mardi 27 août 2013

Le budget d'une couturière parisienne.

Le budget d'une couturière parisienne.

La jeune fille des faubourgs parisiens paraît-être la plus heureuse des petites ouvrières de l'univers. Les poètes chantent sa grâce, son désintéressement, son courage à vivre les mauvaises heures de la vie. L'oeuvre de Mimi-Pinson lui offre, au nom de grandes dames, des places gratuites dans nos théâtres. Et des artistes (Mme Amel, des français; M. Fugère, de l'opéra comique; d'autres encore) l'invitent à apprendre, une fois pas semaine, à la mairie du quatrième arrondissement, comment on chante les vieilles chansons du dix-huitième siècle et les sentimentalités de la muse contemporaine. On l'adore en bloc ! On la fait "croître en beauté" sans songer à rendre robuste et sain son petit corps de mercenaire. On souhaite qu'elle chante juste, sans se demander si elle pourra manger demain.
Nous voulons ici, dans quelques articles, étudier les conditions des petites fabricantes de nos grâces parisiennes, établir successivement quelques uns des menus budgets de nos Jennys modernes. Nous commencerons par celle d'entre elles qui fait le plus et le mieux pour l'éclatante renommée de nos modes: la couturière.

Il y a couturière et couturière.

Il y a plus de cent variétés de couturières parisiennes, j'entends de couturières travaillant "chez les autres". Mais on peut les diviser en deux grandes classes: les ouvrières qu'emploient les couturières en renom et celles qui font toutes les besognes des ateliers de "quartier" où naissent les robes communes des bourgeoises.
Les moins favorisées, au point de vue salaire, réalisent, dans des envolées d'aiguille, les compositions des grands maîtres de la couture. dans les maisons voisines de l'Opéra, de la Madeleine, de la place Vendôme (où le plus simple des costumes vaut de quinze à vingt cinq louis), l'ouvrière gagne de trois francs cinquante centimes à six francs. Mais la haute paye n'est dévolue qu'à de très adroites garnisseuses de corsage, à celles qui savent le mieux draper, enjoliver, fioriturer. Six francs, c'est le salaire de la fée ! La tire-aiguille sans talent doit se contenter de deux pièces de quarante sous. On peut donc fixer à quatre francs, en toute équité, la rétribution moyenne accordée aux petites ouvrières de la rue de la Paix.

Gain et travail.

Ces demoiselles arriveraient le plus souvent à équilibrer leur budget modeste si on leur permettait de travailler tous les jours. Mais, chaque année, après la grande semaine des courses, la clientèle de leurs patron s'égaille ! Et elles doivent se reposer pendant que les fanfreluches parisiennes triomphent sur les plages, au dernier casino à la mode, ou bien en Scandinavie.
D'autre part, après les fêtes de l'an nouveau, les femmes riches semblent moins désireuses de robes nouvelles. Le monde de la couture est en enfantement des élégances printanières. Les "belles madames" attendent. Les petites ouvrières aussi.
Si l'on fixe à deux mois et demi, la durée du chômage annuel dont pâtissent les ouvrières des grandes maisons parisiennes, et en ajoutant à cette "morte-saison" les cinquante deux dimanches de repos obligatoire, on trouve que ces jeunes filles gagnent: 238 jours à 4 francs = 952 francs.
De leur côté, les ouvrières employées chez une patronne ne possédant qu'une petite clientèle de quartier n'ont pas un sort plus enviable. Elles souffrent moins du chômage que leurs camarades "chics" et travaillent environ 270 jours par an. Mais leur salaire est moins élevé. Elles recoivent en moyenne, trois francs par jour, ce qui leur fournit la rétribution annuelle de 810 francs.


Le livre des dépenses.

Essayons maintenant d'établir au minimum ( personne ne nous chicanera sur ce minimum) les dépenses que doit supporter une petite parisienne.

                                            Chambre..........................................................150 francs
                                            Nourriture (2fr par jour)...............................730   -
                                            Vêtements (une robe d'été).............................15   -
                                                    -           (une robe d'hiver).........................20   -
                                            Chaussures (six paires de souliers à 5 fr
                                                                     ou deux à 15 fr).........................30   -
                                            Linge et bas........................................................20   -
                                            Corsets (2 à 10 fr)..............................................20   -
                                            Un journal (pour le feuilleton).......................18   -
                                            Charbon..............................................................20   -
                                            Chapeaux............................................................20   -
                                                                                       Total .....................1063   -

N'ai-je pas omis sciemment d'autres causes de ruine: gants, voilettes, rubans de taille, bouquets de violettes ou brin de mimosa, chansons à deux sous et tous ces riens indispensables au bonheur d'une petite Parisienne ? Mais allégé même de ces dépenses de luxe, le budget d'une ouvrière couturière attachée à une très grande maison ou un modeste atelier de la rue Sophie-Germain s'équilibre plutôt mal.


Le déficit annuel.

L'ouvrière de la rue de la Paix est, tous les ans, en déficit de 111 francs.
Quant à l'ouvrière du faubourg, elle compte à son passif une somme bien plus forte.
Mais elles se moquent bien des budgets que nous avons si péniblement échafaudés. Les unes rognent, rognent sur tout et savent très bien " manger pour rire" quand chôme leur aiguille. Les autres ont des parents, des frères et des amis qui rétablissent d'un coup de pouce l'équilibre entre Doit et Avoir.

Nous avons voulu montrer, mathématiquement, que la généralité des ouvrières de la couture ne peuvent vivre de leur aiguille si preste, si talentueuse.
Des vers, des fleurs, des couronnes de muse: on offre toutes les adulations aux Mimis Pinsons modernes, mais on ne songe pas à rétribuer leur tâche de façon à leur permettre de devenir, s'il leur plait, de modestes mères de famille.
Si vous voulez qu'elles chantent joliment, donnez la becquée aux fauvettes. Que de choses encore à faire pour améliorer le sort si inconstant de la gentille petite ouvrière parisienne !

                                                                                                        Léon Roux.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 18 janvier 1903.

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