samedi 17 août 2013

La science pour tous.

Dans les autres mondes.

Quelle est cette étoile solitaire ?


Chaque soir, lorsque le ciel est pur, on admire Vénus, l'étoile du Berger, dont la vive lumière perce les clartés du jour et précède l'arrivée du crépuscule. Avant même que le soleil ait disparu à l'horizon occidental, on peut trouver la radieuse planète dans les hauteurs du ciel, très élevée au dessus du couchant, et les yeux perçants parviennent même à la découvrir en plein midi. Son éclat s'accroît à mesure que décroît celui du jour; en même temps, elle descend lentement vers l'occident. Lorsque les ombres du crépuscule commencent à s'étendre sur la terre, sa lumière est si vive qu'elle porte ombre. L’œil le plus indifférent, l'esprit le plus fermé aux conceptions scientifiques ou artistiques ne peuvent s'empêcher d'être frappés par cette apparition, et l'ignorant le plus dépourvu de tout sentiment de curiosité se demande quelle est cette étoile solitaire appelée indifféremment Vénus ou l'étoile du Berger, qui brille d'un si splendide éclat dans le silencieux  recueillement du soir.

C'est une planète comme la notre.

Illusion charmante ! Cette étoile du Berger dont la lumière blanche resplendit avec un éclat si limpide et verse du haut des cieux un divin rayon de beauté et de splendeur, ne possède en elle-même aucune lumière, aucune clarté. Elle est tout simplement une planète, une Terre analogue à la notre, de mêmes dimensions à peu près, de même poids environ, diversifiée à sa surface de continents et de mers, douée de climats variés, de saisons transitoires, gravitant comme nous autour du soleil en des années moins longues que les nôtres, et réfléchissant au loin dans l'espace la lumière que le soleil lui envoie.
Oui, cet astre qui paraît si lumineux, vu de loin, est un monde comme le notre, bercé dans l'espace par les lois de l'attraction, éclairé par le même soleil, planète analogue à celle que nous habitons. Mêmes dimensions à peu près, la différence est insignifiante, à peine d'un millième dans la longueur du diamètre, le diamètre de la terre étant de douze mille sept cent quarante deux kilomètres, et celui de Vénus de douze mille sept cent vingt neuf. Ce globe pèse un peu moins que le notre dans les balances de la mécanique céleste, et la densité des matériaux qui le composent est, par cela même, un peu moindre que celle des substances terrestres. La pesanteur y est également un moins intense qu'ici. Mais toutes ces différences sont faibles.
Il en est de même de la durée du jour et de la nuit sur cette planète. Elle tourne autour de son axe en vingt trois heures vingt et une minutes vingt deux secondes, ce qui représente, pour la durée du jour et de la nuit, relativement au soleil, vingt trois heures, vingt sept minutes, six secondes, soit environ une demie-heure de moins qu'ici.

Que s'y passe-t-il ?

L'état de la vie étant sur chaque globe déterminé par les conditions d'habitabilité elles-mêmes et variant d'ailleurs avec ces conditions, suivant le temps et les milieux ( l'histoire géologique de la terre le prouve avec éloquence), nous pouvons penser que les habitants de Vénus, quel qu'ils soient d'ailleurs, ont des sensations moins délicates et moins vives que les nôtres et, selon toute probabilité, nous sont inférieurs au point de vue intellectuel. Rudes climats, brusques transitions, organismes solidement construits pour y résister; et sans doute moins de sensibilité nerveuse, moins de finesse de sensations que chez les hommes et les femmes de nos régions tempérées. A tout point de vue, la planète Vénus est moins agréable à habiter que la planète terrestre.
Quoique nos connaissances sur la constitution physique de la planète Vénus ne soient pas aussi avancées que celles que nous avons acquises, surtout en ces dernières années, sur notre autre voisine, la planète Mars; quoique nous n'ayons pu encore y découvrir des détails géographiques comparables à ceux de Mars, tels que les golfes, les détroits, les îles, les lacs, les variations de rivages, les inondations, les fontes de neige, les fleuves, les canaux, etc..., observés sur Mars, cependant nous possédons un certain nombre de documents non dépourvus d'intérêt; nous savons par exemple que ce monde est environné d'une atmosphère plus élevée et plus dense que la notre, qu'il est géographiquement diversifié par des continents et des mers, que les continents sont hérissés de chaînes de montagne fort élevées, que l'hémisphère boréal est plus montagneux que l'hémisphère austral et que sur cette planète, les nuages ne sont pas rares, surtout vers les pôles.
La géographie  de Vénus n'est encore qu'esquissée. Blanchini considère ses taches sombres comme des mers et leur donne des noms, comme on l'avait fait pour la lune. C'est ainsi qu'on remarque sur son globe géographique de Vénus, la mer de Christophe Colomb, celle d'Améric-Vespuce, celle de Galilée, celle du roi Emmanuel, de Marco-Polo, de Magellan, le détroit de Cassini, le promontoire de l'Académie-des-Sciences, et autres dénominations non moins originales.

Mars et Vénus.

Nous ne pouvons pas espérer obtenir de Vénus aussi rapidement que de Mars les éléments d'observations conduisant à la connaissance de son état physique au point de vue de l'habitabilité. Il est à peine douteux que Mars soit actuellement habité par des êtres plus avancés que nous, moins lourds et sans doute plus intellectuels. L'âge de la planète, antérieure à la notre, son développement plus rapide, sa densité et sa pesanteur plus faibles, son atmosphère généralement transparente, ses saisons analogues aux nôtres en intensité, ses années plus longues, ses climats non moins chauds malgré la distance, puisque nous voyons ses neiges polaires fondre chaque été, plus complètement même que sur la terre, son système de géographie, si merveilleusement entrecoupé de mers intérieures et d'innombrables rivages, et ses canaux encore énigmatiques qui mettent en communication toutes les mers martiennes les unes avec les autres, tous ces éléments déterminés aujourd'hui par l'observation directe conduisent à considérer Mars comme un monde plus avancé que le nôtre dans les phases de son histoire, et probablement habité par une humanité supérieure à la nôtre et sans doute fort différente, dont les œuvres industrielles ne sont peut être pas étrangères à l'aspect réticulé si extraordinaire de ses continents. mais, Vénus, au contraire, nous apparaît comme un monde assez semblable au nôtre, et moins avancé encore, soumis à un régime météorologique violent et inconstant.
Il doit se produire là, des orages, des tempêtes, des ouragans, des pluies, des grêles, des neiges, dont les intempéries des saisons terrestres ne peuvent donner qu'une faible idée. Ce monde, qui nous paraît si calme, si pur, si tranquille dans le silence des soirs ou dans l'éveil des matins tout rempli du chant des oiseaux, est, selon toute probabilité, le siège de perpétuels tourments et de troubles incessants dans son atmosphère et peut être de guerres effroyables entre ses habitants, animaux ou humains. Peut-être est-il parvenu à l'âge de la pierre et se débat-il encore dans les luttes de la barbarie primitive ?

Chaque étoile est un monde.

Quoi qu'il en soit, plus nous étudions l'astronomie, plus nous pénétrons dans la connaissance des autres mondes. Chaque monde a sa flore, sa faune, son humanité, son mode de vitalité, suivant les périodes séculaires de son histoire. Ceux-ci arrivés à l'apogée de leur splendeur, ceux-là sortant à peine du berceau, d'autres à l'agonie et roulant dans l'espace à l'état de cimetières. la destinée de l'homme est peut être de régner intellectuellement, dans l'harmonie de l'éternel Univers.

                                                                                                            Camille Flammarion.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, n°2, 14 décembre 1902.

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