samedi 9 août 2014

La vie en ménage.

La vie en ménage.
Lettre de Nicolas Pasquier * à une de ses filles qui avait épousé un sieur de la Brangelie, fils d'un gentilhomme du Périgord.
* Fils du célèbre jurisconsulte Etienne Pasquier (seizième et dix-septième siècle).


" J'ay receu vos deux lettres: je suis grandement joyeux du plaisir que vous recevez en mariage. Tout mon souhait n'a jamais esté que de vous voir aise et aisée. Mais tout aussi que vostre belle-mère et vostre mary apportent ce qui est d'eux pour vostre contentement, aussi devez-vous contribuer à ce que vous jugerez propre pour le leur. Quand chascun y apportera son talent, je me promets de vous autres un heureux mariage.
Il faut que la prudence engendre une vive affection réciproque de l'un envers l'autre. Je sçay qu'en mariage il est bien difficile (si les parties ne sont infiniment sages) d'estre sans quelques riotes qui altèrent les esprits; mais c'est à celuy qui a le tort de caler la voile à la tempeste sans s'opiniastrer. Deux cailloux heurtés l'un contre l'autre rendent du feu. Supportez de vostre mary, luy de vous; mais évitez du commencement tout occasion de discorde.
Surtout ne faites et ne remuez rien dehors ny dedans la maison que par son advis. C'est le moyen, en obéissant, d'apprendre à lui commander; je veux dire que quand il recognoistra cette humble obéissance, il ne fera plus rien que ce que vous désirerez et vous abandonnera la libre disposition de vostre mesnage.
Tout doit se faire en vostre maison du consentement de vostre mary et de vous; mais il faut qu'il apparoisse tousjours que ce soit de la conduite, du conseil et de l'invention de vostre mary, quelque surintendance qu'il vous abandonne du mesnagement.
Feu vostre mère et moy demeurasmes ensemble, vivans de la façon, aussi nous n'eusmes-nous jamais une parole plus haute que l'autre. Dieu vous fasse la grâce, et je l'en prie, que vostre mary et vous puissiez aussi heureusement passer le reste de vos jours qu'elle et moy le fismes avec toute félicité et patience!
Surtout, rendez vostre vie, vos mœurs et conditions conformes à celles de vostre mary, et n'ayez nulle propre et péculière passion et action que pour luy, qu'à ce qui le touche, soit en son entretien, soit en ses mœurs, soit en sa conversation, donnant ordre que vos façons de faire ne luy soient dures, fascheuses, ny ennuyeuses, ains plaisantes, agréables et accordantes à tout ce qu'il voudra.
Commencez à mesnager de bonne heure, afin que, lorsqu'il faudra entrer en despence, vous le puissiez faire. Les charges du mariage vont toujours croissant. Reluisez plustost en mœurs vertueuses qu'en habits et autres superfluitez, qui traisnent quant et soy la ruyne des maisons quelque bien fondées qu'elles soient.
Tenez de moi ces préceptes que le long temps m'a appris, et m'aimez tousjours."

Magasin Pittoresque, 1874.

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