mercredi 20 novembre 2019

Le puits des Sarrazines.

Le puits des Sarrazines.


- Et autrement, fit Rabastoul, vous vous plaisiez dans le pays, là-bas, chez les Turcs de Tunisie? Ce n'est pas encore cela qui m'étonne: de tout temps nous avons eu, en Provence, comme qui dirait un faible pour les Turcs.
Rabastoul se tut, préoccupé qu'il était de donner le suprême tour de main à la bouillabaisse; et pendant un moment, sous l'abri de roseaux secs où s'entortille une courge en fleurs, dans cette calanque perdue dont le sable est si blanc et l'eau si claire qu'on y voit circuler la dorade, et les oursins avec les langoustes se promener au fond, un silence régna, troublé seulement par les pétarades des pommes de pins s'enflammant, le murmure de la marmite et le glou-glou des rochers creux qui s'emplissent et se dégorgent au lent va-et-vient de la mer.
Puis, quand la bouillabaisse fut à point, et tandis que, dans un nuage de safran, sur la coquille de grande nacre qui sert de plat chez nos pêcheurs, les tranches molles et bien taillées s'imbibaient d'un jus couleur d'or, le patron Rabastoul, s'étant servi par discrétion les deux moitiés d'une rascasse, recommença, sans perdre un coup de dent ni une lampée de vin, à nous exposer ses idées:
- ... Les Turcs? de braves gens, en Alger surtout. On fut longtemps amis avec eux, puis, un beau jour, on s'est brouillé. Toujours des histoires de femmes.
Et comme je contestais son point de vue historique, lui faisant remarquer qu'après tout les femmes avaient été pour peu de choses dans le coup d'éventail* de 1830, dans la déclaration de guerre, le bombardement d'Alger* et la prise de la Smala*:
- Il s'agit bien, s'écria Rabastoul, de votre Abd-el-Kader et de Louis-Philippe? C'est de nous autres que je parle, de nous autres les Provençaux; et nous avions, de Mounègue jusqu'à Marseille, rompu la paille avec les Turcs pour notre compte, des années et des années avant que votre Louis-Philippe et Abd-el-Kader fussent nés.
Il y avait, près de l'endroit où nous déjeunions, un puits recouvert d'une tourelle, au bord des flots, presque en pleine grève, d'une eau bonne à boire cependant, et supérieure, tant le seau la remontait glacée, pour y mettre le vin fraîchir.
- Vous voyez ce puits? continua Rabastoul, c'est un vieux puits. Des tuiles manquent à son toit que le mistral a épointé, et les pierres en sont rongées par l'air marin et le clair de lune.
Dans les anciens, très anciens temps, ce puits était l'unique puits d'un village qui existait alors et qui n'existe plus sur le coqueluchon du Cap
De sorte que, chaque soir, à la bonne du jour, quand le soleil couchant fait souffler la brise du large, les femmes et les filles descendaient remplir leurs cruches au puits et causer autour de choses ou d'autres.
Mais voilà: les Turcs, qui sont des malins, connaissaient cette habitude; et tous les mois, tous les deux mois, selon les besoins, ils envoyaient une tartane avec des pirates, qui, arrivant sans mener de bruit, se tenaient cachés tant qu'il fallait, tranquilles et leur mât abattu, derrière cette îlette où sont des myrtes, et ensuite, l'heure venue, se précipitaient vers le puits, poignard aux dents, en poussant des cris sauvages, crevaient les cruches à grands coups de pied, et emportaient femmes et filles par delà le golfe du Lion, dans des capitales barbaresques.
Ceux du village, un peu froissés les premières fois, ne se fâchaient plus maintenant; vous allez savoir pourquoi.
D'abord, chacun savait que là-bas les Provençales n'étaient pas à plaindre. Bien traitées, bien nourries, parfumées à l'essence de rose, et habillées de colliers en or, souvent, on les nommait sultanes. Tout cela, comme on pouvait le penser, flattaient l'amour-propre des familles. Sans compter, que de temps en temps, quand une occasion se présentait, elles écrivaient de belles lettres avec de l'argent turc dedans pour consoler parents ou maris, en leur permettant de vivre en bourgeois. Ils s'achetaient alors, les pauvres! des olivettes et des vignes. Une fille enlevée, assez jolie, c'était quasiment la fortune...
Et d'autres avantages encore!
Par exemple, si une jeunesse un peu trop coureuse avait, comme une cavale débridée, laissé tombé un fer en route, et que son galant refusât de le ramasser:
- C'est bien, Tistet, j'irai au puits.
- Va au puits, Myette...
Et elle allait au puits, pécaïre! et les Turcs étaient bien contents.
De même pour les demoiselles sans dot, les veuves qui ne renoncent pas, et les ménagères mal en ménage.
A cette bienheureuse époque, on ne connaissait par ici ni femmes séparées ni vieilles filles. Le monde vivait dans le contentement et la concorde. Pas besoin d'huissiers, de juges de paix ou de notaires! Ces honnêtes brigands de Turcs étaient chargés d'arranger tout.
Bientôt le puits devint célèbre. Toujours quelque femme, quelque fillette rôdait autour, s'attardant, espérant les Turcs. Même à la fin, pour simplifier les choses, les Turcs avaient la politesse d'annoncer leurs coups huit jours à l'avance, en hissant à la cime d'un pin le terrible drapeau vert et rouge surmonté d'une tranche de pastèque, qui est le croissant, comme chacun sait.
Ce fut alors une vraie foire. Voulez-vous des filles? en voilà des filles! Il en venait d'un peu partout, la cruche au bras, sous prétexte de chercher de l'eau. Il en venait de la plaine et de la montagne; d'Arles, avec le ruban flottant qui fait si bien contre les joues brunes; de Nice avec le petit chapeau plat, pareil à un champignon blanc; et des Avignonnaises coiffées de la catalane, et des Marseillaises qui toujours rient, le front encadré de frisons noirs dessous le bonnet en coquille. Ils n'avaient plus assez de barques les Turcs! les Turcs ne savaient plus où donner de la tête.
En ce monde, tout s'use, hélas! les fils les plus longs ont un bout, et il arriva un moment où l'affaire se gâta. Entre nous, il y eu de la faute des Turcs.
Jamais on leur avait rien dit, bien loin de là: tous amis, tous frères. Chacun se faisait un plaisir d'offrir la tournée de muscat quand ils passaient devant une bastide.
Que voulez-vous? Les Turcs abusèrent!
Un jour, les Turcs n'étaient pas venus depuis longtemps, un jour, sur le bleu de la mer, on distingua des voiles blanches:
- Les Turcs! ce doit être les Turcs!...
Grand remue-ménage là-haut. Les plus pressées sautent sur leur cruche et dégringolent du côté du puits.
C'étaient bien les Turcs, en effet. Seulement, pour cette fois-là, les Turcs ne venaient pas chercher des femmes. Au contraire! Il y avait chez eux un trop plein, et l'idée leur était poussée de nous rapporter en une fois toutes les vieilles, celles qu'ils avaient enlevées vingt ans, trente ans auparavant. Vous voyez d'ici le cadeau!
Ah! mes amis de Dieu, ce fut une belle bataille. Mon saint homme d'oncle n'avait que cent ans alors qu'il me la raconta. Sitôt qu'on sut de quoi il retournait, avec des fusils et des haches tout le village descendit. On en tua des Turcs et des Turcs! Le puits fut comblé de corps sans têtes; et il y avait sur le sable tant de têtes coupées et de turbans que la plage, disent les anciens, ressemblaient à un champ de citrouilles. Les turcs durent se rembarquer, ramenant au pays d'où ils venaient leur chargement de vieilles femmes. Et même à partir de ce moment, plus jamais on a revu de Turcs!
Comme souvenir de l'événement, le puits garde encore aujourd'hui le nom de Puits des Sarrazines.
Parce que, conclut Rabastoul en soulignant d'un verre de vin la fin de son récit et de la bouillabaisse, parce que, du temps des arrière grands pères, les Turcs, quand ils allaient sur mer, s'appelaient plutôt Sarrazins.

                                                                                                                  Paul Arène.

La Vie populaire, dimanche 1er mars 1885.

* Nota de Célestin Mira:

: Coup d'éventail:

Coup d'éventail du dey d'Alger au consul de France, le 30 avril 1827.

* Bombardement d'Alger:




* Prise de la Smala:

Prise de la Smala d'Abd-el-Kader par les troupes du duc d'Aumale ,
à Taguin, le 16 mai 1843
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