mercredi 8 avril 2015

Du patriotisme littéraire.

Du patriotisme littéraire.

Dans un discours qui porte ce titre, un de nos jeunes professeurs les plus distingués (1) conteste que notre langue ne soit pas, malgré certaines assonances trop lourdes, une langue musicale, une langue réellement douée de sonorité rythmique et de mélodieuse douceur.
"J'en appelle, dit-il, à vos mémoires, quoi de plus sonore que la prose de Rabelais, de Montaigne, de l'ancien Balzac, de Bossuet, de Saint-Simon, de Massillon, de Mirabeau? que la poésie de Villon, des hommes de la Pléiade, d'Agrippa d'Aubigné, de Maynard, de Corneille, de Rotrou, de Molière, de Victor Hugo?
"Demandez-vous à notre langue la cadence et la suavité de l'italien? Rappelez-vous maintes pages de la Bruyère, de Fénelon, de Bernardin, de Chateaubriand, de Nodier et toute une anthologie de poëtes musiciens, depuis Olivier de Magny, Remy Belleau, Philippe Desportes, jusqu'au modernes maître de la lyre, en passant par Malherbe, Racan, Segrais, Jean Racine, la Fontaine, André Chénier. De toutes ces richesses mélodiques, je me bornerai à détacher deux strophes de Philippe Desportes et deux stances de Lamartine:

Si je ne loge en ces maisons dorées
Au front superbe, aux voûtes peinturées
D'azur, d'émail et de mille couleurs,
Mon œil se paît des plaisirs de la plaine
Riche d’œillets, de lis, de marjolaine
Et du beau teint des printanières fleurs.
Ainsi vivant, rien n'est qui ne m'agrée;
J'oy des oiseaux la musique sacrée, 
Quand au matin ils bénissent les cieux,
Et le doux son des bruyantes fontaines 
Qui vont coulant de ces roches hautaines
Pour arroser nos près délicieux. (2)


"Voici maintenant les stances de Lamartine, témoignage d'une soirée de recueillement devant un paysage napolitain:

Vois, la mousse a pour nous tapissé la vallée;
Le pampre s'y recourbe en replis tortueux,
Et l'haleine de l'onde à l'oranger mêlée
De ses fleurs qu'elle effeuille embaume mes cheveux.

A la noble clarté de la lune sereine,
Nous chanterons ensemble assis sous le jasmin,
Jusqu'à l'heure où la lune, en glissant vers Misène, 
Se perd en pâlissant dans les feux du matin.

"Sainte-Beuve, qui reproduit ces vers à titre de document, s'écrie avec raison: "Jamais l'harmonie musicale n'a versé plus d'enchantement dans une parole humaine."
"Ainsi cette langue française, musicale, sonore, claire jusqu'à paraître lumineuse, amplement riche pour qui sait explorer ses trésors, est l'instrument le plus complet, l'outil le plus solide et le plus souple du sentiment et de la pensée. Voici, du reste, l'hommage que lui rendait hier, dans une solennité académique, l'un des esprits les plus finement et les plus largement libéraux de notre époque, M. E. Bersot:
" Notre langue est bien française... elle mérite bien qu'on la recommande à ceux qui la parlent pour qu'ils l'aiment, la respectent et en soient fiers devant l'étranger... Elle est ce que l'écrivain la fait, ou plutôt elle est ce qu'elle est, s'empreint de son génie et de sa passion; elle est à la fois langue de Racine et de Corneille, de la Rochefoucauld et de la Fontaine, de Voltaire, de Rousseau, de Sévigné, de Fénelon, de Pascal, de Bossuet, ne résistant qu'à ceux qui risquent d'altérer sa clarté ou qui prétendent forcer son incomparable justesse.
" Elle a suffi à une littérature qui compte à peu près huit cents ans; elle a donné le seizième, le dix-septième, le dix-huitième, le dix-neuvième siècle, qui, après avoir fourni (on ne peut parler que des morts) des poëtes comme Alfred de Musset et Lamartine, des prosateurs comme Chateaubriand, Mme de Staël, Georges Sand, n'est ni achevé ni épuisé; elle vaut bien la peine qu'on ne laisse point périr, faute de les comprendre, les chefs-d'oeuvre qu'elle a produits.
"Soyons modestes chacun pour nous; ne le soyons pas, nous n'en avons pas le droit, pour notre nation; ne faisons pas bon marché d'une possession qui n'a d'égale nulle part. La patrie est aussi là. (3)


(1) M. Emmanuel des Essarts, Discours prononcé à la séance de rentrée des Facultés, Clermont-Ferrand, 1876.
(2) Phil. Desportes, Chansons.
(3) Extrait du discours prononcé par M. E. Bersot, en qualité de président de l'Académie des sciences morales et politiques.

Magasin pittoresque, octobre 1877.

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