dimanche 13 septembre 2026

Bon vin.







 
Gravure d'Epinal, datant des années 1837-1840, imprimée par la Fabrique de Pellerin, intitulée "Bon Vin".

Quatre hommes trinquent et boivent autour d'une table, tandis qu'une femme s'éloigne.

Au XIXe siècle, les images d'Epinal étaient exclusivement vendues par des colporteurs qui parcouraient les campagnes. Néanmoins, pour pouvoir vendre une estampe légalement il fallait obtenir l'autorisation du Comité de Censure de la Police générale. Celle-ci était extrêmement stricte et censurait toute représentation de scènes de débauche ou d'ivrognerie prétextant d'éventuels troubles à l'ordre public. Si cette image s'était intitulée "Les Ivrognes" ou "La Débauche", elle aurait été immédiatement censurée pour immoralité.
Mais le dessinateur a rusé en titrant "Bon Vin" en expliquant que cette image était une œuvre patriotique destinée à célébrer la production française viticole. Si le Comité de censure a vu dans cette gravure un hommage au terroir, le peuple, lui, y a bien vu une scène de beuverie.

En partant de la gauche, un homme sert à boire en tenant une bouteille, le second lève son verre pour trinquer, le troisième, assis, termine son verre et le quatrième, déjà bien aviné, harangue une foule imaginaire. Cette progression décrit les différents états d'ébriété. Les bouteilles vides, gisantes au sol, montrent la consommation "sans modération" comme nous disons de nos jours, alors que le chapeau haut de forme, lui aussi à terre, symbolise la perte de la dignité bourgeoise. La femme, qui porte une coiffe traditionnelle, constatant les effets de l'alcool sur la gent masculine, préfère quitter les lieux. Elle incarne la retenue et le sérieux féminins.

Pour bien comprendre l'intérêt de cette image, il est important de restituer le contexte de l'époque. Nous sommes en pleine Monarchie de Juillet, la France s'industrialise et se modernise et les cabarets fleurissent. Le cabaret ou la taverne devient le lieu central de la socialisation en dehors du travail. Le vin est perçu comme un fortifiant et un dérivatif aux contraintes de la vie quotidienne. Boire dans une taverne, en groupe, renforce la proximité, essentiellement masculine, et libère les tensions. La consommation de vin est encouragée par le pouvoir politique et le corps médical. Le vin est considéré comme la boisson la plus saine et la plus hygiénique des boissons. Il s'oppose aux alcools forts comme l'absinthe et le schnaps qui eux sont décriés.
Le mot "alcoolisme" n'est pas encore inventé, il n'apparaîtra qu'en 1849, mais les élites bourgeoises commencent à s'inquiéter de leur perte de contrôle  des ouvriers. Sous le règne de Louis-Philippe, l'Etat craint par dessus tout les rassemblements dans les cabarets, qui favorisent les soulèvements populaires. L'Etat surveille notamment tout ce qui est imprimé et qui pourrait servir de support à une quelconque critique politique. Il est amusant de comparer cette attitude avec celle de nos jours: si les cafés ont massivement disparus en France, ils ont été remplacés par les Réseaux sociaux qui suscitent les mêmes craintes chez les dirigeants d'aujourd'hui que celles de 1840 pour les mêmes raisons.

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