mardi 10 octobre 2017

Ceux de qui on parle.

M. Fallières.

A force de bonnes paroles et de gestes opportuns, M. Fallières, le bon vigneron du Loupillon, a franchi sans peine la distance qui sépare l'humble logis, édifié par un forgeron de Mézin, de la maison meublée qu'on appelle l'Elysée.
Le nom qu'il porte est pu connu dans l'histoire. Son père avait succédé à son grand-père dans l'emploi modeste de greffier de la justice de paix, qu'il cumulait avec les fonctions d'expert-géomètre. Le jeune Armand s'engagea tout naturellement dans la basoche.
Plusieurs écoles se disputent l'honneur d'avoir formé l'esprit du futur président de la République. Il fréquenta successivement une petite école de Nérac, le collège de Mézin, le lycée d'Angoulême et celui de Bordeaux. Ses succès universitaires ne dépassèrent pas le baccalauréat et la licence en droit qu'il passa à Paris.
C'est au barreau de Nérac qu'il se fit inscrire comme avocat en 1862, et c'est dans cette petite ville gasconne qu'il commença à s'illustrer. On dit qu'avant de vanter ses plaidoiries, on commenta ses petites fredaines. On rappelle qu'il n'était pas étranger à certaine farce faite aux vieilles dames de Mezin qui, se rendant un matin à la messe, virent sur la place de l'église, un récipient incongru se balancer à la place du réverbère.
Mais les joyeux tours de M. Fallières scandalisaient moins encore la ville que ses sentiments républicains. Peut être bien, du reste, que les uns et les autres provenaient du besoin qu'éprouvait alors cet avocat de vingt-et-un ans de jeter sa gourme.
Mais le 4 septembre étant survenu, la foi républicaine de M. Fallières s'affirma avec une nouvelle énergie: il fut élu maire de Nérac, puis conseiller général du canton. Après la chute de Thiers, il fut révoqué de ses fonctions et resta trois ans dans l'ombre.
En 1876 il bat, aux élections législatives, un candidat bonapartiste. Depuis cette date, il ne quitte plus le Palais-Bourbon, jusqu'en 1890, époque où il est envoyé au Sénat. Il devient ensuite le président de cette assemblée, préside en 1899 la Haute-Cour, et depuis 1906, il est "le Président" que les affiches ridiculisent*, et qu'Edouard VII congratule.
Sa mise étant dépourvue d'élégance, on a donné de lui une définition piquante: un Loubet sans bretelles.




Au cours de sa carrière parlementaire, M. Fallières a fait partie d'un grand nombre de cabinets; il a eu successivement le portefeuille de l'Intérieur, celui de la Justice, de l'Instruction Publique, sans parvenir à savoir lequel lui convenait le mieux.
Il a même été président du Conseil du temps de M. Grévy: pas pendant longtemps, du 1er au 13 février 1883. Ce fut un gouvernement de treize jours: aussi appela-t-on M. Fallières le Ministre de la Territoriale. C'est le Sénat qui le renversa, mais M. Fallières ne lui tint pas rancune, puisqu'il consentit à faire partie de la Haute-Assemblée et même à la présider.
Les honneurs dont il fut comblé n'ont en rien changé le caractère du fils du greffier de Mézin. Quand il va, chaussé de grosses guêtres, ses sabots aux pieds et un gourdin dans la main, visiter ses vignes, vous ne le distingueriez pas des autres paysans ses voisins.
Le personnel de l'Elysée fut un peu surpris des ordres que lui donnèrent ses nouveaux maîtres. Il fallut se conformer aux habitudes de strictes économies du ménage Fallières. Le crédit des réceptions et fêtes fut réduit à sa plus simple expression. Le régime journalier fut modifié aussi par un ordre de service diminuant le nombre des plats et fixant la composition et le roulement des menus. Enfin une mesure qui fut sévèrement commentée fut le remplacement du chef de l'Elysée par la cuisinière qui depuis vingt ans fait la popote de M. Fallières.
Ce petit événement a rempli d'aise nos ministres: il prouve que le président n'aime pas les figures nouvelles;
- S'il pouvait, me confiait l'autre jour d'une voix émue un des membres du cabinet les plus notoires, s'il pouvait nous garder aussi longtemps que sa cuisinière.

                                                                                                                        Jean-Louis.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 9 août 1908.

* Nota de Célestin Mira: quelques caricatures.












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