samedi 20 mai 2017

Le bouclier d'Achille.

Le bouclier d'Achille.


La description du bouclier d'Achille, qui facilite beaucoup l'étude des mœurs primitives de l'antiquité grecque, se trouve dans le poème le plus célèbre d'Homère, l'Iliade. Les savants doutent si jamais ce bouclier a été réellement exécuté par quelque artiste, ou s'il n'a existé que dans l'imagination du poète; aussi c'est seulement d'après le texte grec que M. Quatremère de Quincy a inventé le dessin que nous avons reproduit.
Boivin, membre de l'Académie des Belles-Lettres, mort à Paris en 1726, avait déjà conçu et proposé un dessin de ce genre, mais il n'était pas parvenu à rendre si complètement les détails du passage d'Homère.





Description.- Chant XVIIIe de l'Iliade.
(Traduction de M. Dugas-Montbel.)

Vulcain jette dans un brasier l'impénétrable airain, l'étain, l'argent, et l'or précieux; il place ensuite sur un tronc l'énorme enclume; d'une main il saisit un lourd marteau, et de l'autre ses fortes tenailles.
Il fait d'abord un bouclier large et solide, où il déploie toute son adresse, l'environne de trois cercles radieux, auxquels est suspendu le baudrier d'argent; cinq lames épaisses forment ce bouclier; sur la surface, Vulcain, avec une divine intelligence, trace mille tableaux variés.
Dans le milieu, il représente la terre, les cieux, la mer, le soleil infatigable, la lune dans son plus bel éclat, et tous les astres dont se couronne le ciel; les pléiades, les Ilyades, le brillant Orion, l'Ourse, qu'on appelle aussi le Chariot, qui tourne toujours aux mêmes lieux en regardant l'Orion, et qui, seule de toutes les constellations, ne se plonge point dans les flots de l'Océan.
Sur les bords, il représente deux villes remplies de citoyens: dans l'une on célèbre les fêtes nuptiales et des festins splendides; on conduit, de leurs demeures, les épouses par la ville, à la clarté des flambeaux. Tout retentit des chants d'hyménée; les jeunes gens forment en rond les chœurs des danses; parmi eux les flûtes et les lyres unissent leurs sons mélodieux, et les femmes, debout devant leur portique, admirent ces fêtes. 
Près de là, le peuple est assemblé dans une place publique où s'élèvent de vifs débats: deux hommes plaident avec chaleur pour la rançon d'un meurtre; l'un affirme qu'il a payé toute la somme, l'autre nie l'avoir reçue; tous les deux produisent des témoins pour obtenir le succès. Les citoyens applaudissent, chacun a ses partisans; les hérauts apaisent le peuple, et les vieillards, dans une enceinte sacrée, sont assis sur des pierres que le temps a polies. Les hérauts à la voix retentissante tiennent un sceptre dans leurs mains, et le remettent aux plaideurs quand ils se lèvent pour défendre leur cause tour à tour. Au milieu de l'assemblée sont deux talents d'or, réservés à celui qui aura prononcé un jugement équitable.
Sous les remparts de l'autre ville paraissent deux armées resplendissantes d'airain. Réunies dans le conseil, elles agitent deux avis différents; les uns veulent détruire cette cité charmante, et les autres diviser également les trésors qu'elle renferme. Les assiégés, loin de réaliser cet espoir, dressent de secrètes embûches; ils confient la garde des murs à leurs épouses chéries, à leurs jeunes enfants, aux hommes que retient la vieillesse, et sortent de la ville. A leur tête, on voit Mars et la fière Pallas, d'or tous les deux, et revêtus de tuniques d'or; grands, superbes,et armés comme il convient à des divinités; tous deux répandent une vive lumière; les autres guerriers sont d'une taille bien moins élevée. Ils arrivent enfin dans un lieu propre à l'embuscade, sur les bords d'un fleuve où les troupeaux ont coutume de se désaltérer; c'est là qu'ils se cachent, couverts de l'airain étincelant; loin d'eux, ils placent deux sentinelles pour épier l'instant où paraîtront les brebis et les bœufs aux corne recourbées.
Bientôt, les troupeaux arrivent conduits par deux bergers, qui, charmés au son de leur flûte champêtre, ne soupçonnaient aucune embûche. A cette vue, les guerriers se précipitent, enlèvent les bœufs, les riches troupeaux de blanches brebis, et immolent les pasteurs. Cependant les ennemis assis dans l'assemblée entendent le tumulte qui s'élève autour de leurs troupeaux; ils montent sur leurs chars, s'élancent et arrivent en un instant. On combat avec fureur sur les rives du fleuve, et les guerriers se déchirent de leurs lances aiguës. Parmi eux éclate la discorde et le carnage; l'impitoyable destinée, tantôt saisi un héros blessé qui respire encore, ou celui que le fer n'a pas atteint; tantôt tire un cadavre à travers les batailles; la robe qui couvre ses épaules est  souillée du sang des mortels. Ils se pressent, ils combattent contre des hommes vivants, et tous à l'envi entraînent les corps des soldats immolés.
Ici Vulcain trace une vaste plaine, terrain gras et fertile que le soc a retourné trois fois; de nombreux laboureurs hâtent les couples dociles; vont et viennent sans cesse. Lorsqu'ils touchent à l'extrémité du camp, un serviteur met entre leurs mains une coupe de vin délectable; ils reprennent ensuite la charrue, impatient d'arriver au terme du fertile sillon. Quoiqu'elle soit d'or, la terre se noircit derrière eux, comme en un champ nouvellement labouré; un dieu exécuta ce prodige.
Là, il grave aussi une terre couverte de riches épis, que moissonnent des ouvriers armés de faucilles tranchantes. Le long des sillons les javelles nombreuses tombent sur la terre; on resserre les gerbes dans des liens, et trois hommes les réunissent en monceaux. Derrière eux, les enfants sans cesse leur présentent ces gerbes qu'ils apportent dans leurs bras. Le roi de ces champs, au milieu des moissonneurs, tient son sceptre en silence; et, debout, à la vue de ces guérets, goûte une douce joie dans son cœur. Les hérauts, à l'écart, dressent le festin à l'ombre d'un chêne; ils accourent après avoir immolé un grand taureau, et les femmes préparent avec abondance la blanche farine pour le repas des moissonneurs.
Il représente ensuite une vigne magnifique, dont les rameaux d'or sont chargés de raisins; les grappes pourprées brillent à travers le feuillage; elle est soutenue par des pieux d'argent. Il trace à l'entour un fossé d'un métal bleuâtre et une haie d'étain; il ne laisse au milieu de la vigne qu'un seul sentier où passent les ouvriers qui travaillent aux vendanges. les jeunes gens et les vierges, animés d'une joie vive, portent dans des corbeilles de jonc ce fruit délectable. Parmi eux est un enfant, qui, avec douceur, fait retentir une lyre mélodieuse, et le son des cordes s'unit à sa voix encore tendre; les travailleurs répondent par des chants à ses divins accords, le suivent, et de leurs pieds frappent la terre en cadence.
Près de là est un troupeau de bœufs au front superbe, et formés d'or et d'étain; ils sortent en mugissant de l'étable, et se rendent aux pâturages, près d'un fleuve retentissant, dont le rapide cours est bordé de roseaux; quatre bergers d'or les conduisent, et sont suivis par neuf chiens aux pieds agiles. Tout-à-coup, deux lions furieux fondent sur les premiers rangs des génisses, et saisissent un taureau, qui pousse d'affreux beuglements. Les chiens et les pasteurs volent à son secours; mais les lions déchirent leur proie, se repaissent de son sang et de ses entrailles; les bergers les poursuivent en vain, et en vain excitent leurs chiens vigoureux: ceux-ci n'osent attaquer les lions: ils aboient auprès d'eux, mais évitent leur courroux.
Dans un vallon délicieux, l'illustre Vulcain représente un immense pâturage de blanches brebis. Là sont aussi des étables, des parcs, et des cabanes couvertes de leur toit.
Le dieu grave encore sur ce bouclier une danse semblable à celle que, dans la fertile Gnosse, inventa Dédale pour Ariane à la blonde chevelure. Là, de jeunes hommes et des vierges charmantes forment des danses en se tenant par la main; celles-ci sont couvertes de voiles légers; ceux-là de tuniques élégantes qui brillent d'un doux éclat. Les jeunes filles sont couronnées de fraîches guirlandes; les hommes portent des glaives suspendus à un baudrier d'argent. Tantôt, d'un pied docile, ils tournent en rond aussi vite que la roue lorsque le potier essaie si elle vole aisément pour seconder l'adresse de ses mains; tantôt ils rompent le cercle, et dansent par groupes qui se succèdent tour à tour. La foule enchantée admire ces chœurs pleins de charmes; parmi eux, un homme, en s'accompagnant de la lyre, chante les hymnes des Dieux; là, paraissent aussi deux sauteurs habiles; ils conduisent les danses, et font mille tours variés au sein de l'assemblée.

Le Magasin pittoresque, 1833, livraison 3.

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