mardi 28 novembre 2017

Les pêcheurs de la côte normande.

Les pêcheurs de la côte normande.

Toute faite de pierre à chaux blanche, tendre et friable, taillée aux bords à grands pans de falaises, comme des murs de trois cents pieds de haut crénelés au sommet, dont la mer bat et ronge la base, avec des vallées de distance en distance, qui, descendant à la mer, font une brèche dans le long rempart continu: telle est la côte normande de la Seine à la Somme, du Havre à Saint-Valéry. Sur la haute terrasse, une herbe rase, que l'été jaunit; au pied, la grève de galets ou de rochers déchiquetés, plus souvent glauque que bleue, agitée, avec des vagues qui moutonnent, et l'horizon gris, sous les brumes, du côté de l'Angleterre. Entre la terre et la mer, la communication est difficile. Du haut de la falaise, vous voyez, en vous penchant, la plage ou les vagues à une distance verticale de cinquante ou cent mètres; un caillou que vous jetez d'en haut arrive en bas en trois secondes. Mais il n'y a ni sentier ni escalier; et pour arriver à ce lieu perpendiculairement situé au-dessous de vous, il faut faire, souvent, deux ou trois lieues de détours. Ainsi les cultivateurs du plateau et les pêcheurs de la plage se rencontrent-ils rarement; ils ont leur vie à part.
Chaque valleuse ou petite vallée, chaque brèche faite à ce mur et qui donne accès vers la mer, protège dans la baie qu'elle forme une ville comme Dieppe ou Fécamp, ou tout au moins un petit port de pêcheurs. Les riverains de cette côte sont hardis marins, excellents bateliers. Ceux de Dieppe surtout sont célèbres dans l'histoire; connus sur toutes les mers, ils auraient, dit-on, longtemps avant Christophe Colomb, découvert l'Amérique: "mais ils en gardèrent si bien le secret, qu'ils en perdirent la gloire". Aujourd'hui encore ils sont réputés comme les meilleurs matelots. Mais la plupart, pour ne pas s'éloigner de leur cabane et de leur famille, préfèrent le dur métier de la pêche; dur, et dangereux aussi, sur cette mer agitée et brumeuse de la Manche! Ils passent plusieurs jours et plusieurs nuits dehors, comme ils disent, c'est à dire en pleine mer, sur leurs grosses barques; ils vont jusque dans la mer du Nord ou près des côtes d'Angleterre, et viennent rapporter au port le poisson. Le costume, pour une telle vie, est simple et grossier. Le pêcheur est revêtu d'un pantalon en toile cirée, imperméable à l'eau, d'une vareuse de drap épais ou de tricot, avec un chapeau à larges bords, raide, de toile cirée dure comme du bois et qu'il nomme son suroit. Il va souvent pieds nus, sur la grève et dans la barque.
La femme, aussi vaillante que l'homme, dont elle partage la rude existence et les dangers, est habillée d'une façon tout aussi simple. Des jupons de laine grise, un corsage à manches étroites et collant, par-dessus, une sorte de veston sans manches, parfois taillé par elle-même dans une vieille veste du mari; c'est avec cela que la courageuse créature affronte le vent aigre du large et l'embrun salé des vagues, quand elle tient la barre de la barque, ou tire à bords les filets ruisselants, la longue ligne à hameçons, pour recueillir le poisson qui frétille. Souvent aussi, le long de la grève, à marée basse, elle s'en va pêcher avec son havenais (petit filet en forme de poche monté d'un cercle et d'un long manche de bois), pieds nus et dans l'eau jusqu'à mi-jambes, les crevettes et les crabes.


Pêcheurs de la côte de Dieppe.

Cette mer dont ils vivent, quoique bien dure pour eux et pleine de dangers, ils l'aiment comme une patrie, ces gens sans terre, qui n'ont pas à eux un coin de champ, ni un arbre, ni une motte d'herbe, mais tout au plus, comme les mouettes de leurs rivages, un rocher sec pour mettre le pied. 
Les petits enfants courent jambes nues sur le galet, entrent dans l'eau jusqu'aux genoux, cherchant des coquillages le long du flot. Avant sept ou huit ans, la passion de la mer les prend; on ne peut pas les empêcher de s'emparer des petits bateaux, de dérober des avirons, de battre l'eau le long des quais, parmi les barques, malgré les cris des mères et les jurons des matelots... 
Mais quoi? qui n'a pas commencé de la sorte ne sera jamais marin. Et qui une fois l'a été ne pourra plus s'en tirer jamais.Vous voyez là, errants sur leurs plages, de pauvres vieux tout blancs, tout cassés d'âge et d'avoir tant roulé sur la lame; ils passent leurs derniers jours à regarder le large, à nommer les voiles, qui vont, qui viennent. Ils tournent autour des bateaux qui accostent, se mêlent aux enfants; ils gourmandent ou encouragent les jeunes matelots, regarde chaque panier de poisson qu'on débarque, et disent que, de leur temps, la pêche était meilleure.
Quand elles ont fait leur temps aussi, labouré les vagues pendant un demi-siècle, cent fois radoubées et ragréées, toutes disloquées à la fin et ne pouvant plus tenir la mer, les pauvres vieilles barques, si elles ont échappé au naufrage, finissent par s'échouer à terre. On les tire hors de l'eau, on abrite la triste épave dans un coin de falaise, tout contre les cabanes. La grosse et lourde coque, sans mats ni cordages, rasée comme un ponton et à moitié ensablée, rendra encore des services à ceux qu'elle a si longtemps bercés. On ouvre dans ses flancs noirs de goudron  une porte et d'étroites fenêtres, on lui fait un toit de chaume, et la voilà devenu un magasin pour ramasser les filets, les cordages, les avirons, les ancres et tout le matériel de pêche. Parfois même, c'est une maison: il y a sur nos côtes normandes plus d'une famille de pauvres pêcheurs qui n'ont pas d'autre abri.

Les Peuples de la Terre, Ch. Delon, librairie Hachette, 1890.

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