mardi 17 juin 2014

Le supplice du silence.

Le supplice du silence.


Ne pouvoir entendre, ne pouvoir parler, c'est-ce pas un voile effroyable jeté sur l'intelligence, un horrible étau enserrant la pensée! Faute d'être à même de comprendre et de pouvoir se faire comprendre, l'esprit des sourds-muets s'atrophie, leur sensibilité s'engourdit. Ils sembles de tristes parias, mis à l'écart de l'humanité.
La science pourtant, unie à la charité, a cette admirable et touchante audace: tenter de les faire parler, de les faire entendre...

Le sens de l'ouïe est-il indispensable au développement de l'intelligence?

C'est le don de la parole qui fait de l'homme un être qui se distingue de l'animal. S'il n'entend pas parler, il ne parle pas. Peut être la mimique et la lecture lui rendront-elles la partie "visible, tangible" de la parole. Mais son instinct seul sera en jeu, et non son intelligence. Toute déduction lui sera interdite.
Les sourds-muets, en outre, il y en a près de 30.000 en France, sont, pour la plupart, de pauvres infirmes, des malingres, des êtres chétifs, rebelles aux soins.
La tâche de leurs éducateurs est donc particulièrement ingrate.
Des hommes de cœur s'y sont adonnés, depuis cent cinquante ans, depuis que l'abbé de L'Epée prit en main la cause de ces malheureux et fonda un hospice où fût distribué un enseignement intellectuel et manuel merveilleusement approprié aux êtres incomplets qui l'habitaient.
Comprenant que le sens de l'ouïe étant absent chez le muet, il n'était pas logique de songer à lui faire traduire l'écriture qui, elle-même, n'est qu'une traduction du langage parlé, il chercha à développer le langage"mimique" de manière à lui faire représenter toutes les notions qui ont une expression dans notre langage.

La maison d'éducation des sourds-muets.

Elle se trouve à Paris, rue Saint-Jacques, n° 254 pour les garçons, et à Bordeaux pour les filles, confortablement organisée, spacieuse, bien aérée, bien comprise. Il faut, en effet, de grands soins à ces pauvres malades, de constitution délicate d'ordinaire.
A Paris, 150 places environ sont payantes, 200 bénéficient de bourses et de demi-bourses que l'Etat octroie largement.
Ne croyez pas que cette maison soit la maison du silence et du repos. Nul n'est plus actif, plus gesticulant, plus tapageur qu'un sourd-muet.
La vie y est réglée comme dans une caserne. Lever à 5 h. 1/2, coucher à 9. Détail curieux: tous les signaux sont faits au tambour. Le sourd-muet n'entend pas le son, mais perçoit les vibrations que le jeu des baguettes frappant sur la peau d'âne imprime aux couches de l'air ambiant. Cette perception le frappe à l'épigastre, à la paume des mains et à la plante des pieds.



C'est une erreur, en effet, de croire que nous entendons par l'ouïe. Les os et surtout les os du crane transmettent les sons. Mettez une montre entre vos dents. Par la mâchoire supérieure vous en percevrez très nettement le tic-tac.
Le séjour dans l'institution est limité à sept ans, mais jamais on ne refuse une prolongation aux écoliers studieux. L'âge le plus favorable pour y entrer est dix ans.
Une quarantaine d'établissements similaires existent en province, mais indépendants les uns des autres et appliquant des méthodes d'instructions particulières.

Comment on tente de forcer l'entendement rebelle.

L'instruction est lente. Il faut quatre ans avant de commencer l'explication du système métrique, sept ans pour parvenir à des exercices de conversation.
La première année est consacrée à enseigner les notions de la personnalité et du temps et à compter de 1 à 1000. Le premier acte est d'apprendre à l'enfant comment il se nomme. On le place devant un tableau noir sur lequel on écrit son nom en caractères bien formés, puis on lui fait comprendre à l'aide de la mimique que ce signe lui est attribué à lui spécialement: il doit donc le reconnaître pour sien et se présenter toutes les fois qu'il le verra tracé sur un tableau. C'est le baptême scolaire du sourd-muet. Ce nom est purement officiel, les enfants se désignant entre eux par quelque geste indiquant un fait d'ordre physique, une dent de moins, une cicatrice, etc.
Une fois que le sourd-muet est nommé, on procède à son instruction en lui apprenant, du même coup, à lire, à écrire, a se servir de la mimique et de la dactylographie.

Saute!

On écrit par exemple sur le tableau: Saute.
Quand l'enfant a bien regardé, qu'il s'est bien imprégné du "dessin" que forment ces lettres, le professeur fait un saut, expliquant à l'élève la concordance entre le mot et l'action. 



Puis à l'aide de la dactylographie, ce langage conventionnel que nous connaissons tous depuis le collège où il fut bien souvent notre langage secret et où les doigts par un geste spécial, représentaient chacune des lettres de l'alphabet, il dicte le mot, en désignant les lettres les unes après les autres.
Dans l'esprit de l'enfant, ce dessin restera gravé, avec un sens complet. Jamais il ne fera de faute d'orthographe, jamais non plus il ne comprendra les calembours, car il ne connaît pas la similitude des sons, et, logique, ne saisit pas que a et u réunis puissent équivaloir à o. Ainsi la Direction est-elle souvent obligée de traduire en "orthographe" les lettres souvent fort illettrées des familles; sans quoi, les élèves n'en découvriraient pas le sens.
Cette lente éducation du sourd-muet lui permet de prendre part à la vie extérieure, de communiquer avec ceux qui parlent et qui entendent, de pouvoir lire, écrire, travailler. Mais on juge de la durée forcée d'une telle éducation.

Le langage des singes.

Entre eux, les sourds-muets sont moins embarrassés pour se comprendre.
Non seulement ils usent du langage conventionnel des doigts, mais ils ont vite fait de se créer une mimique aussi simple qu'instinctive et très rapide. La mimique a vite fait d'expliquer une idée. Par exemple, la main portée à la hauteur du front comme pour saisir un chapeau et saluer veut dire: homme. Des gestes fréquemment renouvelés correspondent à nos locutions habituelles.
Selon les natures, la gesticulation est accentuée, vive, éteinte, élégante ou grossière. Les sourds-muets ont, à leur façon, des voix, des gestes, de ténor ou de basse.
Même dans les leçons, la mimique vient toujours en aide à la dactylographie. Si le professeur se hâte, si par une trop rapide inflexion des doigts les lettres ne sont pas exactement formées, l'élève ressemble à un écolier obligé d'écrire des phrases prononcées en une langue qu'il ignore. Mais sitôt que les sourds-muets reprennent possession de la mimique, ils sont maîtres d'eux, donnent des inflexions à leurs gestes comme nous à notre voix et traduisent toutes les finesses du langage.
C'est un curieux spectacle que ces classes silencieuses où maître et élèves ne communiquent que par leurs doigts.

Pour faire parler des bouches rétives.

On a voulu aussi accomplir ce tour de force: faire parler "quand même" ces muets qui n'ont jamais entendu parler. Ne voient-ils pas les paroles sur nos lèvres? a-t-on dit. D'après ces signes extérieurs de l'articulation, qu'ils répéterons, en se mettant au besoin devant une glace, ils doivent arriver à émettre les mêmes sons. Les essais furent médiocres.
On a beaucoup critiqué cette méthode qui n'aboutit qu'à faire produire par ces malheureux des sons gutturaux généralement incompréhensibles et pénibles à entendre. Elle ne peut être pratiquement employée que pour ceux qui ne sont pas "complètement sourds".

Les métiers des sourds-muets.

Le but de l'institution n'est pas seulement de donner une instruction théorique à ces infirmes. C'est déjà beaucoup, en leur montrant à lire et à écrire, de leur fournir un moyen de communication générale, mais ce n'est pas assez: il faut leur apprendre un état qui sera leur gagne-pain. Après quatre ans de classe, l'enfant est étudié au point de vue de ses aptitudes.
Il a le choix entre sept métiers: jardinier, cordonnier, menuisier, lithographe, tourneur, relieur et sculpteur sur bois. Ce sont les métiers officiellement enseignés à l'Institution. Il en est d'autres, pareillement silencieux, qui peuvent leur fournir un débouché: tailleurs, ébénistes, forgerons, vanniers, copistes.



Beaucoup de sourds-muets, malheureusement sont inaccessibles à cette instruction, quelque élémentaire qu'elle soit. La maison de la rue Saint-Jacques est autant un hospice qu'un collège. Mais là, au moins, groupés ensemble, soignés et aimés, ils ne souffrent pas de l'horrible isolement où les mettait, dans la vie, leur triste infirmité.
Pour les autres, une fois à même de gagner leur pain, ils sont protégés par un Comité central d'éducation et d'assistance qui a pour mission d'aider tous les sourds-muets français, en quelque situation qu'ils se trouvent.
Notre pitié est toujours accessible à ces déshérités...

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 19 avril 1903.


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