samedi 23 novembre 2019

Le "bras de saint Ernier"

Le "bras de saint Ernier"
   au mont Margantin.



Point culminant dans la ligne de hauteurs qui séparent le Maine de la Basse-Normandie, le mont Margantin élève au-dessus de l'horizon découpé son dôme bleu sombre. Des faubourgs de Mayenne, on l'aperçoit au Nord, lorsque le temps est clair; les baigneurs et les touristes, arrêtés dans l'ermitage mondain de Bagnoles, ne manquent pas de monter jusqu'aux clairières de la forêt d'Andaines, d'où l’œil embrasse toute la vallée de la Mayenne, entre le donjon de Lassay et le mont Margantin.
Des remparts de Domfront, le mont apparaît à quelques kilomètres, avec ses pentes couvertes de pâturages, ses bosquets de hêtres, la grisaille des bruyères et des mousses qui recouvrent les rocailles du sommet.
Chaque année, le Margantin devient un rendez-vous de fête et de pèlerinage. Fidèles et curieux y accourent de dix lieues à la ronde pour la célèbre procession du "bras de saint Ernier".
Abbé d'un couvent de moines prêcheurs au Ve siècle, saint Ernier a laissé dans la contrée qui entoure le mont Margantin le souvenir vivace de ses vertus et d'une charité inépuisable.
Chaque jour, dit la légende, il quittait son monastère quelques heures après minuit, et, par les sentiers cachés dans l'épaisseur des bois, il se rendait au faîte du mont Margantin. Là-haut, seul devant Dieu, il adressait ses prières pour les pauvres gens qui dormaient dans les chaumières au pied de la colline. Lorsque le soleil apparaissait au-dessus de la voûte sombre des chênes du bois d'Andaines, Ernier revenait au milieu des paysans, les prêchait et soulageait leurs misères.
Un été, alors que dans la plaine les blés mûrs tombaient sous la faucille des moissonneurs, saint Ernier rencontra une pauvre femme qui se lamentait. Le bon religieux s'enquit de sa détresse.
- Mon époux, répondit la pauvresse, est en proie à une fièvre maligne; il ne peut moissonner. Tous les blés autour de notre champ sont enjavelés et, pour la plupart, rentrés dans les granges. Notre champ seul porte encore ses épis, et tous les oiseaux du voisinage s'y abattent par voliers. Les épouvantails n'y font rien, le bruit même ne les dérange point. Pour peu que la maladie de mon mari continue, toute notre récolte sera perdue.
Alors, disent les vieillards en contant cette légende, le Saint fut bien embarrassé. Tous ses frères étaient partis en mission, il ne pouvait les envoyer dans le champ de la pauvresse. Certes, il eût pu quérir le paysan de sa fièvre par un miracle semblable à ceux qu'il avait opérés déjà; mais son humilité ne lui permettait pas de recourir à ce moyen. La détresse des gens n'était pas à ce point extrême qu'il fallût demander à Dieu des grâces extraordinaires. Le Saint se contenta donc de questionner.
- Les pinsons mangent-ils donc tant de grains de blé par jour?
- Non qu'ils en consomment beaucoup pour leur nourriture, répondit la femme; une poignée d'épis suffirait à l'entretien d'une centaine d'oiseaux; mais de leur bec et de leurs ailes, ils cassent les tiges qui tombent à terre, et pour un grain consommé, il en est cent qui sont perdus.
- Consentirez-vous, demanda Ernier à donner aux petits oiseaux du bon Dieu la nourriture qui leur est nécessaire?
- Oui, répondit la paysanne, pourvu qu'ils ne commettent point de dégâts inutiles.
- Soit, dit le Saint, conduisez-moi à votre grange.
La femme précéda Ernier jusque vers un bâtiment mal clos par des portes disjointes, dans les trous desquels on aurait pu passer un poing.
- Ouvrez les portes! commanda le thaumaturge.
La paysanne obéit.
Alors, dit la légende, Ernier s'avança au bord du champ où les oiseaux s'ébattaient en sautillant d'un épi sur l'autre, au grand dommage du blé qui se couchait à terre. Il étendit les bras et les appela de la voix. La troupe ailée se rassembla et il la dirigea vers la grange.
- Entrez tous et restez-y, commanda-t-il.
Après que les oiseaux eurent docilement observé l'ordre du Saint, Ernier referma les portes.
- Chaque matin, dit-il à la paysanne, vous apporterez à ces bestioles la part de nourriture à laquelle elles ont droit, et elles ne vous feront de tort jusqu'à ce que votre mari puisse tenir la faucille.
La paysanne fut ponctuelle à porter, les jours suivants, la pitance des oisillons. Aucun d'eux ne tenta de fuir par les trous de l'huis ou de s'envoler quand la femme entrait pour leur porter à manger.
Mais ils pépiaient tout le jour, et le mari se demandait quel était ce tapage.
- Ce sont, dit l'épouse, les moineaux et pinsonnets qu'Ernier a enfermés dans notre grange pour qu'il ne ravage pas notre champ.
L'homme admira le prodige; sentant l'espoir renaître, il cessa de se désoler sur la perte de son bien, et, du coup, la fièvre le quitta.
Le quatrième jour, il se leva et se permit quelques pas sur le seuil de sa demeure.
Il vit sa femme qui remplissait son tablier d'épis qu'elle égrenait à mesure.
- Que fais-tu là? demanda le laboureur;
- Je cueille la nourriture des oiseaux enfermés dans notre grange.
L'homme se fâcha, la traita de prodigue.
- Laisse-les donc jeûner un peu; ils n'en mourront pas; demain, nous enjavellerons le blé, ils auront les glanes.
La femme voulu protester, mais l'homme, qui se sentait fort, alla vers elle, détacha le tablier, prit le grain et le versa dans un sac...
A peine avait-il tiré les cordons qu'il entendit un grand bruit d'ailes.
Par les fentes de la porte de la grange, les oiseaux s'échappaient, retournaient à la liberté; ils prélevèrent eux-mêmes sur le champ de l'avare la nourriture qu'il leur refusait.
Ainsi, concluent les conteurs, ceux-là seuls profitent des bienfaits de la Providence ceux qui sont doux, justes et bons envers les petits.
Saint Ernier fit bien d'autres miracles; il dispensait la pluie et le soleil selon les besoins et les prières des cultivateurs.
Aujourd'hui encore, les laboureurs de la contrée invoquent saint Ernier pour obtenir le temps favorable à la germination des sarrasins et à l'engrangement des moissons.
Tel est le but de la procession qui se déploie le long des pentes du Margantin et attire à Céaucé plusieurs milliers de personnes.


Départ du cortège.

La procession du mont Margantin, la vénération des reliques du Saint sur un reposoir "édifié au sommet de la colline, la fête de la "Holine" est invariablement fixée au lundi de la Pentecôte.
Cette solennité unique dans la Normandie et le Maine, tient des "pardons" de Bretagne et des "frairies" du moyen âge.
La distance qui sépare l'église de Céaucé où sont conservées les reliques de saint Ernier du tertre culminant du Margantin est d'environ trois kilomètres, et la route suit une pente douce et continue.
Mais la procession prend un tout autre parcours. L'itinéraire en est fixé par une tradition immémoriale, et retrace, dit-on, le chemin qu'affectionnait le Saint dans ses courses apostoliques. Ce "grand détour" est d'environ quinze kilomètres et oblige à gravir le mont par le versant méridional qui est le plus escarpé.
Vénération de la relique à l'entrée du bourg de Loié.
Au premier plan, enfant de chœur chantant les gloires de saint Ernier.

Il nous a été donné d'assister deux fois à cette procession, à trente ans d'intervalle. Le rite en est resté le même, et en notre temps de scepticisme, les fidèles se retrouvent aussi nombreux qu'ils étaient au lendemain de la guerre et dans les année de disette ou d'épidémie qui suivirent l'invasion.
Dans la clarté des matinées de juin, les piétons se mettent en route. Par toutes les voies accédant à Céaucé, une foule interminable de carrioles, de voitures de fermes où s'entassent des familles entières, se dirigent vers l'église où l'on vénère le tombeau et les reliques du Saint.


Pèlerins se rendant à l'église en récitant leur chapelet.

Dans la coquette église neuve, à la flèche de granit blanc, le reliquaire n'est plus, comme autrefois, enfermé dans l'épaisseur d'un pilier monolithe et défendu contre la piété rapace des paroisses d'alentour par une double grille de fer forgé à triple cadenas. La châsse repose sur l'autel, près de la statue du patron de la paroisse.
Des messes se succèdent sans interruption. Des pèlerins, couverts de poussière, harassés, rentrent dans les bancs: ce sont les fidèles de saint Ernier.
A l'exemple du pieux apôtre, ils ont passé la nuit en prière. Partis peu de temps après minuit, ils ont parcourus à jeun, en égrenant leur chapelet, le long et pénible itinéraire; ils ont prié au sommet du Margantin que n'ont pas encore envahi les curieux et les vendeurs de rafraîchissements. Harassés mais confiants, ils veulent assister à la messe avant de prendre un repos mérité et de toucher aux provisions apportées dans le panier d'osier et confiées à la garde de quelque habitant de la bourgade.
Sept heures du matin, les cloches s'ébranlent en carillon.

L'escorte de la relique.

La relique, enfermée dans un bras d'or, est fixée sur un brancard. Le clergé des différentes paroisses se groupe sur la vaste esplanade en avant de l'église. S'il se produit quelque contestation entre les porte-croix pour avoir la préséance, un suisse paternel vient y mettre bon ordre et rappeler le protocole traditionnel.
Bannières de velours et fanions de damas prennent la tête, suivis des hommes, le chapeau sous le bras et le chapelet à la main.


Le cortège dans les sentiers du bois.

Voici un groupe de chantres, reconnaissables au surplis blanc enfilé par-dessus la blouse. (Les soutanes courraient trop de dangers sur les flancs de la colline lorsqu'il faudra suivre les sentiers étroits, escalader les pentes et traverser les halliers)
Autour de ces maîtrises primitives, des jeunes gens se sont massés. Tout à l'heure, quand la procession aura disparu au tournant des routes et se sera engouffrée sous la voûte des chemins creux, ces robustes poitrines se gonfleront, une puissante clameur, lente et prolongée, avec des inflexions pareilles aux vagues sonores de la foule, s'élèvera au milieu des champs et portera jusqu'à cinq lieues de distance le chant d'acclamation et la prière de ces fiers chrétiens.
Le clergé et les notables, ceux-ci remplaçant le piquet d'honneur de la garde nationale et les sapeurs-pompiers, entourent la châsse. Les femmes en rang compacts, ferment la marche.
La procession passera sur le territoire de cinq communes. Elle fera autant de haltes, en des points déterminés d'avance, où se sont assemblés des pèlerins qui ne peuvent effectuer tout le parcours et qui grossiront le cortège. De cinq à six cents personnes au départ de l'église, vers 7 heures du matin, l'assistance sera de huit à dix mille personnes vers midi et demi, quand la relique et son escorte atteindront le sommet du Margantin.
Et les invocations des chanteurs auront gagné d'ampleur et d'intensité.
Ils sont alors divisés en trois ou quatre qui alternent les versets des litanies. C'est entre eux une lutte chorale dont les échos de la vallée répercutent les péripéties. A certains relais, d'anciens chantres, désireux d'assurer le triomphe de leur paroisse, se sont discrètement cachés derrière une haie de terre, munis de broc pleins de cidre pour rafraîchir les gosiers desséchés et donner du moelleux aux cordes vocales.

Les chrétiens tièdes et les simples curieux ne suivent pas la procession; ils vont l'attendre au sommet du Margantin.
On y accède par une belle avenue bordée de hêtres séculaires à l'ombre desquels les touristes sont venus en pique-nique. Des mendiants, des éclopés, des nomades sont échelonnés tout le long du chemin et vous obsèdent de leurs supplications.


Au sommet du mont Margantin.

Au sommet, des bateleurs ont étalé sur la mousse leurs tapis rapiécés, et, pour charmer les longueurs de l'attente, ils jonglent devant les pèlerins, et proposent de vous dire la bonne aventure.
Des restaurateurs ont édifiés des baraques de toile, sous lesquelles les tables sont constituées par un planche étroite clouée sur des piquets fichés en terre, les bancs par des madriers non dégrossis. dans un repli du terrain, une rôtisserie en plein vent s'est installée.
Dans certains recoins, à l'ombre d'un hêtre, un tonneau reste fixé sur la voiture qui l'amena. Des hommes, à chaque bout, débitent le cidre ou le poiré que l'on paye comptant. Et le consommateur emporte avec la cruche une demi-douzaine d'écuelles minuscules de grès brut, des "mocques" ou des " endormoires".
Le soleil monte au zénith. Les bruits confus de la foule assemblées sur le mont sont dominés par les sancte Ernœ des pèlerins. La procession approche, gravit les lacets.
En quelques minutes, les cercles formés autour des saltimbanques se disloquent; les restaurants improvisés se vident; les buveurs reportent en toute hâte cruches et tasses; toute cette foule se presse vers le reposoir et se range en une double haie.
Voici les bannières, les croix d'or des paroisses riches et l'humble bâton de bois surmonté d'un Christ de cuivre argenté des églises plus pauvres, les surplis des chantres, les étoles des curés, le groupe des femmes...
Les touristes accourent, braquent les kodaks et les face-à-main...
Jadis, un prédicateur aux poumons robustes prononçait devant cette foule le panégyrique du Saint. Depuis quelque temps, le sermon est donné à l'église...
Il arrivait, en effet, que demeuraient seuls à l'écouter les pèlerins venus par le plus court trajet, alors que la plupart de ceux qui avaient effectué "le grand tour" s'esquivaient discrètement vers les tentes...
La relique, descendue de son brancard, est présentée à la vénération des fidèles rangés en double haie. cette cérémonie a demandé quelquefois une heure.
Enfin, le cortège redescend vers l'église. Les curieux, entraînés par l'exemple, prennent place dans ses rangs et chantent eux aussi , le Sancte Ernœ, ora pro nubis.
Le "bras" du Saint est alors replacé sur son reliquaire: on ne l'en sortira point, à moins qu'une pluie persistante au temps des foins, ou qu'une sécheresse calamiteuse ne fasse demander par les laboureurs une procession expiatoire.
Quelque sceptique que l'on soit, et en dépit de certaines vulgarités* sur lesquelles l'autorité ecclésiastique a dû fermer les yeux, on est obligé de reconnaître dans la fête de "la Colline" ou "Holine" la manifestation de foi simple et grande de toute une contrée.

                                                                                                         J. Romain Le Monnier.

Le Mois littéraire et pittoresque, janvier-juin 1911.

* Nota de Célestin Mira:


La procession de saint Ernier a remplacé un culte satanique où se pratiquait, sur le mont Margantin,  autrefois, le sabbat des sorcières. Au sommet du mont Margantin, le diable guérissait les victimes d'infortunes conjugales qui parvenaient à lui toucher les cornes ou à baiser son derrière.


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