dimanche 26 novembre 2017

La Saint-Valentin.

La Saint-Valentin.


C'est, d'après une croyance populaire fort ancienne, le 14 février, jour de Saint-Valentin, que les oiseaux choisissent leur compagne de l'année. Sans se soucier de vérifier le fait, je présume, c'est aussi ce jour-là qu'en Angleterre, les jeunes gens adressent aux jeunes filles de leur choix des déclarations aussi audacieuses qu'anonymes: car un valentin doit toujours être anonyme, c'est la règle*.
En récompense, les jeunes filles auxquelles ces brûlantes déclarations sont adressées, quel que soit leur âge, sont autorisées à les recevoir et à les lire sans contrôle. Il ne peut, d'ailleurs, y avoir rien de mystérieux, car un valentin est fait pour être montré ensuite à tout le monde; il passe de main en main, est lu, relu, examiné, commenté; on cherche à en deviner l'auteur, à pénétrer sa pensée, souvent présentée sous forme énigmatique, au moins pour le commun, sinon pour la valentine de ce valentin anonyme. 
On estime qu'à Londres seulement, la poste distribue plus de 600.000 valentins. Aussi, l'infortuné postman, ployant sous le faix, est-il toujours en retard ce jour-là, quoique attendu avec une fébrile impatience, et son coup de marteau bien connu à peine a retenti, qu'une nuée de jeunes filles fondent sur lui comme si elles avaient résolu de la mettre en pièces, lui arrachant des mains les précieuses épîtres avant qu'il ait eu le temps de se reconnaître... 
Que dis-je! Aujourd'hui, on ne se contente plus de lettres: le valentin prend souvent la forme de bijoux extraordinaires et coûteux, ornés de figures allégoriques et de devises gracieuses ou baroques, ou bien encore d'objets divers non moins précieux, mais d'un volume tel que leur transport force le facteur surchargé à faire sa distribution en cab!
Pour nous en tenir aux lettres traditionnelles**, écrites sur de splendides feuilles de papier bordées de dentelles et ornées de vignettes de circonstance, aux couleurs criardes, elles ne sont pas toujours aussi aimables, aussi tendres qu'elles devraient l'être. Il arrive souvent, qu'un soupirant éconduit saisit cette occasion de se venger d'une cruelle par des sarcasmes qui trahissent moins son esprit que sa rancune; beaucoup de valentins contiennent, au lieu de compliments délicats, des allusions ironiques, des propositions grotesques, des conseils blessants pour l'amour-propre, quand ils s'adressent à de jeunes demoiselles dont le seul tort est d'être un peu... mûres et malgré cela coquettes; il s'y trouve, par exemple, des conseils d'hygiène physique et morale applicables à leur cas, avec l'adresse d'un dentiste ou d'une émailleuse célèbre.
Si les valentins agréables se montrent, et avec orgueil, on comprend que les destinataires de ces missives insultantes s'empressent de les cacher quand elles le peuvent.
Quoiqu'il en soit, et malgré l'anonymat, parfois assez transparent pour l'intéressée, qui caractérise le valentin, bien des liaisons sérieuses ont commencé le 14 février; bien des oiseaux, ce jour-là, ont choisi leur compagne non pour l'année, mais pour la vie, qui doivent leur bonne fortune aux innocentes libertés qu'autorise la Saint-Valentin.
L'origine de cette fête paraît bien, malgré quelques contestations, remonter aux Lupercales, effectivement célébrées vers le milieu de février, en l'honneur de Pan et de Junon Februata; car, à l'occasion de ces fêtes, les jeunes gens tiraient au sort leurs fiancées: il y a là, on en conviendra une analogie frappante. Le christianisme, qui a conservé tout ce qu'il a pu, sans danger pour la morale religieuse, des fêtes populaires de l'ère païenne, fit subir à celle-ci quelques modifications nécessaires et en fixa au 14 février la célébration, qui a lieu comme nous venons de la dire.
Les rites de la fête actuelle l'éloignent, toutefois, plus de la Saint-Valentin des premiers temps du christianisme que des Lupercales.
La fête de saint Valentin est donc, en quelque sorte, la fête des fiançailles. A ce titre, il est facile de la retrouver, un peu modifiée et célébrée à une autre date, assez voisine toutefois du 14 février, dans d'autres contrées que l'Angleterre.
En Lorraine, par exemple, les jeunes gens se donnent en Valentin et en Valentine, car c'est le mot ici comme là, ce qui prouve une origine commune, non le 14 février, mais le dimanche de la Quadragésime, c'est à dire le premier dimanche de carême, lequel tombait cette année le 27 février. Les rites de cette fête, dont le fond est pourtant le même, diffèrent notablement de ceux que nous venons de décrire.
La demande en mariage n'est jamais risquée par un jeune Lorrain, auprès des parents de la jeune fille dont il est épris, qu'il ne se soit d'une manière ou d'autre assuré préalablement des bonnes dispositions de celle-ci à son égard. Mais un jeune gars sérieusement épris, qu'il soit Lorrain ou Algonquin, est souvent fort gauche à provoquer un tel aveu de la part de sa bien-aimée. J'ignore comment l'Algonquin s'y prendrait, dans ce cas, pour brusquer l'événement; mais le Lorrain attend, le plus tranquillement qu'il peut, le dimanche de la Quadragésime. Cet heureux jour arrivé, voilà comment il procède:
Il envoie sous les fenêtres de la jeune personne dont 'il convoite la main (et qui n'est pas encore fiancée, un engagement de cette sorte est sacré), une bande de gamins qui, rendus à leur poste, commencent par se diviser en deux groupes: l'un charger de poser les questions, l'autre de formuler les réponses. Alors le premier chœur se met à crier à plein gosier:
- Je donne, je donne... Mademoiselle A...
- A qui? vocifère sur le même ton le groupe questionné.
- A monsieur B...!
- L'aura-t-il?
Poser la question, ce n'est pas toujours la résoudre, comme une question parlementaire dont personne ne se soucie, excepté "notre honorable collègue qui est à la tribune". De sorte que le groupe chargé de cet office, répond assez souvent NON, au lieu de OUI, suivant que, à la solde de l'une ou de l'autre des parties en cause, celle qui l'a soudoyé le plus généreusement est favorable ou hostile au projet d'union: corruption électorale au premier chef!
Cependant, la réponse est le plus souvent affirmative, parce qu'il est rare que la jeune fille ose intervenir personnellement; ce qui n'empêche pas celle-ci, ni ses parents, de conserver le droit de repousser le fiancé qui s'est ainsi imposé à leur choix par la voix populaire.
Le jeune homme doit donc s'armer de patience; mais il n'a pas besoin de se déranger, d'épuiser son énergie en démarches vaines: on lui fera connaître son sort à domicile, seulement il lui faudra attendre quinze jours.
Le second dimanche de carême, notre nouveau Valentin, fort de sa position officielle qu'il tient d'un plébiscite, envoie un présent à sa Valentine. Le dimanche suivant, ou son présent lui est renvoyé, ce qui dispense de toute explication, ou bien il reçoit en retour quelque spécimen du talent de la jeune personne à manœuvrer l'aiguille, avec un cornet de pois épicés enjolivés de faveurs brillantes: touchante allégorie qui la représente elle-même dans un avenir prochain, comme une bonne petite ménagère occupée au bien-être matériel de celui qui l'a choisie, et bien préparée à cette entreprise délicate par une étude approfondie de l'art culinaire comme de l'art de la couture.
Tout est donc pour le mieux dans le meilleur des mondes.
Le fiancé est admis à faire sa cour, et il y aura mariage à Pâques, ou à la Trinité.
Encore un oiseau qui a trouvé sa compagne!

                                                                                              Ph. de Cantemarche.

Journal des Voyages, dimanche 6 mars 1887.

 Nota de Célestin Mira:

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** valentines françaises:
Valentine_France_1857 (Coll. P. S. Proust)
(Contribution apn92. over-blog.fr)



Valentine_France_1840 (Coll. L'Adresse)
(Contribution apn92. over-blog.fr)

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