mercredi 13 août 2014

Chronique du Journal du Dimanche.

Chronique.

On croyait que le temps des fortunes fabuleuses était passé, que personne ne possédait plus les trésors de Golconde, ni le jardin des Hespérides, où croissaient les pommes d'or; cependant, il se débat, depuis un an, au Palais de justice, un procès dont le numéraire passe cent millions.
Est-ce l'héritage d'un prince? Non: c'est celui des frères Michel : nom bien vulgaire pour une telle fortune, mais avec laquelle ils eussent bien pu acheter un de s'ils l'avaient désiré, car ces grands biens renferment des châteaux, des domaines et une île entière sur le Rhin, dans laquelle se trouvent des prairies d'or.
Un testament a légué ces richesses au nommé Michel jeune, fils d'une femme qui avait eu un emploi dans la maison des possesseurs. Les héritiers du sang ont réclamé, en produisant un codicille qui fût venu détruire l'effet du testament. Tous ces millions ont fait, pendant bien longtemps, retentir leur bruit sonore au palais. Mais enfin, un dernier jugement, rendu cette semaine, vient d'annuler le codicille, en laissant tout l'héritage à Michel jeune, et de terminer ainsi cette cause célèbre.
Une autre célébrité qui vient aussi de faire parler d'elle pour la dernière fois est le fameux Vidocq, dont la mort récente a réveillé le nom.
On rapporte des faits particuliers sur ses derniers moments.
Quelque jours avant de tomber dans le marasme de l'agonie, il s'imagina qu'il reprendrait des forces nouvelles et renaîtrait à l'existence, s'il pouvait encore fouler cette terre qui porte tous les être vivants. Cédant à son désir, on étendit devant son lit une couche de terre.
Vidocq se leva péniblement, soutenu par ceux qui le servaient; il étendit ses jambes, qui avaient eu autrefois tant de force et l'avaient porté à tant d'exploits criminels, et les posa sur la terre.
Alors, en effet, un éclair de vie revint dans ses yeux; il se tint droit et ferme comme s'il allait marcher sur le sol. Mais ce ne fut qu'un moment: il retomba, inerte et glacé. Et cette épreuve ayant échoué, il comprit que c'en était fait de lui.
Vidocq, dans ses derniers jours, a songé à ses funérailles; il a ordonné que l'on convoquât tous les pauvres du quartier pour suivre son cercueil; et il leur a alloué trois francs par tête pour cette cérémonie.
C'était là une pompe payée et des adieux de commande, comme il s'en trouve aux convois des grands seigneurs. Vidocq, dans les deux phases de sa vie, , soit comme bandit, soit comme répresseur des bandits, n'a guère pu avoir d'amis. Ce n'est pas à ses funérailles que se serait passé ce trait si simple, remarqué l'autre jour à un enterrement d'ouvrier.
On venait de refermer la fosse d'un chef d'atelier très-aimé. Un de ses bons vieux camarades avait été désigné pour parler sur sa tombe. Mais celui-ci aimait réellement le défunt, et ses larmes l'étouffaient. La douleur lui ôtant à la fois la présence d'esprit et la force de parler, il dit en sanglotant:
- Adieu, mon ami... porte-toi bien...
A propos d'enterrement, nous rapporteront un fait triste et étrange qui vient de se passer dans la banlieue. Des pompiers donnaient la sépulture à leur tambour-major, et, selon l'usage militaire, des coups de feu étaient tirés sur sa fosse. Le fils du défunt, petit garçon de cinq ans, avait été amené à la cérémonie funèbre. Un des pompiers, peu accoutumé à se servir du fusil, n'avait pas remarqué que son arme était chargée, et en tirant son coup de feu pour honorer le tambour-major, il a tué son enfant, qu'on n'a plus eu qu'à déposer tristement auprès du père.
Un événement du même genre, mais qui a eu des suites moins graves, est arrivé dans un château des environs de Paris.
Madame la vicomtesse d'A... habite cette résidence, sans autres domestiques qu'une femme de chambre et un garçon jardinier.
Depuis quelque temps, cette dame s'aperçoit de vols considérables de bijoux et dentelles, qui se faisaient chez elle. la fidélité de ses gens était éprouvée, les malfaiteurs ne pouvaient guère s'introduire du dehors; on commençait à parler de ces êtres surnaturels qui se plaisaient à tourmenter les humains.
Sur ces entrefaites, arriva au château le vicomte d'A... jeune officier qui, ayant fait la campagne de Crimée, ne pouvait plus rien redouter de ce monde ni de l'autre. Le vicomte jure donc d'avoir raison des voleurs, quelle que soit leur nature.
Il prend deux pistolets et se place, le soir, à l'entrée d'un long corridor qui dessert toute la maison. Jusqu'à une heure du matin, il n'y a rien que la solitude et le silence; mais, à ce moment, une ombre paraît dans le fond du couloir.
L'officier arme son pistolet, et fait feu.
Heureusement le coup ne part pas. Mais, à la lueur produite par l'explosion de la capsule le jeune homme a reconnu sa mère et s'élance à son secours. Le mystère est alors expliqué. C'était madame la vicomtesse elle-même, qui, étant somnambule, enlevait de son appartement ce qu'il y avait de plus précieux, et le portait dans une armoire de ce corridor, où tous les objets disparus ont été retrouvés.
A Saint-Pétersbourg, trois personnes viennent de mourir d'une manière bien cruelle.
Un pauvre employé d'une maison de banque se trouva un jour sur les pas de l'homme d'affaires du comte Sch... , au moment où celui-ci laissait tomber un sac de quinze mille roubles qu'il venait de prendre dans cette maison.
L'employé ramassa le sac, et rentra chez lui. Sa conscience lui disait de rendre les roubles; sa femme lui disait de les garder. Après avoir bien hésité, il se rendit le lendemain chez le comte Sch... pour restituer la somme. Mais l'homme d'affaires, désespéré de cette perte, s'était suicidé pendant la nuit. L'employé revint à son domicile: il y trouva sa femme, qui, ne pouvant se décider à vivre toujours pauvre, et voyant que son mari avait perdu cette unique occasion de s'enrichir, venait de se pendre. Dans son désespoir, il détacha le cadavre, et se pendit lui-même à la corde même qui avait donné la mort à sa femme. Ces quinze mille roubles étaient bien l'argent du diable.
Les vents d'orage qui soufflent depuis quelques jours ont amené dans l'un de nos ports de l'Océan un affreux sinistre.
Deux bateaux pécheurs, à l'entrée du port, ont été engloutis en présence d'une population entière. Mais, chose étrange, quand tout périssait, le patron s'est trouvé enveloppé dans les filets de telle sorte que, suspendu aux débris et entraîné dans le port, il a été sauvé. Ces filets qui avaient fait tant de victimes en ont une fois arraché une à la mer.

                                                                                                          Paul de Couder.

Journal du Dimanche, 14 juin 1857.

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