lundi 6 novembre 2017

Chronique du 28 février 1858.

Chronique du 28 février 1858.


- Tout le monde s'est occupé, dans la première semaine de janvier, de l'affreux événement arrivé dans la chapelle de la Vierge, à Saint-Sulpice, où un calorifère, en éclatant, a causé la mort de plusieurs personnes et occasionné de graves blessures à beaucoup d'autres. Mais on n'a pas eu connaissance d'un fait touchant qui s'y rapporte. Depuis le moment où les victimes dont on n'avait pu constater l'identité avaient été déposées à la Morgue, un chien noir, fort joli, était resté dans le lugubre établissement. Le soir, à l'heure de la fermeture, le malheureux et fidèle petit animal restait assis devant la porte, la regardant de tous ses yeux, cherchant et attendant toujours son maître; et si quelques caresses des passants l'attiraient un instant, il revenait aussitôt après à son poste. 
On ne sait parmi les victimes, quelle était celle assez heureuse pour posséder un si digne ami.

- Madame veuve de R... donnait en son château, près de Magny, une petite fête d'amis. Plusieurs d'entre eux, artistes amateurs, devaient faire de la musique. On comptait notamment sur M. de V... doué d'une magnifique voix de baryton, et sur sa fille Pauline, jeune personne fort jolie et d'une sensibilité exquise, qui venait à peine d'atteindre sa dix-neuvième année.
Or, M. de V... a perdu la vue il y a seize ans; il n'avait donc pu voir que toute petite la charmante jeune fille, qui avait fait le serment de renoncer au mariage pour ne rien dérober des soins qu'elle vouait à son père.
Quoique âgé seulement de cinquante-quatre ans, M. de V. a les cheveux presque tout blancs. C'est un beau et noble vieillard, qui, semblable à ces arbres majestueux dont la foudre a frappé la cime, emprunte à son malheur un surcroît de dignité.
Quand, se disposant à chanter, il parut debout, la main appuyée sur l'épaule de sa fille, ce tableau de la grâce unie à la noblesse et à la majesté était si saisissant, qu'un frémissement d'émotion parcourut d'assemblée.
M. de V... avait choisi une romance offrant avec sa situation personnelle les plus intimes rapprochements. Il s'agit d'un aveugle que l'on essaie de consoler en le félicitant d'avoir une fille belle, pure, aimante, qui lui sert de guide et d'appui.
- Oui, répond l'aveugle, oh! oui... mais je ne la vois pas!
C'est là le refrain. A mesure que le chant se développait, M. de V... y mettait plus d'expression. L'émotion se communiquait du père à la fille, puis aux auditeurs. Des larmes coulèrent lorsque M. de V... arriva à la fin du morceau, qui se termine ainsi


Quand viendra ma dernière aurore
Je pourrais mourir dans ses bras,
Je pourrais l'embrasser encore...
Oui... mais... je ne la verrai pas!

Mlle Pauline de V... jeta un cri et tomba évanouie. On s'empressa de la relever et de la transporter dans une pièce voisine, où les dames lui prodiguèrent des soins. Lorsque le docteur demandé arriva, elle avait cessé de vivre.
On ne saurait peindre la consternation produite dans le château par ce triste événement.

- Un singulier accident est arrivé ces jours derniers dans une maison de la rue de la Harpe.
Vers deux heures du matin, M. Lambert fut réveillé par le bruit de plusieurs carreaux cassés, et, bientôt après, il entendit distinctement le pas d'un homme qui, après avoir forcé un volet, s'était introduit dans la boutique. L'un des garçons de M. Lambert descendit aussitôt et s'empara de l'homme, que l'on croyait être un malfaiteur, mais qui fut bientôt reconnu pour un pauvre garçon du voisinage qui ne possède pas toutes ses facultés. Ce malheureux s'était introduit chez M. Lambert à cette heure indue, à peine vêtu.

- Une construction curieuse vient de s'élever dans la large rue récemment ouverte en face de la gare de l'Ouest (rive gauche). C'est une petite église gothique en bois blanc mis à l'abri du feu par de nouveaux procédés.

                                                                                                            Paul de Couder.

Journal du Dimanche, 28 février 1858.

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