jeudi 19 novembre 2015

Orléans et Jeanne d'Arc.

Orléans et Jeanne d'Arc.


"La délibération du Conseil municipal m'est très agréable. L'illustre Jeanne d'Arc a prouvé qu'il n'est point de miracle que le génie français ne puisse opérer, dès que l'indépendance nationale est menacée. Unie, la nation française n'a jamais été vaincue..."
C'est en ces termes qu'en 1803 le Premier Consul apostillait la délibération de la municipalité orléanaise, qui demandait le rétablissement de la fête patriotique et religieuse du 8 mai, suspendue depuis 1793. Cette rupture momentanée d'une tradition plusieurs fois séculaire était soufferte avec peine par la population orléanaise.
Elle se souvenait, en effet, non sans un légitime orgueil, que dès le 8 mai 1430, les aïeux avaient, pour la première fois, honoré, par une procession commémorative, le geste de l'héroïne, et que, depuis cette époque jusqu'à la Terreur, chaque année, au même jour et à la même heure, les générations avaient tour à tour salué la libératrice, selon un programme resté immuable, pendant plus de trois siècles et demi! Et voilà que la tradition renouait sa chaîne; et ce nouvel anneau se ressoudait au passé... Et, pendant cette nouvelle période, depuis cent quatre ans, rien n'a changé!...
Les foules ont répété ce que l'on pourrait appeler le "geste de Jeanne d'Arc", et ce "geste" s'est transmis de père en fils jusqu'à nos jours, pieusement, religieusement, sans qu'il y soit ajouté ou retranché un élément nouveau.



Voyez plutôt. Le 8 mai 1429, à dix heures du matin, après la levée définitive du siège sur la rive droite de la Loire, Jeanne traverse le pont et rentre dans Orléans. Toute la ville est sur pied et lui fait cortège: clergé, hommes d'armes, échevins, procureurs, bourgeois, artisans et ouvriers. La foule accompagne jusqu'à la basilique de Sainte-Croix la victorieuse qui va rendre grâces au dieu des armées. L'année suivante, à dix heures du matin, le 8 mai, la population orléanaise conduite par son évêque et ses échevins, encadrée par sa milice, se rendait sur l'emplacement des Tourelles et, après avoir franchi la Loire montait vers la basilique, en suivant le même itinéraire qu'avait pris Jeanne d'Arc l'année précédente. 



Et les Parisiens qui, le 8 mai 1906, assistèrent aux fêtes commémoratives, ont pu voir qu'à dix heures, sur l'emplacement même du fort des Tourelles, signalé aujourd'hui par une colonne surmontée d'une croix, l'évêque et son clergé, la municipalité, l'armée, la magistrature, la bourgeoisie, les associations charitables et ouvrières, toute la ville en un mot, se sont donnés rendez-vous là, sur ce champ de bataille et de victoire, pour remonter, ensuite, vers la cathédrale de Sainte-Croix toute vibrante, comme autrefois, des accords du Te Deum!...




Telle est en effet, la vraie signification de la fête du 8 mai: répétition intégrale du "geste" de victoire, de reconnaissance et d'hommage, d'un "geste" consacré par plus de quatre siècles depuis que Jeanne l'esquissa la première. 



Cette signification est, en général, ignorée de la masse, comme le sont d'ailleurs, les faits qui caractérisent le séjour de Jeanne d'Arc dans Orléans. Deux témoins restent debout: le beffroi d'Orléans et la maison de Jacques Boucher, trésorier du duc d'Orléans, qui reçut l'héroïne sous son toit, du 28 avril au 10 mai 1429.



La maison de Jeanne d'Arc, sise rue du Tabour, est restée intacte, extérieurement du moins. Sur son pignon, terminé par un toit pointu comme en étaient coiffées toutes les maisons de cette époque, s'ouvrent trois étages de fenêtres. Jeanne occupait la chambre de dame Boucher et de sa fille, chambre à une seule fenêtre, au premier étage, à l'extrême droite de la maison, actuellement occupée par un fabricant de couronnes mortuaires. Là, entre les deux femmes, elle mène la vie des femmes. Elle en porte le costume. Un tableau de 1581 nous la représente en robe blanche avec ceinture violette; le cou est dégagé; sur la tête, un chaperon noir rehaussé de plumes blanches. C'est sur ces données transmises par la tradition et d'après cette peinture, que fut composé, par Legendre-Héval, le buste qui fut porté, de 1830 à 1840, à la procession du 8 mai. 



Jeanne ne portait l'armure que lorsqu'elle se trouvait au camp, parmi les soldats; elle l'avait revêtue pour la première fois à Blois, lorsqu'elle prit le commandement du convoi. 
Dans cette maison, elle reçut tour à tour, ses deux frères, Pierre et Jean, sa maison militaire, composée d'un intendant, Jean d'Aulon, de deux pages, de deux hérauts et de son aumônier, frère Pasquerel; ses compagnons d'armes, La Hire, Xaintrailles, le duc d'Alençon, Jean de Saint-Michel, Dunois, le maréchal de Rais et le gouverneur d'Orléans, Raoul de Gaucourt. C'est, enfin, de cette maison qu'elle partit, le 3 mai, pour prendre la bastide de Saint-Loup, le 6, celle de Saint-Jean, et le 7 au matin, celle des Tourelles. En souvenir de cette triple victoire, les Orléanais avaient fondu une couleuvrine qu'ils offrirent à l'héroïne, et qui se trouve encore dans le musée Johannique d'Orléans.
A l'heure où j'écris ces lignes, on ne sait encore dans quelles conditions aura lieu, cette année, la fête traditionnelle. Formons le vœu qu'elle continue à justifier ce nom et que le "geste" de Jeanne d'Arc, renouvelé par la cité orléanaise, soit pieusement respecté.

                                                                                                                   D. B. de Laflotte.

Les Annales politiques et littéraires, Revue universelle paraissant le dimanche, 28 avril 1907.

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