dimanche 31 janvier 2016

Jeux d'autrefois; le volant et les grâces.

Jeux d'autrefois: le volant et les grâces.

Oh! le pur et lointain délice, dans le bleu d'été qui décroît, que d'évoquer les petits à voix d'enfant de chœur et les jeunes filles aux nattes allemandes, paisiblement essoufflés par une candide partie de volant ou de grâces!...
Je me souviens. Par les rues si sympathique de nos villes de province aux pavés séculaires, sous les arbre du mail ou le long des remparts désarmés, à l'heure apaisante du soir, quand les gens sont assis près du seuil, sur des chaises basses, les mains aux genoux, que les chats rêvent, leur museau barbare pointé vers la chatière de la lune, et qu'en sifflant passe et repasse devant la fenêtre du grenier l'hirondelle de l'angélus..., le volant, modeste et sage aïeul du diabolo, n'escaladant jamais les nues, s'élevait tout au plus lourdement, dans les coups heureux, jusqu'au balcon de l'entresol, adorable à voir accomplir sa lente chute quand il tourbillonnait, mal soutenu par le petit diadème de plumes d'oie qui le coiffait comme un chef indien, pour venir se nicher dans les cheveux blancs de la grand'mère ("Ah! Mon Dieu, qu'est-ce qu'il m'arrive?") où il fallait l'aller quérir.



J'ai longtemps conservé un de ces volants. Tel qu'une phalène, je l'avais piqué près de ma glace, transperçant son corps d'étoffe, et il me rappelait toujours, quand je le regardais, le geste honnête et poétique des jolies fillettes de ma jeunesse, ayant bien l'air, en effet, quand elles rabattaient sur lui leur raquette, de folâtrer à la chasses aux papillons. Et ces raquettes-là, mignonnes coquettes, ne pesant pas plus qu'un tire-bouchon, semblables à des passoires de poupée, est-il raisonnable de les comparer aux raquettes d'aujourd'hui, vastes comme des cribles à cailloux, agencées avec des bois de construction de navires, tendues de boyaux de fer et qui, même dans une main virginale, pouvait devenir aussi redoutables qu'un casse-tête de détective?
Nous avions aussi, jadis, les grâces, si bien nommées, les grâces qui symbolisaient toute une époque, toute une éducation, toute une France d'amabilité, de quiétude et de politesse, de bienveillance malicieuse et tendre, de mœurs charmantes et bonnes.
Que j'envie donc celui-là dont les sœurs bien élevées et leurs amies des "Oiseaux", et la cousine, et l'espiègle fiancée ont, en robes blanches et en souliers de prunelle, joué aux grâces dans la cour à bornes de pierre d'un antique hôtel familial, ou sur la terrasse d'un parc, à la campagne, aux alentours de 1840.



Il a connu intimement une des plus chères douceurs de vivre, et, plus tard, bien plus tard, quand les sœurs, les amies des sœurs, la cousine ou la fiancée devenue sa femme, sa vieille compagne, étaient courbées à force d'avoir salué les années et portaient leur blanc visage plus rapproché des feuilles mortes de la terre, il n'a eu cependant qu'à mettre à plat sa main sur ses yeux fidèles pour les revoir avec extase droites, longues, en mousseline volantes et chaussées plat, ondines étrusques de Louis-Philippe, se revoyant, du bout de leurs bâtons croisés sur leur têtes comme deux inoffensives épées, l'étroit cerceau de velours grenat galonné d'or qui nimbait leur front pur!...

                                                                                                                 Henri Lavedan.
                                                                                                            de l'Académie française.

Les Annales politiques et littéraires, revue universelle paraissant le dimanche, 21 septembre 1913.

Des gens de sport.

Des gens de sport.

Je n'entends pas par là les gens qui, ayant d'autres occupations ou d'autre goûts font aussi du sport par amusement ou par hygiène; je veux parler uniquement de ceux qui ne font que du sport, dont le sport est l'unique but, l'unique raison d'être. Assurément, dans l'ensemble de la population française, cette catégorie est très restreinte; mais, dans le high life, elle tient une importante place, et mérite, à ce titre, de fixer un moment ces graves et frivoles réflexions.
L'homme de sport est généralement peu compliqué. Sa vie est assez sensiblement la même chaque année. Elle se règle toujours selon la saison, favorable ou non à tel ou tel sport. Au nord, l'Ecosse pour la chasse aux grouses; au sud, la Côte d'Azur pour le tir aux pigeons; à l'ouest et au nord, pour le yachting; à l'est, la Suisse pour les courses en montagne et pour les sports d'hiver: tels sont les quatre points cardinaux entre lesquels évolue ordinairement l'homme de sport. Je tiens cependant à mentionner, mais à titre exceptionnel encore, des déplacements plus lointains, tel que Corfou pour la bécasse, la Hongrie pour le perdreau, les Indes pour le tigre. Mais ces chasses raffinées ne sont que le privilège d'un petit nombre.
Comme les gens qui n'ont rien de très sérieux à faire, l'homme de sport est toujours extrêmement occupé. Pour se transporter rapidement à tel ou tel endroit, il lui faut se rendre essentiellement mobilisable. Ainsi que le fameux chasseur à cheval de Maurice Donnay, qui doit être en quelques heures à la frontière, il lui faut avoir son paquetage tout prêt.
Ce paquetage consiste en une quantité d'objets provenant des magasins anglais les plus "chics", ou mieux encore, directement de Londres: malles plates et légères; sacs en peau de porc distingués; nécessaire garni d'objets de toilette et d'accessoires divers en argent ou en matières spéciales qui diminuent le poids; boîtes et étuis à cigarettes ou à double fusil; gaines pour couvertures, cannes, parapluies, clubs de golf, raquettes de tennis. Tout cela est propre, net, reluisant, coquet, exigeant un astiquage sérieux et journalier.
Inutile d'ajouter que le sportsman doit être toujours vêtu à la dernière mode du sport auquel il se livre à l'heure même. Pour cela il lui faut s'adresser à plusieurs tailleurs, car tel qui réussit le costume de chasse à tir est "impossible" pour le costume de chasse à courre, et réciproquement.
Quant à la tenue du soir à emporter dans les déplacements, elle est invariable et peu encombrante: c'est toujours le frac avec gilet blanc et cravate blanche ou, pour l'intimité, le smoking avec gilet de fantaisie ou gilet blanc et cravate noire. Le smoking avec cravate blanche ou le frac avec cravate noire constituent une de ces hérésies qui "coulent" définitivement un homme aux yeux de ses hôtes, de ses coinvités et surtout de la livrée.
En continus rapports avec des gens du monde, l'homme de sport est généralement très correct d'allures et courtois de manières. Actif avant tout, il est peu bavard et assez indifférent à tout ce qui n'est pas le sport, et surtout le ou les sports qu'il pratique. Sur ce terrain, il s'anime et devient intarissable. entre deux hommes de sport différent, la conversation s'épuise assez vite; entre deux hommes de même sport, elle peut se prolonger à l'infini.
L'homme qui triomphe dans un sport arrive rapidement à une situation très enviable et surtout très enviée. On se dispute le "grand fusil"; on s'arrache "la grande raquette". Dans le monde du sport, ces heureux vainqueurs jouissent d'une considération analogue à celle des académiciens dans le monde des lettres.
Sans être pour cela exclusifs, les gens de sport se fréquentent volontiers entre eux. Au sein de la grande famille sportive, des petits groupes se forment dont on peut dire qu'ils "ne s'embêtent pas". L'agrément de la vie étant leur but constant, ils s'unissent pour s'amuser. Parties de campagne, parties de théâtre, dîners au cabaret, cotillons, bridges, thés, tout se succède sans interruption d'un bout de l'année à l'autre.
S'ensuit-il de cela que les gens de sport (et bien entendu, je parle des deux sexes) soient plus heureux que les autres et ne connaissent, ici-bas, que les sentiers éternellement fleuris?
Hélas! comme les camarades, ils ont leur part de chagrins et de douleurs. Pour loger en des corps plus actifs, plus alertes et plus vigoureux, leurs âmes n'en sont pas moins sensibles ni moins vulnérables. Et à ces grandes épreuves d'ordre général, ils joignent les petits ennuis si j'ose dire "professionnels"
Un "grand fusil" est très mortifié quand, dans une battue, il manque un faisan à belle au nez des autres chasseurs; un "golfer" de marque souffre terriblement quand, sur un "tee" de départ, après un "waggie" attentif, il n'est pas maître de son "driver" et rate son "swing". 
Ce sont évidemment là des choses qui nous seraient tout à fait indifférentes à vous et à moi; mais chacun met son amour-propre où il peut, et telle contrariété prend pour nous les proportions d'un malheur qui effleurerait à peine notre voisin.
Oui! les gens de sport ont leurs ambitions, leurs envies, leurs jalousies et leurs déboires, comme les autres hommes, et chaque fois que la vanité humaine est en jeu, c'est à dire presque toujours.

                                                                                                                 Jacques Normand.

Les Annales politiques et littéraires, revue universelle paraissant le dimanche, 21 septembre 1913.

Les sans-logis.

Les sans-logis.


Les journaux vous ont conté l'aventure du "fort-Cochon". L'honorable M. Cochon s'est rendu populaire en défendant de bruyante façon les pauvres locataires molestés par leurs propriétaires. Les poètes, eux-mêmes, chantent ses exploits. Ecoutez ce qu'en dit le spirituel Claudin:

Lorsque la première gazette
Imprima son nom folichon
Intrigué, on se dit: "Mazette!
Est-ce du lard ou du cochon?"
C'était à l'époque du terme,
Ce Cochon nous semblait fortuit.
Pour ménager notre épiderme, 
Il ne faisait que peu de bruit.

Mais depuis lors, quelle revanche!
Ce n'est plus quatre fois par an
Que Cochon, retroussant ses manches, 
Montre des biceps apparents.
Non, c'est tous les jours qu'il opère
(Lui-même, tel Pierre Petit)
Des déménagements prospères,
Et tous les jours qu'il fait du bruit.

Maintenant, c'est une puissance
Qui donne aux bons des soins touchants
Et qui par sa seule présence,
Fait trembler de peur les méchants. 
Et le pauvre propriétaire,
Par un tour vraiment inouï, 
Tombe comme une loque à terre,
Quand monsieur Cochon fait du bruit.

En dépit des flèches aiguës
Et des traits que nous décochons, 
La foule autour de lui se rue,
Vociférant: "Vive le Cochon!"
Heureux et fier de l'aventure
D'un air satisfait, il sourit.
Ça doit être dans sa nature,
Monsieur Cochon aime le bruit.

Si le peuple ainsi continue,
Par ses victoires transporté,
A le hisser sans cesse aux nues
Il sera bientôt député.
Mais dans la Chambre, imperturbable,
Dès que nous l'aurons introduit,
Monsieur Cochon, c'est bien probable,
Ne fera plus du tout de bruit.





Cochon député! Cochon chansonné! Rien ne va plus manquer à sa gloire.

Les Annales politiques et littéraires, revue universelle paraissant le dimanche, 3 août 1913.

samedi 30 janvier 2016

Un mort au téléphone.

Un mort au téléphone.

La veuve du fameux financier newyorkais Russel Sage, a voulu pour défunt son époux un cercueil digne du milliardaire. Chacun honore ses morts à sa façon. M. Russel Sage, qui portait toujours sur lui quelques bagues représentant la bagatelle de plusieurs centaines de mille francs, avait décidé d'être enterré avec. Il s'agissait donc de défendre le cadavre de ce Crésus contre les profanations possibles des cambrioleurs de tombes.
Mme Russel Sage consacra vingt mille dollars (cent mille francs) à cette entreprise. La bière classique des pauvres gens fut remplacée par une gaine de cuivre emprisonnée dans un caisson en acier blindé de la résistances des meilleurs coffres-forts, le tout placé dans un tombeau de ciment armé revêtu de marbre. Cette installation était, en outre, munie de sonneries électriques qui avertissaient le gardien du cimetière si l'on tentait d'ouvrir le cercueil.
Ainsi "l'oncle Russel", comme on l'appelait en bourse de New-York, dont il était une des grandes puissances, peut dormir tranquille. Sa vie avait été d'ailleurs assez agitée. Employé à 12 ans dans une épicerie, puis épicier en gros, il se fit ensuite banquier et, en s'associant au fameux Jay Gould, était devenu un des rois du chemin de fer américains. Il avait failli être tué par une bombe jetée dans son bureau par un certain Norcross, homme irrascible, qui exigeait de Russel Sage le paiement immédiat d'une somme de six millions. "Oncle Russel" eut raison d'obtempérer; en effet, Norcross fut tué par sa propre bombe, et Russel s'en tira avec quelques blessures.
Nul doute que Mme Russel, qui demeura toute sa vie impressionnée par cet attentat contre son mari, ait voulu le défendre ainsi jusqu'après sa mort. Quand aux sonneries électriques, elles rappellent l'histoire macabre de Lady Witkins.
Lady Witkins avait épousé en secondes noces un écuyer de cirque, quand, six mois après son mariage, son mari se tua en tombant du cheval. Lady Witkins, très nerveuse et portée à la croyance au surnaturel, ne fut jamais convaincue de la mort de son époux. Cependant, elle ne put s'opposer à son enterrement; mais elle fit installer un téléphone qui, du cimetière, reliait le cercueil à sa chambre. Alors, cette malheureuse femme passa des heures à l'appareil dans l'espoir d'un appel qu'elle ne devait jamais entendre. Ses amis essayèrent en vain de l'arracher à son obsession.
Un jour, elle se dressa, saisie d'horreur, en poussant un cri terrible: on avait parlé! Et elle tomba inanimée sur le plancher.
Quelques personnes firent une enquête approfondie qui révéla que le fil particulier desservant le cimetière avait été relié par erreur avec un abonné.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 13 janvier 1907.

La lettre chargée.

La lettre chargée.


La scène se passe à la Poste.

LA BRIGE, le nez à un guichet.- Monsieur, un de mes amis qui me devait cent francs vient de me renvoyer cette somme. Il me l'a expédié par lettre chargée, à mon nom, bien entendu, mais adressée au Ministère où je suis commis principal. Le facteur chargé de me la remettre s'est présenté à mon bureau avant que je fusse arrivé...
L’EMPLOYÉ.-... et il l'a remportée, comme c'était son devoir.
LA BRIGE.- Vous l'avez dit. Elle a donc fait retour à la poste...
L’EMPLOYÉ.- ... et, à cette heure, c'est moi qui l'ait.
LA BRIGE.- Ah! - Voulez-vous me la donner, s'il vous plait.? Je suis Monsieur...
L’EMPLOYÉ.- Monsieur La Brige.
LA BRIGE, un peu étonné. -Il est vrai. Mais comment...
L’EMPLOYÉ. - Vous ne me remettez pas?
LA BRIGE.- Mon Dieu...
L’EMPLOYÉ.- J'ai eu l'avantage, autrefois, de me trouver souvent avec vous aux vendredis des Crottemouillaud.
LA BRIGE.- Chez les Crottemouillaud?... En effet!... Est-ce que vous n'avez pas une sœur?
L’EMPLOYÉ.- Oui, monsieur.
LA BRIGE.- Fort blonde?
L’EMPLOYÉ.- Fort blonde.
LA BRIGE.- C'est bien ça. La délicieuse jeune fille. Je me rappelle très bien à présent. Je vous prie de m'excuser si je ne vous ai pas reconnu: je ne m'attendais pas au plaisir de vous voir, puis vous êtes à contre jour. Enchanté de vous retrouver en bonne santé. Votre sœur va bien?
L’EMPLOYÉ. -A merveille.
LA BRIGE.- Veuillez me rappeler à son souvenir et lui faire tous mes compliments.
L’EMPLOYÉ.- Je n'y manquerai pas.
LA BRIGE. - Mille grâces. - Donc, vous avez une lettre pour moi, une lettre chargée, contenant cent francs.
L’EMPLOYÉ.- La voici. (Il la lui fait voir).
LA BRIGE.- Bon! (Il avance sa main par l'ouverture du guichet)
L’EMPLOYÉ, qui recule la sienne.. - Pardon!
LA BRIGE.- Qu'est-ce qu'il y a, monsieur? Vous ne voulez pas me donner ma lettre?
L’EMPLOYÉ.- Je veux bien vous donner votre lettre, mais il faut, au préalable, justifier de votre identité.
LA BRIGE.- A qui?
L’EMPLOYÉ.- A moi.
LA BRIGE. A vous?
L’EMPLOYÉ. - Sans doute. (Un temps)
La BRIGE, stupéfait.- Elle est bien bonne!... Il faut que je vous établisse comme quoi je suis M. La Brige, alors que vous avez été le premier à me reconnaître, pour m'avoir vu vingt fois, naguère, chez nos amis les Crottemouillaud?
L’EMPLOYÉ.- Je vous ai reconnu en tant qu'homme du monde; mais j'ignore qui vous êtes en temps que fonctionnaire.
LA BRIGE.- Certes, j'avais entendu parler des chinoiseries administratives; mais celle-là...
L’EMPLOYÉ. - Je suis employé de l'Etat; les règlements sont les règlements et je ne saurais les enfreindre sans risque. (La Brige veut parler)
L’EMPLOYÉ.- Eh! monsieur, il y va de ma responsabilité. Supposez que vous ne soyez pas le destinataire de cette lettre et que je vous la remette cependant. Qu'arriverait-il? Il arriverait: primo, que je serais engueulé comme un poisson pourri; secundo, que j'aurais à rembourser de ma poche les cent francs, valeur déclarée, accusés à sa suscription.
LA BRIGE.- Que diable allez-vous chercher là! Suis-je, oui ou non, M. La Brige. De votre propre aveu, le suis-je?
L’EMPLOYÉ. - Vous êtes M. La Brige, c'est vrai.
LA BRIGE.- Eh bien, alors?
L’EMPLOYÉ..- Eh bien, justifiez, preuves en main que vous êtes cette personne, et je vous remettrai ce qui est à vous.
LA BRIGE, les yeux au ciel. - La fooorme!... Enfin! (Il tire son portefeuille.). Voici des enveloppes de lettres.
 L’EMPLOYÉ.- Ça ne suffit pas. Avez-vous une carte d'électeur?
LA BRIGE. -Non, mais je peux vous montrer ma quittance de loyer et mon contrat d'assurance.
L’EMPLOYÉ. - Je m'en contenterai.
LA BRIGE. - C'est heureux. Voici ces deux pièces.
L’EMPLOYÉ, qui les prend.- Merci.
(Long silence. L'employé examine les papiers de tout près. De l'autre côté du grillage auquel il repose son front, La Brige attend une décision en grinçant des maxillaires.)
A la fin.
L’EMPLOYÉ. - Je reconnais l'authenticité de ces documents. Seulement ils ne prouvent rien.
LA BRIGE.- Pourquoi?
L’EMPLOYÉ. - Parce qu'ils concernent un nommé Jean-Philippe La Brige, domicilié 41 bis, rue de Douai, alors que la lettre chargée, objet de votre démarche, intéresse un nommé La Brige, prénommé aussi Jean-Philippe, mais domicilié place Beauveau, au Ministère de l'intérieur.
LA BRIGE.- Si bien que voilà le Ministre obligé de me louer un bureau ou de m'assurer contre le feu, faute de quoi ce sera comme des pommes pour rentrer dans mes cent francs?
L’EMPLOYÉ. - Rassurez-vous, la lettre vous sera représentée.
LA BRIGE.- Quand?
L’EMPLOYÉ. - Demain matin, à huit heures.
LA BRIGE.- Bon! les bureaux n'ouvrent qu'à dix.
L’EMPLOYÉ. - Puis à midi.
LA BRIGE.- De mieux en mieux, c'est le moment où je pars déjeuner.
L’EMPLOYÉ. - Puis à six heures.
LA BRIGE. - Du soir?... Parfait, les ministères ferment à cinq.
L’EMPLOYÉ. - Monsieur, j'en suis désolé; mais avec la meilleure volonté du monde, il n'est pas possible à la Poste de modifier les heures de courrier à seule fin de les faire concorder avec vos heures de présence au Ministère de l'Intérieur.
LA BRIGE.- Alors?
L’EMPLOYÉ. - Alors... (Geste vague)
La BRIGE.- Alors, c'est bien ce que je pensais; nous passerons le facteur et moi, la moitié de notre existence à tenter de nous rencontrer, et l'autre moitie à flétrir la fatalité exécrable qui nous isolera, moi et lui, chaque jour, à heures fixes, sur des points différents du globe. cependant, sciemment et de sang-froid, vous persisterez à détenir entre vos mains une somme d'argent dont j'ai besoin et que vous savez être à moi au point de n'en pouvoir douter.
L’EMPLOYÉ. - Monsieur...
LA BRIGE. - Monsieur, cela est trop absurde. Si je connais bien le règlement, le destinataire d'une lettre chargée, entre en possession de son dû moyennant décharge au facteur par lui donnée sur un petit livre à cet effet?
L’EMPLOYÉ. - Oui.
LA BRIGE.- Ceci sans le concours d'aucun contrat d'assurance, d'aucune quittance de loyer, en un mot, d'aucune sorte de papier authentique répondant de l'identité du destinataire?
L’EMPLOYÉ. - Non.
LA BRIGE.- C'est tout ce que je voulais savoir. vous trouverez donc bon, monsieur, que je donne la somme de vingt sous au concierge de mon Ministère afin qu'il réponde: "C'est moi", quand le facteur, ma lettre à la main, viendra lui demander: "M. La Brige?"
L’EMPLOYÉ. - Je n'y vois pas d'inconvénient.
LA BRIGE.- Vous voudrez bien tenir pour excellente la griffe "Jean-Philippe La Brige" qu'apposera sur registre officiel ce personnage nommé Pépin?
L’EMPLOYÉ. - Pourquoi pas?
LA BRIGE.- Ce sera un faux.
L’EMPLOYÉ. - Qu'est-ce que vous voulez que j'y fasse?
LA BRIGE.- Rien du tout. Nous voila d'accord et vous m'en voyez plein de joie. Monsieur j'ai l'honneur de vous revoir! Mes amitiés à votre sœur.
L’EMPLOYÉ. - Serviteur de ton mon cœur.

(L'employé se remet au travail, La Brige, lui, gagne la sortie et retourne à son Ministère, y acheter à raison d'un franc la signature du concierge, qui se fait s'ailleurs un plaisir de la lui donner pour rien: gens honnêtes et simples, gens de bien, personnes estimables qui se doivent mettre à deux afin de ramener à la raison, grâce à une imposture grossière, la sottise des règlements.)

                                                                                                     Georges Courteline.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 13 janvier 1907.

vendredi 29 janvier 2016

La vitesse.

La vitesse.


Des amis m'ont entraîné au circuit de Picardie. C'est un attachant spectacle que celui de ces tournois internationaux. Et d'abord, c'est un spectacle moderne; il excite l'intérêt de nouveauté qui s'attacha, vers la fin du dix-huitième siècle, aux courses de chevaux importées d'Angleterre, à cette différence près que les premiers spectateurs de Longchamp étaient des parieurs, tandis que les courses d'automobiles ne sont officiellement l'objet d'aucun pari. Si la spéculation s'y mêle, elle reste discrète et dissimulée. On n'y vient pas pour jouer, on y vient pour voir.
Cet attrait s'explique. En effet, il ne s'agit pas ici de regarder des jockeys pousser leurs montures pendant trois minutes autour d'une pelouse semée d'obstacles inoffensifs. L'exercice est moins bref, plus périlleux. Vingt machines parcourent avec un fracas formidable et sans s'arrêter, vingt-neuf fois de suite, un trajet de sept lieues, soit au total 900 kilomètres. Les hommes qui les gouvernent s'imposent une effroyable tâche. Ils risquent leur vie. Au cours de l'épreuve, qui nécessite huit heures environ, les accidents sont inévitables, les catastrophes possibles. Or, un puissant intérêt émane de la probabilité et de l'imminence du danger. Nous ressemblons tous un peu à ce touriste qui suivait une ménagerie à travers les foires et nourrissait la crainte et le secret désir d'assister au supplice du dompteur. De vieux instincts barbares, que nous n'avouons pas, nous poussent à rechercher les émotions sanguinaires.
Dès notre arrivée à Amiens, nous nous enquîmes auprès d'un membre important de l'A. C. F. du lieu où nous devions nous placer pour éprouver les plus violentes secousses...
- Il y a le pont de chemin de fer, nous dit-il. Virage difficile; mais, à cet endroit, les coureurs ralentiront. Si vous désirez jouir du maximum de vitesse, postez-vous sur la route en ligne droite qui relie Longueau à Démiun, un peu avant la côte du bois de Girelles. Là, les chauffeurs prendront leur élan... Ce sera terrible.
Nous ne résistâmes pas à la perspective d'une telle ivresse. Aussitôt, nos dispositions sont prises. Il faudra se lever à trois heures du matin, se rendre au point désigné, y devancer la foule, s'y installer confortablement. La ville d'Amiens regorge de visiteurs en quête d'un gîte. Nous y trouvons deux mauvaises chambres, les chambres de l'hôtelier et de sa "dame", qu'ils daignent nous céder, comme s'ils nous accordaient une grâce, et à quel prix! On dîne tant bien que mal. On erre parmi la cité, hier tranquille, aujourd'hui tumultueuse. Dix mille autos s'y heurtent, s'y bousculent. Les sirènes mugissent, les trompettes ronflent. Un bourgeois glorieux a fait adapter à sa voiture une stridente boîte à musique qui glapit le motif de La Veuve Joyeuse. Les passants se retournent... Il est heureux... D'ailleurs, tout le monde rit, bavarde, gesticule à la terrasse des brasseries, en attendant l'événement du lendemain. L'allégresse brille dans les yeux. J'imagine que les habitants de l'Athènes et de la Rome antiques respiraient, à la veille des concours du stade et des combats du cirque, cette même atmosphère de griserie.
- Nous avons déjà un mort, dit le cafetier, souriant, cordial, ravi de répandre cette bonne nouvelle.
Horrible, ce mot, mais bien typique.
Allons nous coucher!...
Nuit agitée. Sommeil coupé de rêves bizarres, de cris d'effrois, de clameurs, de sourds beuglements. Ce sont les bruits de la rue... Réveil à l'aube... toilette sommaire... Départ hâtif... Vers l'entrée du circuit, s'allonge une file interminable de véhicules de tous les styles et de tous les âges, fiacres du dix-neuvième siècle attelés de rossinantes poussives, calèches matrimoniales, le char à banc du cultivateur, le cabriolet du médecin de campagne, la limousine d'hier déjà démodée, le double phaéton de demain, astiqué, verni, doué de la suprême élégance des choses neuves...
Sur les bas côtés de ta route cheminent les piétons, citadins et paysans; ils portent des corbeilles, des cabas, des filets gonflés, d'où émerge le goulot d'une bouteille, le croûton d'un pain doré, les côtes d'un melon fraîchement cueilli; quelques-uns ont des pliants, leurs rhumatismes redoutant l'humidité de la rosée nocturne. A mesure que nous avançons, nous apercevons, campés dans les champs, assis au bord des fossés, la tête coiffée de mouchoirs et de serviettes, les traits tirés par l'insomnie, les premiers arrivants. Ils ont allumé des feux de brindilles et réchauffent à la flamme leurs doigts que le brouillard engourdit. De loin en loin des cantines sont dressées. Des filles en tablier blanc offrent le lait brûlant, le café, le chocolat. Les bols circulent. De gais quolibets s'échangent. Le peuple s'amuse. Il poursuit de gros rires et d'encouragements railleurs un jeune ménage qui trimbale à grand peine le panier familial lourd de provisions... Et ces scènes pittoresques se répètent, s'échelonne à l'infini. De tous les coins du pays, la population est accourue...
Nous voici campés... L'auto remisé dans l'herbe nous sert de tribune... Des sentinelles font évacuer la piste qu'il est expressément défendu désormais de traverser. Nous lions conversation avec nos voisins, des gens aimables, un industriel amiénois, et sa femme, qui, de temps en temps, rentre dans la voiture et se passe sur les joues une houpette de poudre de riz. Plus loin, un couple d'amoureux dort à poings fermés.
Enfin, c'est le moment. Un tonnerre gronde au loin, approche, fond sur nous, s'évanouit.... De minute en minute, une bête de métal, rugissant et bondissante, apparaît, disparaît... On se nomme les hardis pilotes: Guyot, Bablot, Goux, Chassagne, Boillot, le vainqueur présumé, le favori. Chaque quart d'heure ils repassent... Boillot, superbe, courbé sur le volant, a perdu sa casquette; des coulées de sueur et de suie inondent en noircissent la figure de cet être fantastique échappé de l'enfer; ses yeux rayonnent d'énergie et d'espoir... La lutte s'anime. Un vertige nous saisit. Nous la voudrions plus rapide encore et plus ardente. Il semble que les coureurs, prompts comme l'éclair, ne volent pas assez vite. Nous sommes insatiables. Cependant nos amoureux ne se réveillent point. Ils ont voyagé des heures et des heures pour assister à ce spectacle dont ils se promettaient tant de plaisir. Et ils dorment. C'est absurde. Et c'est charmant.
Un long détour nous ramène au pesage. La course touche à son terme. plusieurs des champions sont hors de combat. Boillot tient toujours la tête, talonné de près par Goux, son frères d'armes. Un suprême élan lui donne enfin la victoire. Mille acclamations l'accueillent.



M. le préfet le félicite. Les accents de La Marseillaise résonnent en son honneur. Sa face souillée revêt une expression de beauté. La fierté l'illumine. L'orgueil du triomphe a rendu toute sa souplesse à ce corps exténué, effacé de ce visage toute trace de fatigue...
Et je songe aux couronnes décernées par la Grèce, notre mère, aux athlètes des Jeux Olympiques. Elle exaltait en eux le splendide épanouissement de l'effort humain. Ces nobles vertus renaissent. Nous aussi, nous avons des héros.

                                                                                                         Le bonhomme Chrysale.

Les Annales politiques et littéraires, revue universelle paraissant le dimanche, 20 juillet 1913.

jeudi 28 janvier 2016

La distribution des drapeaux en 1880.

La distribution des drapeaux en 1880.


Rien n'était charmant ce matin de juillet, comme l'arrivée de la foule à Longchamp, et surtout par la pittoresque descente de Suresnes. C'est par là que, comme aux jours de Grand Prix, les Parisiens arrivaient à flots. Et alors, de la gare au pont de Suresnes, c'était comme un ruissellement de robes claires, de chapeaux de paille, de rubans tricolores, de toilettes gaies au-dessus desquelles l'aigrette blanche d'un colonel se dressait, comme un lis dans un champ de marguerites, de bluets et de coquelicots. Et c'étaient des robes tricolores, des casquettes tricolores, des médailles à toutes les boutonnières, des drapeaux à toutes les tapissières, des cocardes à tous les chars à banc, des lampions à tous les logis, des lanternes, des banderoles, des oriflammes.
Mais, cette fois, ce n'était pas la musique qui passait, c'était le drapeau de la patrie qui clapotait sous le soleil.
La foule était un peu plus qu'une foule parisienne: c'était une foule française. On était venu de partout...



On n'oublie pas un tel spectacle: lorsque, avant la distribution des drapeaux, le président lut son allocution, un grand frémissement parcourut la foule. On sentait que c'était la France armée qui se groupait là devant cet homme en habit noir, la poitrine traversée du grand cordon rouge, et qui, au nom de la nation, parlait aux soldats de la patrie.
Tous groupés devant lui, les fantassins à sa droite, les cavaliers à sa gauche, ils regardaient ce lambeau de papier qu'un rayon de soleil éclairait et qui était le mot de "Loi" jeté aux serviteurs de la Loi. Et quand, des deux côtés de cette tribune, sur le fond de velours rouge où se détachaient les têtes pâles, les uniformes, les habits noirs et les chamarrures, les grands cordons verts ou rouges, les aigrettes des uniformes étrangers, deux à deux, puis quatre à quatre, puis en masse, les drapeaux apparurent, des deux côtés de cette estrade où le président de la République était debout entre le président du Sénat placé à sa droite et le président de la Chambre à sa gauche, un grand cri, un cri d'enthousiasme et d'espoir, sortit de toutes les poitrines.



C'était, à la fois, comme la gloire passée de la France qui réapparaissait, avec toute la poésie de l'avenir et de l'espérance, dans ces étendards tricolores portés par les colonels et remis aux porte-drapeaux après le salut aux représentants de la nation. Ce n'étaient pas seulement les fanfares et les coups de clairon qui montaient dans l'air, saluant ces drapeaux nouveaux, vierges d'affronts, héritiers de ces noms de gloire qu'ils portent sur leurs plis et que le soleil faisait étinceler, avec leurs couronnes d'or et leurs trois couleurs françaises. C'était le salut de tout un peuple à toute une armée. C'était le cri de la mère patrie, voyant revivre, marcher, redresser sa taille, cette partie d'elle-même qu'elle avait crue morte, qui, en 1871, sur ce même coin de terre, passait, avec des régiments hybrides et des uniformes en lambeaux, et qui maintenant, faisait fière figure dans le rayonnement d'un jour de fête.
Oui, c'était la nation laborieuse, pacifique, saluant la nation armée. Car sait-on tout ce que représente d'efforts réunis ce brillant défilé qui était pour les uns un spectacle, pour les autres une émotion, pour tous un enseignement? Sait-on ce que la précision de ces mouvements a coûté de travail aux instructeurs, de dévouement à nos soldats? Et ce luxe de la décoration, ces équipements, ces canons, ces équipages, songe-t-on que tout cela est fait de l'épargne, du produit de la France qui travaille, de la France artiste, artisan, fabricant, ouvrier, ingénieur, savant, de la France qui a toujours payé et toujours réparé les folies de ses gouvernants?
Tous, on les revoyait, ces uniformes de l'armée de France! On saluait au passage les drapeaux portés par les chasseurs à pied, tirailleurs éternels de toutes les batailles, par les fantassins en tunique ou en capote bleue, soldats de quatre sous qui, disait un maréchal, font la fortune des généraux, petits fermiers, laboureurs, artisans, enfants du peuple, qui sont comme le ferment de la victoire. On saluait les artilleurs debout et comme soudés sur leurs affûts, les chasseurs filant au trot de leurs petits chevaux à longues crinières, les cuirassiers, les dragons et cette poignée d'hommes dont on n'avait pas vu depuis si longtemps les glorieux uniformes, les turbans, les fez rouges et les guêtres blanches, zouaves et turcos d'Afrique, spahis aux burnous blancs qui représentent pour nous une autre terre, une autre armée, tant de fiers souvenirs, Constantine, Isly, la Smala, toute une génération d'hommes, Bugeaud, Lamoricière, le duc d'Aumale, et toute une suite de victoires: l'Algérie, la terre lointaine, la colonie, mais toujours la France!
Qui sait ce que tant d'hommes rassemblés, soldats ou spectateurs, pouvaient penser au fond de l'âme? Je l'ignore! Mais à coup sûr, ce matin-là, devant le foisonnement et le clapotement de ces drapeaux, devant cette scène imposante, baptême d'une armée par une République, il n'y avait qu'un élan, qu'une pensée, un cri, un amour: la patrie!

                                                                                                                    Jules Clarétie.
                                                                                                             de l'Académie française.

Les annales politiques et littéraires, revue universelle paraissant le dimanche, 13 juillet 1913.

mercredi 27 janvier 2016

Préparons les vacances.

Préparons les vacances.





Les annales politiques et littéraires, revue universelle paraissant le dimanche, 6 juillet 1913.

La becquée

La becquée.

"A toi Jeanne, à toi: Pierre et Louis auront leur tour. L'écuelle est grande, et il y en a pour tout le monde."



Et Jeanne approche son petit bec tout grand ouvert, où la mère enfourne la soupe, la bonne soupe dont je sens d'ici le fumet.
C'est ainsi que, dans le chaud duvet de leur nid, les petits oiseaux, encore sans plumes et laids à faire peur, ouvrent des becs énormes. Et leur mère y jette la nourriture qu'elle vient de conquérir au prix de rudes labeurs, peut-être même au péril de sa vie.
Étonnés et ravis par ce dernier spectacle, certains philosophes ont été jusqu'à faire le la bête notre égale; ils ont été jusqu'à s'écrier:"La femelle de l'oiseau vaut la mère de l'homme."
C'est tout simplement un blasphème, et j'imagine, pour les excuser, que ces philosophes n'avaient pas connu leur mère.
A coup sûr, ils ne connaissaient pas le cœur humain.
La "becquée" n'est qu'un épisode dans la vie de nos mères.
Certes, pour la gagner, cette becquée nécessaire, il faut parfois qu'elles travaillent quinze heures par jour, qu'elles se privent de sommeil et qu'elles "s'ôtent enfin le pain de la bouche" pour le donner à leurs enfants.
Mais ce n'est encore rien, et chez nous, race d'élite, la Mère a d'autres devoirs dont les animaux ne sauraient soupçonner l'existence.
Nos mères ont à faire l'éducation de notre âme: elles ont à la disputer aux vices, aux passions, au mal. Et cela, tous les jours, toutes les heures, pendant dix ans, pendant vingt ans, toujours.
Quand le petit oiseau a des plumes, il s'enfuit du nid pour ne plus y revenir. Il oublie sa mère, et sa mère l'oublie. Ils sont quittes l'un envers l'autre. C'est fini.
Mais nos mères, elles, restent jusqu'à leur dernier souffle. L’œil constamment fixé sur le visage et sur l'âme de leurs enfants, elles se demandent sans cesse, avec une constante et admirable angoisse:"Comment vont-ils? Sont-ils bons? Aiment-ils Dieu?"
Elles vivent de cet amour; elles en meurent; mais elles continuent là-haut cette magistrature de leur tendresse, et prient pour nous ce grand Dieu, dans les bras duquel elles jettent enfin leur fils, nourris, aimés, sauvés par elles.
Ah! ne comparez plus la bête et l'homme, ni le nid avec la maison. Pensez à vos mères, et ne blasphémez pas.

                                                                                                                                L. G.

L'Illustré pour tous, choix de bonnes lectures, 4 octobre 1885.


Les tables d'hôtes de Paris.

Les tables d'hôtes de Paris.

Le nom de table d'hôte, n'est guère qu'une appellation générique sous laquelle nous comprenons tous les pot-au-feu qui se mangent en commun, à heure fixe, avec quiconque en veut sa part, pour un prix qui varie de sept sous à cinq francs. On concevra qu'il nous serait de toute impossibilité, dans ce cadre restreint, d'en esquisser toutes les variétés. Ne nous occupons que des principales.
Il existe, en effet, des espèces d'étables où, pour sept sous (sept sous!), vous pouvez assouvir la faim la plus désordonnée. Gargantua s'y fût repu. J'aime à croire que vous ne vous attendez pas à ce qu'on y mange des perdreaux. Soupe épaisse, pommes de terre frites, eau et pain à discrétion, telles sont les invariables sensualités de ces tables sans nappe.
Et pourtant, si peu friand que soit un tel festin, on doit encore s'émerveiller, non pas qu'il puisse allécher de nombreux appétits (il y a, de par la capitale du monde civilisé, des estomacs si creux, des bras si longtemps croisés, des sueurs si peu lucratives!), mais seulement que l'on puisse s'empoisonner à si bon marché.
Eh quoi! tout cela pour sept sous, pour les sept huitièmes du prix que coûte ailleurs un simple verre d'eau sucrée! Je vous le dis, en vérité, Paris est la ville des miracles. L'hôte de ces tavernes, ou, pour mieux dire, de ces cavernes, doit être un bien grand philanthrope, car je ne lui sais qu'un moyen de ne pas se ruiner à ce faire: c'est que, selon le proverbe, tout en perdant sur chaque convive, il se rattrape sur la quantité.
De sept sous à dix-sept, il n'y a guère que des nuances à signaler. A dix-sept sous, on jouit d'une nappe; c'est une amélioration. A vingt-deux, on a la serviette, et la fourchette en métal d'Alger, voire en argent.
Trois sous de plus, et l'on touche à la frontière du luxe, de ce luxe d'apparence qui brille, mais ne se consomme pas.
A vingt-cinq, en effet, la table d'hôte qui, jusque là, suivant la belle expression de Bossuet, n'avait de nom dans aucune langue, commence à se décorer du titre de "cuisine bourgeoise".
Le principal de la cuisine bourgeoise, c'est l'énorme cornichon, le radis, le sel et le poivre à discrétion, disposés carrément, car la symétrie est déjà de rigueur céans.
L'accessoire, c'est la soupe, le bouilli et deux plats de pommes de terre ou de haricots secs; le tout terminé par un "brie" farineux, et arrosable d'un vrai "mâcon" venu le mois dernier, directement des Grandes-Indes, sous la forme peu liquide et point du tout alcoolique, de bûches de bois rougeâtre.
Le pain est à discrétion. Enfin, il serait injuste de ne pas dire qu'on vous change régulièrement d'assiette à chaque nouveau plat. C'est un hommage que nous nous plaisons à rendre à la vérité.
De trente sous à quarante, la table d'hôte s'élève, en général, jusqu'au surnom de "pension bourgeoise".
Ici la "soupe" devient "potage", et le "bouilli" se surnomme "bœuf". C'est mieux, c'est infiniment mieux. Il y a des traces, dès lors, de civilisation.
La pièce de résistance, le plat "soigné", le centre, le pivot du système culinaire de la "pension bourgeoise", c'est d'ordinaire, le fricandeau: le fricandeau avec ses bribes de lard et son oseille juteuse. Cette prééminence, toutefois, n'est pas invariable. Il est telle "pension bourgeoise" dont le bouilli excelle; telle autre où le rôti domine; telle autre, enfin, que ses vol-au-vent, ses rognons ou quoi que ce soit, ont rendue fort célèbre dans un certain monde.
Il y a un sourire qu'a oublié Lavater, et qui n'a jamais été classé par aucun autre physionomiste: c'est le sourire, en public, des princes, des limonadières, des marchandes de nouveautés et des maîtresses de table d'hôte; sourire artificiel, sourire mécanique; espèce d'enseigne qui n'a rien de commun avec l'intérieur du magasin, autrement dit avec l'état d'âme, et qu'on hisse ou descend sans motif autre que l'opportunité présente.
Regardez une hôtesse: si elle ne vous voit pas, elle est grave et impassible; mais vous voit-elle: crac! la voilà qui sourit, et qui sourirait de même, durant quarante-huit heures, si vous passiez ce temps les yeux fixés sur elle.
Et puis, détournez-vous les yeux: crac! le sourire cesse; l'impassibilité recommence. On dirait d'un sourire à  fil et contre-fil. Mais le plus drôle, ce sont les fractions de sourire, les velléités de sourire, ces millièmes de sourire qu'elle commence pour vous, s'imaginant que vous la fixez, et qu'elle interrompt soudain, en s'apercevant de l'erreur; ou alors qu'elle continue pour votre voisin, si le voisin se prend à la regarder.
Du reste, la "pension bourgeoise" est déjà une de ces gracieusetés que l'on se fait, quelque part, de connaissance à connaissance. On s'offre réciproquement la "pension bourgeoise", comme, autre part, une glace, un coupon de loge, une place dans un tilbury.
- Ah çà! vous dira l'un des habitués, où dînez-vous, aujourd'hui? Allons dîner ensemble dans ma "pension bourgeoise". J'ai justement deux cachets sur moi. On y est très bien, vous verrez! Le bœuf, surtout, y est excellent.
Quelquefois aussi, ce sera d'un extra, d'un plat de choix et d'aventure, qu'il tâchera de vous allécher.
- Venez, venez. Nous avions hier, un civet délicieux. Il en reste sans doute encore un peu pour aujourd'hui. Venez.
Ou bien:
- Allons voyons, laissez-vous tenter. je crois que nous aurons, ce soir, quelque chose de soigné: un pâté qu'on dit devoir être excellent. Venez.
C'est qu'en effet, de temps en temps, pour empêcher le pensionnaire de se blaser, de se lasser, de disparaître, l'hôtesse a soin de raviver son assiduité par quelque friandise extraordinaire. L'annonce s'est fait la veille, et souvent, même, plusieurs jours à l'avance. Cette espèce de programme d'hôtel a, du moins, l'avantage, sur les programmes politiques, que les promesses en sont remplies en quantité toujours, sinon en qualité.
- Monsieur Charles, dit l'hôtesse à son pensionnaire qui part, aura-t-on le plaisir de vous avoir, demain?
- Je ne sais pas, madame. Mais... pourquoi?
- Parce que..., c'est que... il y aura quelque chose!...
Et elle accompagne ces mots d'un petit branlement de tête mystérieux..., à vous faire venir l'eau à la bouche! Je ne parle pas du sourire; le sourire est de rigueur; le sourire ne signifie absolument rien.
- Ah! Ah! répond alors M. Charles, mais comment donc, madame!... Mais certainement!... Mais tout à vous!...

                                                                                                               Louis Desnoyers.

Les Annales politiques et littéraires, revue universelle paraissant le Dimanche, 6 juillet 1913.

mardi 26 janvier 2016

Ceux dont on parle.

Georges Feydeau.

Le plus gai des vaudevillistes et le moins joyeux des hommes. Le public se représente certainement M. Feydeau comme un homme très répandu, familier de tous les lieux de plaisir, étincelant d'esprit et de verve. Cet excellent public serait bien désappointé s'il faisait connaissance avec l'auteur du Dindon et qu'il vit un homme d'humeur tranquille, presque sombre, très aimable, mais médiocre causeur.
Aussi n'est-ce pas par goût que M. Feydeau fait des vaudevilles. Cela ne l'amuse pas de nous montrer pendant toute une soirée un mari jouant à cache-cache avec sa femme, une belle-mère courant après son gendre. Son plus grand plaisir, c'est d'oublier qu'il est un auteur dramatique et de faire, je vous le donnerais en cent, de la peinture! George Feydeau, artiste peintre! George Feydeau brossant des champs de luzerne ou des intérieurs bretons!
Malheureusement, et là peut-être est la cause qui a chassé le rire des lèvres de cet homme, malheureusement M. Feydeau était né pour faire des comédies et n'a aucun don pour la peinture. Tout jeune, au lycée Saint-Louis, il écrivait des monologues très amusants que Galipaux, Coquelin, Saint-Germain, Judic, ne dédaignaient pas d'interpréter. Le Potache date de cette époque: c'est un croquis pris sur le vif.




La légende veut même que M. Feydeau ait écrit sa première pièce à sept ans et que, étant encore enfant, il soit allé montrer un de ses essais à Henri Meilhac qui lui dit sans ambages; "Ta pièce est stupide, mais elle est scénique; tu seras un homme de théâtre!". Meilhac avait vu juste, si juste qu'on pourrait appliquer à presque toutes les pièces de M. Feydeau les deux épithètes dont le gratifiait son aîné.
D'avoir du premier coup deviné ses aptitudes, l'auteur de Champignol est resté reconnaissant à Meilhac et il a fait provision de paroles réconfortantes de cette espèce pour accueillir la foule des débutants qui viennent solliciter son patronage. Malheur à celui pourtant qui aurait habillé son ours de quelques finesses et se serait appliqué à l'envelopper d'un style élégant. M. Feydeau, qui n'aime pas déguiser sa pensée lui déclarerait bien vite qu'il n'entend rien au théâtre.
Et M. Feydeau est le fils d'un homme de lettres!
Sa manière de travailler ne manque pas d'originalité. Il ne compose pas de canevas pour ses comédies. Au fur et à mesure que l'intrigue se développe et s'embrouille, tous les mouvements de ses héros se gravent dans sa tête et il sait à chaque instant dans quelle situation se trouve chacun de ses personnages. Avec une aussi bonne mémoire, M. Feydeau aurait certainement réussi dans un autre commerce que celui des pièces de théâtre. Mais il y gagne beaucoup d'argent, et a fort peu de frais généraux.
C'est de cet excellent auteur que MM. Paul Bourget et Pierre Decourcelle ont voulu autrefois faire un acteur, car il jouait très bien. Y pensiez-vous messieurs? George Feydeau un comédien! Ah fi!

                                                                                                                          Jean-Louis.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 13 janvier 1907.