du citoyen, tous les courages du héros. Duclos dit avec raison: "Le Français est le seul peuple dont les mœurs puissent se corrompre, sans que le caractère vienne à s'altérer".

                                                                                                                 Adrien Desprez.

Le Musée universel, revue illustrée hebdomadaire, premier semestre 1874.

samedi 17 juin 2017

Une journée de Louis XIII.

Une journée de Louis XIII.

La plupart de nos rois avaient auprès d'eux un médecin qui, non-seulement prenait soin de leur santé, mais encore consignaient dans un Journal la moindre de leurs actions. 
Celui de Louis XIII s'appelait Hérouard. Voici une page de ce journal qui intéressera surtout les gastronomes, car elle les renseignera sur la manière de manger au dix-septième siècle; elle est citée dans le curieux livre de M. Armand Baschet, Le roi chez la reine
"Le 25 janvier 1619, vendredy. Éveillé à huit heure et demie, pouls plein, égal, pansé, chaleur douce: levé, bon visage, gay... peigné, vestu, prie Dieu. Neuf heures un quart, déjeuné: un œuf à la coque avec beaucoup de pain; grains de raisins blancs; pain trempé dans de l'hypocras beaucoup; beu au demeurant fort trempé d'eau. Va à la chapelle, au conseil.
"A onze heures trois quarts, disné;
"Grains de raisins blancs; pain; bout d'asperge en salade; olives de Provence; riz cuit au laict; bouillie; pois en potage; le dedans de huit rissoles remplies de pies d'amandes pilées; langues de carpes frites; de la carpe, sans langue; de la truite; cerises dans une petite tarte; un peu de pomme de Calleville avec sucreries; deux macarons sucrés à l'eau rose; cerises confites; tranche de coing confit; pain peu; beu du vin clairet fort trempé; dragée de fenouil, la petite cuillerée.
"Va chez la reine; va par la galerie aux Tuileries, revient à cinq heures et demie par le même chemin au conseil; monte chez M. de Luynes où il recorde son balet, reviens à sept heures et demie, soupé;
"Grains de raisins blancs; pain, houblon; salade au vinaigre et au sucre; olives de Provence; laict d'amandes; potage fait de pain bouilli à l'huile; potage au laict; langues de carpes frites; le dedans de huit rissoles remplies d'un peu d'amandes pilées; beu du vin clairet fort trempé; une aiguillette de sole au jus d'orange; de la truite, de la carpe; le dedans d'une petite tarte d'abricots; un peu de pomme de Calleville; marrons sucrés à l'eau rose; cerises confites; une tranche de coing frais confit; beu du vin clairet fort trempé; dragée de fenouil, la petite cuillerée."
Ceci est un repas maigre; les jours gras, la table n'était pas moins abondamment servie. Voici les principales viandes qu'on trouve indiquées dans le journal d'Hérouard, et pour un seul repas: "Veau bouilli; la mouelle d'un os; chevreau bouilli; les oreilles, les yeux et un peu de cervelle; gigotteau de moutonneau en carbonade; vinaigrette d'oyson; oyson rosti; les ailes de deux pigeonneaux rostis avec pain."
Toutes les journées se terminaient par la formule invariable: va chez la reine, revient à dix heures devestu... beu de la tisane, mis au lict, prie Dieu.

                                                                                                            G. Guran

Le Musée universel, revue illustrée hebsomadaire, premier semestre 1874.

vendredi 16 juin 2017

Le tsar Nicolas II.

Ceux de qui l'on parle:
      Le tsar Nicolas II.



Quand on réfléchit à l'épouvantable cauchemar que doit être la vie du tsar et de sa femme, constamment menacés dans leur personne et dans celle de leurs enfants, on admire qu'il y ait en Europe, au vingtième siècle, une famille capable de s'assujettir aussi étroitement à un simple préjugé.
Voilà un homme qui ne peut traverser une ville, qu'elle soit russe, allemande, française, belge sans rencontrer une foule de gens qui désirent sincèrement sa mort et dont quelques-uns n'attendent qu'une occasion propice pour l'assassiner. 
Voilà une mère qui trouve jusque sur le lit de son fils, apportées par quelles mains? on ne sait, des lettres condamnant le père et l'enfant à mort; et la tsarine n'ignore pas qu'Alexandre II fut averti de sa condamnation par une lettre trouvée sous sa serviette.
Parfois, par le fait du hasard ou à la suite d'une dénonciation, on découvre les préparatifs d'un attentat. Dernièrement dix-sept bombes avaient été dissimulées en divers endroits du château impérial et des fils électriques les reliaient.
Et pour que ces gens échappent à ces dangers perpétuels et aux transes épouvantables par lesquelles ils passent, pour qu'ils vivent tranquilles et se consacrent à l'éducation de leurs cinq enfants, dont l'aînée n'a pas treize ans, il suffirait qu'emportant chacun leur dot, ils quittassent leurs trônes branlants et leurs sujets rebelles.
Seul, le préjugé de l'autocratie commande à Nicolas II de tenir tête à cette foule d'hommes en discorde qu'il s'obstine à considérer comme son peuple.
Pour remplir on ne sait quelle mission providentielle, cet homme faible et pieux sacrifie tous les ans des milliers d'individus: ceux qu'il condamne et ceux qu'il emploie. Il expose journellement sa vie et celle des siens. Il est héroïquement absurde.




Ce n'est pas par ironie que je viens de parler de la piété du tsar.
Ce caractère faible présente les contradictions les plus étranges: ses intimes rapportent qu'on l'a vu plus d'une fois, pendant la guerre russo-japonaise, pleurer à la lecture des dépêches relatant les terribles batailles engagées dans les plaines de Mandchourie.
Pieux, il l'est jusqu'à la superstition. Il a pour confident un moine qui passe dans le peuple pour un sorcier et dont Nicolas II ne se sépare guère plus que de son ombre. Il n'a jamais pris une décision grave sans consulter son Éminence grise, le père Jean de Cronstadt.
Le tsar Nicolas Alexandrovitch est né à Saint-Pétesbourg le 18 mai 1868 (6 mai dans le calendrier russe). Il règne depuis la mort d'Alexandre III dont il était le fils aîné (1894).
Son père lui donna des maîtres nombreux et choisis, et voulut que son éducation fut parfaite. Aussi une de ses plus grandes joies fut-elle de recevoir un rapport que le tsarevich, âgé de seize ans, lui adressa à la suite de son premier voyage dans l'Empire. Mais aucun des maîtres du jeune Nicolas n'avait-il collaboré à la rédaction du rapport?
Le tsarevitch était déjà colonel, chef ou propriétaire de divers régiments russes ou étrangers, quand il entreprit un deuxième voyage qu'il poussa jusqu'en Cochinchine et jusqu'au Japon, où un fanatique, devançant de quinze ans les événements, le frappa et le blessa à la tête.
C'est sur le désir exprimé par Alexandre III à son lit de mort que Nicolas fut fiancé à la princesse Alix de Hesse, sœur du grand duc régnant sur les Hessois; en se convertissant au culte orthodoxe, la princesse prit le nom d'Alexandra.
Veut-on connaître une des occupations favorite de la tsarine? Pendant que les révolutionnaires se font assommer par les Cosaques la douce impératrice contemple sa collection d’œufs de Pâques! elle en a, paraît-il, plus de cent cinquante; le plus beau est en or émaillé de roses et renferme une reproduction du carrosse qui lui servit le jour de son mariage. C'est celui qu'elle préfère, car elle est bonne épouse, la femme du Petit Père.

                                                                                                                        Jean-Louis.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 24 mai 1908.

mercredi 14 juin 2017

Les armes à double emploi.

Les armes à double emploi.

De tous temps, les armuriers se sont ingéniés à composer des armes pouvant servir à deux usages. Leurs essais n'ont pas toujours été heureux. A part l'application de la baïonnette au fusil, qui permet au fantassin d'être à la fois tireur et lancier, on n'a jamais fait que des instruments incommodes et disgracieux, toutes les fois que l'on a voulu faire des armes à double emploi. On ne se figure pas jusqu'à quel point les inventeurs ont poussé la fantaisie. Il y eut un moment où l'on fabriqua des arbalètes dont le manche large et creux formait une guitare. C'était un engin bien pratique pour les coureurs d'aventures, pour les beaux galants couverts de manteaux couleur muraille, qui venaient la nuit exécuter des sérénades sous les balcons ciselés. Muni de son instrument, le chanteur était toujours sur ses gardes. Les laquais de la maison, excités par un jaloux, faisaient-ils mine de se jeter sur lui, sa main n'avait qu'un geste à faire pour quitter les cordes harmonieuses et pour saisir la gâchette. C'était simple comme un changement de ton. A la romance interrompue succédait le duel à mort. L'arbalète cessait de moduler et la mandoline meurtrière commençait ses chants de mort.
Nous ne croyons pas que l'on ait renouveler depuis cette excentricité. Il n'est venu à l'idée de personne de faire des flûtes-sarbacanes ou des ophicléides-canons. Cependant l'on a singulièrement abusé de la musique dans notre siècle; les cafetières, les sophas, les tabatières, les talons de botte à musique sont là pour le prouver.
Par exemple, les armuriers ont toujours chercher à combiner deux armes en une seule. La gravure que nous donnons représente une de ces armes à double emploi. 




C'est une hache-pistolet du seizième siècle. Elle a été composée au moment où les pistolets venaient d'être inventés (1544) et où les haches commençaient à disparaître de l'équipement militaire. Le pistolet, comme on le voit, est long et lourd, comme un mousqueton. Son mécanisme, encore très-compliqué, prend un développement exagéré qui dépare l'ensemble et qui contraste avec l'élégance et la légèreté de la hachette. Une poignée massive et solide, protégé par une garde ronde, permet de s'en servir facilement comme arme de percussion, mais n'offre aucune des qualités requises pour faire une bonne arme de tir.
Par exemple, ce qu'il faut admirer dans cette curiosité, c'est la finesse des arabesques et des ciselures. Le métal a été fouillé par un burin exercé, et ce spécimen de l'armurerie fantaisiste du seizième siècle est un véritable bijou artistique.
De nos jours, la hachette n'a plus d'utilité ni pour l'attaque ni pour la défense. C'est un outil pour le génie militaire. Ce n'est plus une arme. Aussi nos armuriers modernes ont-ils porté leurs vues d'un autre côté. Ce qu'il font maintenant, ce sont des revolvers à pointe, des pistolets qui se terminent en poignard, des couteaux de chasse dans le manche desquels se cachent d'imperceptibles coups-de-poing. Tous ces objets sont destinés, croyons-nous, à amuser les collectionneurs de l'avenir; quant à présenter quelque utilité pratique, il nous est permis de penser que cela ne leur arrivera jamais.

                                                                                                                   O. Renaud

Le Musée universel, revue illustrée hebdomadaire, premier semestre 1874.

Les fiacres et les remises.

Les fiacres et les remises.


Le service des chaises à porteur qui furent si longtemps l'unique véhicule des Parisiens et qu'un entrepreneur avait songé à ressusciter, il y a quelques années, était devenu tout à fait insuffisant au dix-septième siècle, alors que la population croissait d'année en année (1); mais les premiers carrosses à cinq sols de Blaise Pascal ne firent leur apparition qu'en 1662, tandis que dès 1640, un nommé Nicolas Sauvage, facteur des maîtres de coches d'Amiens, installa des voitures qui, toujours attelées, attendaient le bon plaisir des voyageurs. Ces voitures reçurent aussitôt le nom de fiacres auquel il paraît difficile d'assigner une étymologie indiscutable. D'aucuns y voient une allusion à un moine des Petits-Pères, nommé Fiacre, qui venait de mourir en odeur de sainteté et dont l'image aurait été placée, comme une sauvegarde, dans les nouveaux carrosses; ou bien faut-il penser que c'est à cause d'une statuette de saint Fiacre qui décorait la maison de Nicolas Sauvage, sise rue Saint-Martin, en face de la rue de Montmorency? Malgré le peu de rapprochement entre les jardiniers et les cochers, le patron des premiers a toujours servi d'étiquette aux seconds et n'a pu être détrôné par aucune des appellations qui se sont succédé depuis lors.
Les carrosses privés eurent une vogue immédiate et durable. On pense bien que Nicolas Sauvage ne fut pas longtemps maître de ce monopole. En 1703, une ordonnance royale prescrivit le numérotage des voitures afin de permettre aux particuliers de rechercher les objets qu'ils auraient pu y laisser. Le tarif de la course était alors de 25 sols pour la première heure et 20 sols pour les suivantes; mais les cochers élevèrent peu à peu leurs prétentions jusqu'à demander 3 fr. par heure et 50 et 60 livres par journée de remise. Une ordonnance du  conseil d'Etat en date du 20 février 1720, mit fin provisoirement à ces abus. Pendant tout le dix-huitième siècle, d'ailleurs, ces exigences se renouvelèrent, et, toujours combattus, les entrepreneurs et leurs aides n'en restaient pas moins les plus forts. La Révolution rendit pour trois ans la liberté entière à cette industrie; mais les plaintes furent encore bien nombreuses. Le premier empire régla les tarifs et plaça les petites voitures sous la surveillance de la préfecture  de police qui fixa les points de stationnement, les droits que la Ville devait percevoir et infligea des amendes aux délinquants. C'est de cette époque que datent les cabriolets qui furent si longtemps à la mode et dont la forme primitive sera certainement inconnue à nos petits-enfants!
Sous la monarchie de Juillet, il fut décrété que tout voyageur aurait le droit de se faire remettre par le cocher une carte qui mentionnerait à la fois le numéro de la voiture et le prix des courses; en 1841, on créa le poste des surveillants de chaque station qui pointaient les fiacres partant et revenant; c'était à coup sûr deux progrès, mais qu'il en restait encore à accomplir!
Le second empire autorisa et poursuivit la réorganisation complète de ce service en même temps qu'il décrétait celle des omnibus. Sous l'impulsion de l'honorable M. Ducoux, mort récemment, la majeure partie des entreprises particulières se fondit en une seule sous le nom de Compagnie impériale des petites voitures; toutefois mil huit cent cinquante cochers ou entrepreneurs refusèrent ce rachat et protestèrent contre le nouvel état de choses. Il y eut à diverses époques des tentatives de résistance, dont la plus connue, et la plus grave, fut cette grève des cochers qui, en 1865, mit les Parisiens à pied pour quelques jours.
Un décret du 25 mars 1866 rendit de nouveau l'entreprise libre. "Tout individu, y est-il dit, a la faculté de  mettre en circulation dans Paris des voitures de place ou de remise destinées au transport des personnes et se louant à l'heure ou à la course." Mais il était trop tard; la Compagnie avait pris si bien à cœur de contenter le public que celui-ci dédaignait les concurrences qu'autorisait ce décret.
Il convient de distinguer deux parties différentes dans les services qu'elle a organisés: les fiacres ou petites voitures de place, et les voitures de remise et de grande remise. Qui ne connaît les premières? Si insuffisants qu'ils puissent paraître aux amateurs de confort, ils ont pourtant laissé bien loin les fabuleux véhicules dans lesquels on se hissait jadis, et dont on a fait tant de caricatures (2)
Les fiacres, de même que les omnibus, ont, outre les ateliers de constructions d'où ils sortent entièrement construits et où ils ne rentrent que pour être brisés, des dépôts qui les entretiennent et les réparent. Le cocher n'a à s'occuper que du chargement dans Paris; à l'heure où il vient prendre possession de son siège, vers sept heures du matin, un palefrenier a bouchonné et étrillé ses chevaux, un laveur a fait reluire les harnais et la poignée de la portière, un maréchal-ferrant a visité les fers, un vitrier s'est assuré que les vitres étaient intactes. Cela fait, la voiture va séjourner à un des cent soixante emplacements désignés par la préfecture de police et attendre la pratique. Ces voitures dites de place se distinguent par un numéro peint en chiffres d'or.
Passons rapidement sur les voitures mixtes à numéros rouges et arrivons aux voitures de remise. La Compagnie générale a créé, rue Basse-du-Rempart, un établissement immense où près de trois cents chevaux et une centaine de voitures de toutes dimensions tiennent à l'aise. Chose singulière, les écuries sont situées sur deux étages superposés qui descend par une pente très douce, à une cour vitrée de 920 mètres carrés, où se font les attelages. Tout le monde a pu voir, en longeant le boulevard des Capucines, la haute porte cochère par laquelle sortent, les jours de courses ou de fêtes publiques, ces solennels landaus qui reviennent à toutes les noces importantes, ces calèches à la Daumont conduites par des jockeys en culotte blanche, ces coupés de voyage menés par des postillons aussi fringants que ceux de la chanson (3); c'est là que l'envie de paraître trouve de quoi se satisfaire. La Compagnie tient à votre disposition, selon l'état de votre bourse, le huit-ressorts à 1.200 francs par mois, plus 150 francs pour un seul cocher. Le valet de pied coûte 6 francs par jour.Vous faut-il un chasseur? C'est un prix à débattre, à cause du plumet et des broderies; pour peu que vous teniez à prouver que vous êtes de grande maison, on tressera les cheveux de vos jockeys ou de votre cocher, on les poudrera à blanc, on les coiffera d'une perruque, et vous aurez sur la pelouse de Chantilly ou de Longchamps un succès qui ne cessera qu'au moment du quart d'heure de Rabelais (4). La Compagnie est parvenue à donner un si grand air à ces voitures, à ces chevaux, à ces livrées, que plus d'un Parisien endurci y a été trompé lui-même.
Et les cochers, dira-t-on? Ah! les cochers! c'est là le tracas le plus aigu de la Compagnie, le motif le plus fréquent des plaintes du public, la cause la moins facile à combattre de tant de détournements! Ils se recrutent partout: l'Auvergne, l'Alsace, la Normandie, la Savoie en fournissent des centaines. Jeunes paysans, vieux militaires, anciens cochers ou palefreniers de maison bourgeoise, tous sont soumis à une enquête minutieuse de la préfecture, et n'est pas libre qui veut de monter sur ces coussins de cuir. Outre le dossier très-volumineux où figurent toutes les pièces qui concernent le cocher et qui est déposé à la préfecture, il lui faut encore justifier d'une connaissance approfondie des rues de ce Paris où, le plus souvent, il a mis le pied pour la première fois quelques mois avant. On rencontre chaque jour des jeunes gens, les uns en blouse, les autres porteurs du classique chapeau ciré, ayant un brassard au bras gauche et faisant cet apprentissage sous la paternelle surveillance d'un ancien. Ils payent 25 francs pour ce dressage, et après examen qui a lieu généralement avenue de Ségur, au dépôt, en une salle que l'on a surnommé la Sorbonne, s'ils ont répondu d'une manière satisfaisante, ils déposent un cautionnement de 200 francs pour parer aux futures amendes, et deviennent cochers adjoints; ce n'est qu'au bout de six mois qu'ils passent cochers titulaires.
La paye est de 4 francs par jour (sans compter les pourboires); mais il est si difficile d'arriver à la surveillance minutieuse de ce personnel très-varié, et, par principe, très-indépendant, que, dans les bureaux de la compagnie, on estime à 3 francs la moyenne que chaque cocher détourne tous les jours. Il faut le dire aussi, hélas! les cochers n'ont que de vagues notions du tien et du mien. Les objets égarés dans leurs voitures peuvent presque toujours être considérés comme perdus. Cependant, il serait injuste d'omettre que chaque année la préfecture décerne des primes ou des mentions à ceux qui se sont distingués par leur probité.
On a beaucoup parlé, il y a quelques années, de la présence sur les sièges des fiacres, de prêtres défroqués. La vérité est qu'en douze ans, il s'en est présenté un seul dans les bureaux de la Compagnie; mais en revanche, les bacheliers ès-lettres y sont innombrables, et M. Maxime Du Camp affirme qu'en 1866 l'un de ces fiacres était conduit par le fils d'un ambassadeur de France!
Les plaintes inscrites chaque jour par les voyageurs sur les registres des stations ou envoyées directement à la Préfecture sont nombreuses, surtout si on les compare à celles déposées contre les agents des omnibus. Presque toujours le différent roule sur l'exagération du prix que demande le cocher pour circuler après minuit au delà des fortifications. Mais, en cas de surtaxe à restituer aux voyageurs, on a renoncé depuis l'assassinat de M. Juge par Collignon, en 1855, à faire reporter la somme par le cocher fautif (5); elle est mise à la disposition du plaignant, qui en est avisé par lettre; au bout d'un an, s'il ne s'est pas présenté, la somme est versée aux bureaux de bienfaisance.
Ce n'est pas seulement sur les intérêts des voyageurs que la Compagnie doit veiller aux fraudes de toute nature qu'elle s'efforce de combattre par les récompenses, par une surveillance variée, tantôt visible, tantôt occulte, par des amendes, dont le montant reste d'ailleurs à la caisse de secours et de prévoyance qu'elle a fondée, par la mise à pied, par le renvoi définitif. Des prix d'une certaine importance ont été proposés à plusieurs reprises par la Compagnie, par la Préfecture de police et par celle de la Seine, pour l'inventeur qui découvrirait le meilleur compteur; mais ce problème, l'un des plus ardus à coup sûr de la mécanique usuelle, n'a pas été encore résolu. Le contrôle minutieux et permanent qui s'exerce aussi bien à la station du fiacre que pendant ses trajets en ville, vaudra toujours mieux, croyons-nous, que les rouages ingénieux d'une machine dont le cocher parviendrait, quand même, à troubler les combinaisons, car il n'est pas de chasseur à l'affût plus ardent et plus éveillé que ne l'est un homme chargé d'épier un autre, et voilà pourquoi la curieuse, la Préfecture,  inspire aux cochers un respect qu'il serait inutile de lui demander pour les horaires les plus savants et les cadrans les plus compliqués.

                                                                                                                       Maurice Tourneux.

Le Musée universel, revue illustrée hebdomadaire, premier semestre 1874.


Nota de Célestin Mira:

(1) Transport au XVIIIe siècle:


(2) Transport au XIXe siècle:



(3)  Le Postillon de Lonjumeau, Opéra-comique: création octobre 1836.



(4) Le quart d'heure de Rabelais: l'heure de régler l'addition, suivant l'aventure arrivée à Rabelais à Lyon.


(5) Collignon est devenu un terme argotique de mépris signifiant "cocher". Il date le l'assassinat de M. Juge par un cocher dénommé Collignon, qui fut arrêté par Proudhon, rue de l'Ouest et exécuté par la suite.