mercredi 1 juin 2016

Les petits camelots.

Les petits camelots.

Ce sont des individus étranges qui sortent on ne sait d'où, les jours de l'an et de fêtes, et qui vendent au public des marchandises plus étranges encore. Vêtus de costumes pittoresques, coiffés de chapeaux sans forme, chaussés de souliers larmoyants, déguenillés, gelé, transis; mais toujours soutenus par l'audace faubourienne, aidés par l'accent ultra-parisien, ils arpentent les boulevards en récitant des boniments pleins d'humour et en louant le bibelot qu'ils vendent dans des termes éminemment attractifs et spirituels.




Ce sont eux qui colportent en ce moment un horrible jouet, terminé par une corde à boyau dont le grincement fait se dresser les oreilles, vibrer les nerfs et aboyer les chiens.
"La tranquillité des familles!" dit l'un.
"Le soupir de Sarah Bernhardt! " articule un deuxième plus artistique.
"Le cri du ventre de Merlatti!" hasarde un troisième de l'école réaliste.
Ils traînent ainsi, pendant les quinze jours où végètent les baraques, leur pâle existence, gagnant quelques centimes sur un jouet qu'ils vendent deux sous. C'est de cela qu'ils se nourrissent, se chauffent et se couchent. D'où sortent-ils? D'où viennent-ils? Où vont-ils? Qu'ont-ils fait hier? Que feront-ils demain? Regardez-les. Ils sourient au passant, ils chantent, ils ont l'air heureux. C'est bien là l'enfant de Paris, prêt à tout, industrieux jusqu'au bout des ongles, mettant à profit les moindres circonstances, utilisant toutes les idées pour gagner quelques sous, à la fois actif et paresseux, gouapeur, blagueur et railleur à ses propres dépens




Ils sont camelots aujourd'hui, et tout à tour vous les retrouverez ouvreurs de portières à la sortie des théâtres, colporteur de canards infâmes
, marchands d'allumettes Nilsson, exploitant tous les objets susceptibles de se vendre, capables surtout de crier, de hurler, de vociférer sur la voie publique et aussi heureux d'exaspérer par leurs cris l'inoffensif passant que de lui colloquer un petit joujou à dix centimes.
L'ouvrier qui travaille de ses mains vient de province, la domestique sort de son village, toute créature qui fait une besogne servile, fatigante, est certainement née dans un département. Le camelot seul est parisien: il veut parler, ce qui est la grande marotte du Parisien, et si le camelotage lui plait, c'est que le métier exige une certaine science de la parole, un débit facile et des inventions cocasses.

Physiologies parisiennes, Albert Millaud, 1887, à la Librairie illustrée, illustrations de Caran d'Ache, Frick et Job.

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