mardi 2 décembre 2014

Lillebonne.

Lillebonne.
Le château d'Harcourt- la tour de Guillaume.



La ville de Lillebonne, située dans le département de la Seine-Inférieure, et qui n'est autre que l'antique Juliobona, capitale du pays des Calètes, dut jouir sous les Romains, d'une assez grande importance, si l'on en juge par les nombreux vestiges de chaussées, d'amphithéâtres, de souterrains, de tombeaux, d'urne sépulcrales, qui sont parvenus jusqu'à nous.
Mais elle s'éclipse durant l'invasion des barbares, et à l'exception de quelques mots de la chronique de saint Wandrille, qui indique qu'on alla chercher à Lillebonne vers le milieu du VIIIe siècle, dans les débris des temples payens, les pierres propres à la construction des voûtes et de la façade de l'église Saint-Michel, on ne trouve plus de traces de l'existence de cette ville jusqu'à la domination des Normands qui, attirés par la beauté de sa situation, y édifièrent des châteaux dont celui d'Harcourt fait partie. Le temps et les révolutions successives ont fait subir des changements à ce vieux manoir: le style de chaque époque a rendu son origine presque méconnaissable.
Son enceinte vide ne présente plus qu'une cour immense dans laquelle on pénètre par une ouverture coupée, en forme de guichet. Une nappe de verdure foncée qui couvre ces débris, leur prête un aspect solennel et imposant. A gauche de la porte d'entrée s'élève la tour Guillaume que l'on appelle aussi tout de Lillebonne, et que représente notre gravure.


Elle est séparée du corps d'habitation par un pont levis de trente-trois pieds, jeté sur un fossé très profond. Son diamètre de cinquante-deux pieds, est partagé de la manière la plus égale entre le plein et le vide; les murs ont treize pieds d'épaisseur. Les fenêtres à pointes aiguës, les arêtes des voûtes, chargées de cul-de-lampes élégans, révèlent déjà cet âge de perfectionnement, ou si l'on veut d'ingénieuse imitation, dans lequel l'originalité des conceptions romantiques de l'architecture intermédiaire commençait à reconnaître et à subir l'influence d'une architecture plus classique. On parvient à son sommet avec un peu de difficulté parmi des décombres que le temps accumule tous les jours, et de ce point élevé la vue embrasse une des vues les plus délicieuses de la Normandie; mais ce château est surtout célèbre par ses anciens et intéressans souvenirs. Son histoire se trouve en quelque sorte liée à celle de Guillaume-le-Conquérant; nous allons donc esquisser rapidement les principaux événemens de la vie de ce prince.
Guillaume-le-Conquérant était fils naturel de Robert-le-Diable, duc de Normandie; il naquit à Falaise en 1027, et fut, à l'âge de 18 ans, investi de l'administration des états de son père, lors du départ de celui-ci pour la Terre-Sainte. Son premier soin fut de rechercher l'alliance de Henri 1er, roi de France, et, avec l'aide de ce prince, à qui le duc Robert avait lui-même rendu d'importants services, il pût comprimer la rébellion que les seigneurs de Normandie avaient fomentée contre lui. Après avoir remporté sur eux une victoire complète, l'an 1047, à Val-aux-Dunes, entre Caen et Argentan, il étouffa dès leur naissance plusieurs autres tentatives, et rétablit le calme dans ses états. Ayant plus tard terminé à son avantage quelques différens avec les ducs du Maine et d'Anjou, et même avec le roi de France, il se crut assez fort pour entreprendre la conquête de l'Angleterre. C'est principalement à cette expédition que Guillaume doit sa célébrité. Ses droits au trône d'Angleterre ne reposait que sur un prétendu testament d'Edouard-le-Confesseur; mais, fort de la sanction donnée par le Saint-Siège à son entreprise, il attira sous les drapeaux une foule d'aventuriers, et se disposa à faire une descente en Angleterre. Ce fût dans le château de Lillebonne qu'il fit tous ses préparatifs, et qu'ils assembla ses barons pour délibérer avec eux sur l'exécution de son audacieux projet. Au mois de septembre 1066, la flotte de Guillaume se réunit à Saint-Valéry. L'expédition ne semblait pas s'annoncer sous de favorables auspices: pendant plusieurs jours les vents furent contraires, et retinrent au port les troupes normandes. Les soldats étaient découragés, et on les entendait dire: "Bien fou est l'homme qui prétend s'emparer de la terre d'autrui; Dieu s'offense de pareils desseins, et il le montre en nous refusant le bon vent."
Cependant les vents changèrent, et la flotte mit à la voile; quatre cents gros navires et plus d'un millier de bateaux de transport s'éloignèrent de la rive au même signal. 


Le vaisseau de Guillaume voguait en tête, portant, en haut de son mât, la bannière, envoyée par le pape, et une croix sur son pavillon. Ses voiles étaient de diverses couleurs, et l'on y avait peint en plusieurs endroits trois lions, enseigne de Normandie; à la proue était sculptée une figure d'enfant, portant un arc tendu, avec la flèche prête à partir.
On débarqua, sans éprouver de résistance, à Pevensey, près de Hastings. On raconte que le duc de Normandie, en mettant pied à terre, fit un faux pas et tomba: alors un murmure confus s'éleva parmi les hommes d'armes, et des voix s'écrièrent: "Dieu nous garde! c'est un mauvais signe." Mais Guillaume se relevant, dit aussitôt: " Qu'avez-vous? pourquoi vous étonner! J'ai saisi cette terre avec mes mains, et par la splendeur de Dieu, elle est à nous!" Cette vive répartie arrêta subitement l'effet de mauvais présage.
Harold, roi des Saxons, ne tarda pas à venir à la rencontre des Normands; les deux armées prirent position en face l'une de l'autre, et commencèrent le combat. L'attaque fut vive et les Normands furent d'abord repoussés; on avait fait courir dans leurs rangs que Guillaume avait été tué, et cette nouvelle leur avait fait prendre la fuite; mais le duc de Normandie se jeta au devant des fuyards, les menaçant et les frappant de sa lance, et parvint à les ramener au combat. Les Saxons, qui les poursuivaient en désordre, commencèrent alors à faiblir et à lâcher pied, et la victoire, après avoir été long-temps incertaine et courageusement disputée, resta enfin aux Normands. Guillaume eut son cheval tué sous lui. Le roi Harold (1) et ses deux frères tombèrent morts, au pied de leur étendard, qui fut arraché et remplacé par la bannière envoyée de Rome. Bien long-temps après ce fatal combat, la superstition patriotique des Anglais crut voir encore des traces de sang frais, sur le terrain où il avait eu lieu; elles se montraient, disait-on, sur les hauteurs au nord-ouest de Hastings, quand un peu de pluie avait humecté le sol.
Guillaume, que cette seule bataille rendait maître de l'Angleterre, fit élever au même endroit un couvent sous l'invocation de la Sainte-trinité et de Saint-Martin, patron des guerriers de la Gaule. Ce couvent fut appelé, en langue normande, l'abbaye de la bataille. Des moines du grand couvent de Marmoutier, près de Tours, vinrent s'y fixer, et prièrent pour les âmes de ceux qui avaient perdu la vie à Hastings.
Une administration pleine de sagesse gagna d'abord à Guillaume l'affection de ses nouveaux sujets; mais la sévérité de ses ministres la lui fit perdre bientôt. Quelques troubles éclatèrent, et le conquérant en profita pour ôter les emplois à tous les Anglais, proscrire les nobles, confisquer leurs biens, et rétablir des impôts odieux. Il désarma les rebelles par la force et par la ruse, et les épouvanta par la dévastation du Northumberland. Malgré cette tyrannie insupportable, malgré les conspirations nouvelles que plus tard elle provoqua, Guillaume conserva l'intégralité de sa puissance, sur la Normandie et la Grande-Bretagne, jusqu'à sa mort, arrivée en 1087.

(1) On sait que la mort d'Harold a fourni à l'un de nos plus grands peintres, M. Horace Vernet, le sujet d'un magnifique tableau, que l'on admira, il y a quelques années, à l'exposition du Louvre. Il représentait Edith (la belle au cou de cygne) , accompagnée de plusieurs moines, et cherchant parmi les morts, le corps de son royal amant.

Magasin universel, 1834.

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