lundi 4 août 2014

Pêcheurs à cheval.

Pêcheurs à cheval.


                                                                                                                 Nieuport, 27 août.

Une chanson, autrefois très populaire, ridiculisait les habitants de la joyeuse commune de Bougival en les accusant d'avoir formé une société des plongeurs à cheval.
C'était là, aux yeux de l'auteur de ces couplets, une idée suffisamment saugrenue, assez près de l'impossible pour qu'elle pût faire rire le public aux dépens des citoyens de l'ancienne patrie des canotiers.
Et cependant, si les plongeurs à cheval bougivalais n'ont jamais existé, il subsiste encore sur une petite partie de la côte belge, une antique coutume, jadis répandue et florissante, celle de la pêche de la crevette à cheval.
Je me souviens de mon étonnement la première fois que je passai les vacances d'été à Nieuport. Un soir, au retour d'une longue promenade dans les dunes de sable, qui ont à cet endroit trois à quatre kilomètres de largeur, je vis déboucher, entre deux plis de terrain, une apparition extraordinaire, que le soir tombant rendait plus mystérieuse encore.
Lorsque l'immortel Tartarin, gravissant les Alpes pour la première fois, fut aperçu par les voyageurs désœuvrés de l'hôtel Righi-Kulm, les misses anglaises et les filles du général péruvien le prirent successivement pour une vache égarée sur les hauteurs, pour un arbalétrier du moyen âge, pour un marchand de casseroles, et ne reconnurent en lui que très tard, un alpiniste, un peu trop sérieusement harnaché pour une montagne qui possède deux chemins de fer funiculaires, une demi-douzaine de routes muletières, et des suissesses en costume national.
Les suppositions que je fis en l'occurrence que je vous rapporte, ressemblèrent fort à celles des misses anglaises et des filles du général péruvien.
Moi aussi, je crus à un guerrier du moyen âge, bardé et casqué de fer, la lance en travers de la selle, monté sur un fort cheval de bataille à l'allure pesante, transporté par miracle en pleine dune déserte.
Un instant après, l'apparition était devenue un de ces pâtres-cavaliers, gardiens de troupeaux dans la Camargue, qui galopent follement sur la lande unie. 
Enfin, ce que je supposais devoir être une lance de combat ou un long bâton ferré pour aiguillonner les bestiaux, m'apparut garni d'un filet; le cheval portait sur les flancs deux grands paniers de pêcheurs; l'armure s'était transformée en vêtement de toile cirée, et le casque en un suroît de matelot, auquel le ruissellement de l'eau donnait des reflets de métal.
Je crus tout d'abord à un marin, habitant un village éloigné du port et rapportant chez lui sa pêche et ses engins, à cheval.



Mais le lendemain, me promenant sur la grève, à l'heure de la marée descendante, j'aperçus, en mer, plusieurs cavaliers pareils à ceux que j'avais vu la veille: c'étaient, à ce que j'appris alors, des pêcheurs de crevettes à cheval.



A première vue, cette pratique peut sembler bizarre.
- A quoi bon, direz-vous pêcher la crevette à cheval; la pêche la plus fructueuse se fait en barques; d'autre part les "glaneurs" de la crevette, s'il m'est permis d'employer cette métaphore, entrent courageusement dans l'eau jusqu'au cou, et gagnent, à la faveur de ce bain prolongé, une misérable journée. Les chevaux ne peuvent guère aller plus loin qu'eux en mer, et doivent occasionner un supplément de frais assez considérable.
Mais cependant cette coutume a droit à tous nos respects; d'abord parce qu'elle est très ancienne, et ensuite parce qu'elle est pratique comme je vous l'expliquerai plus loin.
La pêche de la crevette est sur tout le littoral, l'une des principales industries des habitants et principalement sur les plages de sable où elle est aisée et fructueuse. C'est là une des raisons pour lesquelles elle a pris une telle extension sur la côte belge, qui approvisionne même dans une large mesure, Paris et les grandes villes du Nord.
Cette pêche se pratique généralement de deux manières, en bateau et à pied. Dans les deux cas les marins se servent de chaluts, c'est à dire de filets en forme de sacs, dont l'ouverture triangulaire est maintenue le long de sa base par une vergue qui racle le fond.
Les bateaux sont de petites dimensions en général, car ils ne s'éloignent guère du rivage. Ils portent simplement un foc, deux petites voiles rectangulaires de brick, parfois un petit tape-cul, et halent des chaluts dont la vergue peut avoir jusqu'à cinq mètres de longueur et le filet, une profondeur de sept à huit mètres.
A la marée haute, toute la flottille quitte le port; selon le vent, les barques voguent paisiblement de conserve  mollement balancées; ou disséminées, tirent des bordées tout le long de la côte, les voiles à demi-carguées, pour ne pas fatiguer les filets. Le soir, leurs falots blancs, plantés à l'avant sur une simple perche, semblent une nuée d'étoiles qui glisseraient lentement sur l'eau; on dirait que le ciel se reflète dans la mer.
Douze heures après, l'essaim se reforme et la flottille rentre s'amarrer au port.
Les pêcheurs à pied, entièrement vêtus de toile cirée, se servent d'un chalut qu'ils poussent devant eux au moyen d'une perche, et dont ils vident de temps en temps le contenu dans un panier qu'ils portent sur le dos, très haut, presque sur les épaules, dépassant la tête.
Autrefois, sur tout le littoral belge, la pêche à cheval se pratiquait d'une manière courante; de vieilles poteries et quelques vieilles estampes en font la preuve; aujourd'hui cette coutume a entièrement disparu, sauf à Nieuport et dans les communes environnantes, Lombartzyde, Oostduinkerke, Coxyde, La Panne, Westende.
Ces pêcheurs n'étaient pas alors des marins de profession; c'étaient de simples paysans, mi-cultivateurs, mi-pirates, par occasion; le pillage des épaves devenait de jour en jour plus difficile et plus dangereux; leurs terres, trop sablonneuses à cause du voisinage de la mer, ne rapportaient guère; ils ne possédaient que quelques petits champs, des animaux de basse-cour, une vache dans les rares moments d'aisance, et leur cheval qui servait à la fois aux travaux des champs et à ceux de la pêche.
Ils habitaient, en deçà des dunes, à une lieue de la mer, de petites maisonnettes enfouies sous les arbres, adossées à un monticule de sable qui les protégeait contre les bourrasques venant du large. De la crête des dunes, elles sont invisibles; de petits hameaux d'une trentaine de maisons passent ainsi inaperçus aux yeux du promeneur insouciant; les allées et venues des habitants sont difficiles à surveiller; on dirait qu'ils aiment s'entourer d'un vague mystère, bien qu'ils n'aient plus depuis longtemps de rapines à cacher.
C'est là encore le quotidien des quelques familles qui ont gardé cette antique tradition de la pêche à cheval.
Leur vie matérielle semble n'avoir guère évolué avec les siècles; ils portent encore ces anciens costumes, qui se perdent, hélas! comme tant de souvenirs du passé. Leur intérieur, quoique fort simple, a néanmoins gardé ce cachet tout particulier, très caractéristique et presque élégant, des vieilles maisons flamandes et hollandaises.
Leur misère, car pour la plupart ces pêcheurs sont pauvres, conserve une certaine allure.
Dans le fond de l'unique chambre, deux alcôves très courtes et très étroites, en bois peint de rouge brun, garnies de petits rideaux de cotonnade claire, souvent à carreaux rouges et blancs, raidis par l'amidon.
Sous les lits, au niveau du pavement, d'autres alcôves, fermées le jour, où couchent les enfants; au-dessus, des armoires où l'on serre les vêtements et le linge.
Au milieu d'un des panneaux de côté, l'inévitable crémaillère pend dans la grande cheminée, garnie au fond d'une plaque de terre cuite ouvragée, passée à la mine de plomb, et sur les côtés, de revêtements en faïence, genre vieux Delft. Une quantité de petites poteries anciennes et d'ustensiles de cuivre, qui brillent comme de l'or, complètent cet intérieur, très haut en couleur; le pavement est en carreaux rouges, luisants, semés de sable fin; tout y a un air d'élégance et de propreté délicieuse.
C'est dans ce cadre, digne de Steen, de Van Ostade ou de Brauwer, que vivent les pêcheurs nieuportais.
A l'heure de l'étale, ils harnachent leur cheval, lui mettent sur le dos une sorte de bât très épais, garni de paille, lui suspendent aux côtés de grand paniers sur l'un desquels ils placent une petite corbeille à anse, fixent les traits au collier, et placent ensuite, en équilibre sur la croupe, le filet enroulé autour de sa vergue. Puis juchés au sommet de tout cet appareil, ils prennent, lentement, à pas égal et pesant, la route de la mer, traversant la dune déserte, où paissaient quelques troupeaux de vaches, toujours par le même chemin, suivant le lendemain la trace des pas de la veille. 



Arrivés sur la grève, ils se réunissent à trois, quatre, cinq ou six, déroulent leurs filets, qu'ils maintiennent ouverts à l'aide d'un bâton planté verticalement sur le milieu de la vergue, et tirent au sort leurs places à la pêche; car ils vont pêcher en ligne pour surprendre tout le poisson et celui qui sera le plus avant en mer aura la chance de pêcher les plus grosses crevettes.



Ils partent ensuite, entrant si loin dans l'eau que les chevaux sont forcés souvent de lever la tête pour respirer;  


au passage des fortes lames, les cavaliers eux-même sont souvent couverts d'écume; et pendant quatre heures, à la marée descendante, ils vont et viennent le long de la plage, sur une longueur de plusieurs lieues.



Au bout de chaque course, ils remontent sur la grève, vident leurs filets, dont le fond n'est fermé que par une coulisse, et reprennent la mer, changeant chaque fois entre eux l'ordre de leurs places.



Autrefois, ce devait être un spectacle étrange que de voir, à la marée descendante, le littoral entier parcouru par ces cavaliers-pêcheurs, à la fois paysans et marins, pour lesquels on pourrait ressusciter la vieille épithète homérique, et les appeler les laboureurs de la mer.




Leurs mœurs aussi devaient être plus rudes, et par les jours de gros temps, ils devaient souvent jeter un coup d’œil vers la haute mer, pour chercher à y découvrir quelque navire désemparé, voguant à la dérive vers la côte.
Aujourd'hui leur accoutrement seul est étrange, et leurs mœurs sont presque devenues patriarcales.



Quelques archéologues et quelques amateurs de pittoresque se sont préoccuper de garder à Nieuport et à ses environs cette antique et curieuse coutume. Chaque année, vers le milieu du mois d'août, il y a un grand défilé des pêcheurs à cheval sur la digue, devant le Kursaal. Des prix sont accordés au pêcheur le mieux équipé et possesseur du plus beau cheval.
peut-être pourra-t-on, grâce à ces encouragements, conserver longtemps, sinon perpétuer, cette race de chevaux de pêcheurs, pesants et vigoureux, au poil un peu long, à l'encolure courte, mais large. Cette petite exploitation de la variété humaine réussira-t-elle longtemps à maintenir en honneur ce viril usage de la pêche à la crevette à cheval? Espérons-le, sans trop y croire; c'est un lien qui nous rattache au passé; à son tour, il se brisera comme les autres.
Ce sont là les derniers vestiges d'une des plus vieilles et des plus pittoresques coutumes que l'on retrouve dans la Flandre belge, sur le littoral de la mer. Elle suscite toujours parmi les touristes et les étrangers une vive curiosité.

                                                                                                              Robert Sand.

La vie illustrée, 31 août 1899.

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