lundi 1 avril 2024

Jouets d'hier et de toujours.


Le jouet de l'année, le modèle le plus nouveau, voilà ce qui constitue pour nous le "joli cadeau à faire à un enfant". Mais y a-t-il rien de nouveaux sous les quinquets des baraques ou sous les lampes électriques des magasins? L'enfant a toujours les mêmes goûts et, comme le montre M. Henri d'Allemagne dans un beau livre sur les jouets, publié par la librairie Hachette*, auxquels nous empruntons de piquants de piquants détails et de charmantes illustrations, les jouets que nous mettons entre les mains de nos enfants existaient bien longtemps avant que ne fussent nés les pères de leurs arrière-grands-pères.



Les joies du Premier de l'An.
Une baraque de jouet sous la Restauration.


Polichinelles, poupées, tambours et chevaux de bois, toutes ces pimpantes merveilles du jouet à bon marché ont une lointaine origine. A l'étalage des baraques en plein vent, sous la Restauration, s'alignaient les même jouets que l'on vend encore aujourd'hui sur les boulevards à l'approche des fêtes.





Tout change, l'habitation et le mobilier, les usages domestiques, l'heure et le menu des repas, le costume, la façon de se coiffer et de se chausser. Mais il y a une sorte d'objets qui, depuis les temps les plus reculés, s'est à peine modifiée et dont la fragilité a su braver les siècles: ce sont les jouets d'enfants.
"Les petits hellènes jouaient déjà au cerceau, écrit M. Léo Clarétie; les petites Romaines et, quelques milliers d'années avant, les petites Egyptiennes jouaient déjà à la poupée. Les enfants sont de terribles destructeurs, mais les jouets sont une espèce bien vivace. Les bébés se lasseront plutôt de les briser que les bibelots enfantins de renaître de leurs débris. Le jouet est le plus sensible symbole de la durée, sinon de l'éternité."
Nous en avons la preuve grâce à une coutume charmante des anciens Grecs; chez eux, lorsque l'enfant atteignait l'âge de l'adolescence, il consacrait aux dieux les jouets de ses premières années; on a retrouvé plusieurs dédicaces, telles que celle-ci: "Philoclès te consacre, ô Hermes, sa balle rebondissante, sa crécelle de buis, ses osselets qu'il aimait tant, son rapide sabot, jouets de son jeune âge". Ou encore: "Timarète, avant son mariage, consacre à Artémis Lymnète son tambour, son ballon affectionné."
Ainsi dès la plus haute antiquité, nous trouvons déjà ces mêmes jouets que nous n'avons pas cesser de mettre entre les mains de nos enfants; nous allons les voir traverser les siècles et ne subir que les modifications de détail dues aux progrès de l'industrie.

A cheval sur un bâton. 
Sabres de bois et canons minuscules.

C'est que les goûts de l'enfance ont été de tous temps les mêmes. Depuis qu'il y a des garçons, on les a toujours vus turbulents. Aussi l'appareil de la guerre avec tout ce qu'il comporte de vacarme, d'agitation et de péripéties, devaient les séduire; et voilà donc une première classe de jouets empruntés aux exercices militaires, à moins que ce ne soit à l'équitation ou à la chasse.



Jouets d'enfants au XVIe siècle.
D'après une ancienne estampe.


Bien primitif est certes, à côté des jouets mécaniques si perfectionnés qu'on fabrique aujourd'hui, le cheval de bois emmanché à un bâton que chevauche un de ces enfants. Mais dans leur principe, les jouets ne changent guère. La bruyante crécelle faisait dès le XVIe siècle la joie des enfants et le désespoir des parents.



Un simple bâton, muni d'une tête de cheval, tel le rudimentaire "cheval de bois" dont se contente le petit cavalier du Moyen Age. Plus tard, au temps de la Renaissance, alors qu'on a la passion de donner à tout un caractère d'art, les enfants des grands seigneurs eurent des beaux chevaux de bois sculpté, caparaçonnés de velours, la selle et la bride brodée d'or. Rabelais, décrivant l'éducation de Gargantua, raconte que son héros entrait dans sa cinquième année quand on lui donna, "afin que toute sa vie il fut un bon chevaucheur, un beau grand cheval de bois, lequel il faisait penader (piaffer), sauter, voltiger et danser tout ensemble, aller le pas, le trot, le galop, les ambles".
Il faut attendre le début du XIXe siècle pour voir mieux. On créa alors les chevaux à bascule, dont le balancement donne l'illusion du galop, et le Roi de Rome fut le premier à en posséder un. Quelques années plus tard, on fit mieux encore, on inventa le cheval mécanique que l'on faisait marcher à l'aide d'une manivelle traversant la tête.
Un cheval est toujours un cheval. Mais l'armement change sans cesse. L'enfant du XVIIIe siècle qui faisait cabrer, dans les salles du manoir paternel, un destrier ou un palefroi figuré par un maigre bâton, portait une petite armure et maniait une petite épée à deux mains. Puis, la poudre à canon ayant fait son apparition dans le monde et bouleversé l'art de la guerre, les lances des petits combattants firent place aux arquebuses. L'artillerie en miniature apparut, peu de temps après la véritable artillerie; les première pièces figuraient à la bataille de Crécy, en 1346, et en 1383 Charles VI, âgé de quinze ans, recevait pour étrennes un canon de bois.

Ménages et ménageries. 
Un héritier de la couronne qui trempe sa soupe.

La petite fille a déjà un instinct de tendresse maternelle, des goûts de femme d'intérieur et de maîtresse de maison: elle jouera à la poupée et au ménage.
Les ustensiles de cuisine des petites filles égyptiennes, grecques, romaines, étaient en terre cuite; on a retrouvé dans des sarcophages de mignonnes coupes d'argile et des amphores hautes comme le petit doigt, car les anciens avaient la pieuse coutume d'enfermer dans le tombeau des enfants, leurs jouets préférés. En argile encore les "ménages" du moyen âge composés de quelques assiettes et de quelques pots. Seuls les jeunes princes et princesses avaient des batteries de cuisine en métal. Pendant la Renaissance, on employa plus fréquemment le cuivre, le plomb ou l'étain. Louis XIII enfant possédait un petit ménage de plomb et le futur roi de France savait très bien s'en servir, comme nous l'apprend Héroard:

1607.- Il va à la chambre de la reine où il fait faire du feu et y dépose sa petite marmite dans laquelle il met du mouton, du lard, du bœuf et des choux. Il s'amuse à cueillir des herbes pour faire le potage et se met à faire son potage.

 1612.- Mlle de Vendôme et lui s'amuse à faire des confitures.

C'était à la Foire Saint-Germain  que se vendaient ces articles de plomb ou d'étain, ainsi que la vaisselle de poupée copiées sur les faïences de Rouen ou de Nevers. Représentons-nous, d'après une estampe de l'époque, une boutique de jouets. Casseroles, soupières, assiettes, le tout minuscule, s'entassent sur les gradins, à côté de grossières poupées de plâtre, au corps informe, à la tête où quelques touches de couleur rouge et noire simulent les cheveux, les yeux, la bouche. Sous l'auvent, à des crochets et à des cordes, se balancent les jouets qu'on peut acquérir pour quelques sols, des moulins à vent où les ailes sont remplacées par quatre coquilles de noix fixées au bout de bâtonnets, des toupies, des sifflets, des bilboquets, des flageolets, des sarbacanes.
La sarbacane était un tube creux de sureau dans lequel on soufflait de façon à projeter dans les rues au nez des passants des dragées ou, plus prosaïquement, des boulettes de pain ou des pois. A la Foire Saint-Germain, en 1605, on voit des gens, dit une chronique en vers, qui, 

La sarbacane en bouche, ores haut, ores bas,
Grêlent de ça de là de petites dragées.

 

 

La boutique d'un marchand de jouets au XVIIIe siècle.
D'après le modèle reconstitué par M. Henry d'Allemagne
avec des objets de sa collection.


C'est au XVIIIe siècle que les pantins automates furent perfectionnés par Vaucanson. Ainsi en voyons-nous plusieurs dans cette boutique bien achalandée, entre autres un chapelier en pourparlers avec un client, un courrier muni de sa longue canne. Les carrosses étaient aussi parmi les jouets les plus en faveur.



Dans la boutique de notre marchand de la Foire Saint-Germain, il y a toute une catégorie de jouets qui appellent l'attention par leur coloris cru: ce sont les "bergeries" et les "arches de Noé" de Nuremberg. Du plus loin qu'on se souvienne, Nuremberg fut la ville des jouets. A Nuremberg même, dans les environs et jusque dans la Forêt-Noire, de nombreux artisans sculptaient de petites figures naïves et rustiques en bois de sapin, représentant tous les animaux de la création. Pendant l'hiver, dans les chaumières, alors que les travaux d'abattage et de coupe étaient suspendus dans les forêts, des familles entières sculptaient au couteau lions, vaches et moutons et les coloriaient avec des substances bien inoffensives, telles que le bois de campêche ou la pelure d'oignon. Les figures d'animaux qui sortaient des mains de ces artisans étaient certes grossières et primitives; toutefois, dans leurs formes raides, il y avait une sorte d'art rude et inconscient.
Les animaux en carton moulé montés sur une boîte à soufflet qui, en s'abaissant, imite le cri de l'animal ne datent que du Premier Empire. plus tard, vers 1840, on vendit encore des vaches, des moutons et autres animaux recouverts de peau. ces jouets, aujourd'hui si répandus, excitèrent à l'époque une admiration générale.

Merveilles d'art et d'ingéniosité. 
Une fortune pour un joujou.

Les jouets de la Foire Saint-Germain étaient pour les enfants de la bourgeoisie et du peuple. Ceux des princes et des rois en possédaient qui étaient singulièrement plus riches et coûteux. Les "ménages" des princes et princesses étaient en argent; Louis XIV en eut même un en or. C'étaient d'exquises merveilles que les différentes pièces de ces ménages, et l'artiste dont ils étaient l'œuvre y avait mis tout son talent. Qu'on en juge plutôt par la description qu'en fait M. d'Allemagne d'un mignon et ravissant service de poupée de l'époque Louis XIII qui est parvenu jusqu'à nous, contenu dans son dressoir.
" Au centre, un minuscule plat en Nevers bleu portant en son milieu une corbeille de fleurs; à droite et à gauche, deux mignonnes assiettes en faïence de Strasbourg polychromée. Sur la tablette repose une tasse, un saladier et un petit bol à peine grand comme un dé à coudre. Dans l'intérieur du buffet, on voit, par la porte entr'ouverte, l'extrémité d'un plat ovale aux bords contournés; enfin, sur le socle, sont dressées deux assiettes ornées de fleurs et de feuillages; au milieu de la tablette du buffet est dressé un plat à barbe en ancienne porcelaine de la Compagnie des Indes."
On devine ce que devait coûter de tels jouets. En 1571, Claude de France, duchesse de Lorraine, commanda au célèbre orfèvre Pierre Hottmann "un petit ménage d'argent tout complet"; il revint à plus de 8 000 livres.
Louis XIV joue avec des petits personnages d'or dont la liste a été conservée: deux porteurs de chaise avec leur chaise, un vinaigrier avec sa brouette, un vendeur de noir à noircir, un chaudronnier, deux Maures couchés sur un lit de filigrane, l'un tenant une flûte à la bouche et l'autre une trompe. Ces bibelots eurent une tragique destinée: à la fin de son règne, à la veille de Malplaquet, quand l'étranger menaçaient l'intégrité du royaume, et qu'il fallait à tout prix lever des troupes, ils furent envoyés à la Monnaie et jetés dans le creuset avec nombre d'autres objets précieux.
Ce que les artistes en jouets créaient de plus charmants aux XVIIe et XVIIIe siècles, c'étaient les intérieurs de poupées. Dans un coffre, qui figurait une chambre, étaient disposés des meubles, diminutifs parfois des grands meubles de l'époque, et des personnages qui étaient des poupées de cire ou d'émail somptueusement vêtues. 


Les merveilles du jouet au XVIIIe siècle.
Une chambre de poupée dans le style Directoire.


Au nombre des plus ravissantes créations de l'industrie du jouet au XVIIIe siècle étaient les chambres de poupées. Ces intérieurs en miniature décorés dans le style de l'époque étaient parfois, comme celui que représente notre gravure, de véritables chefs-d'œuvre, qui pouvaient coûter jusqu'à 6 000 francs.



Il en coûta au cardinal de la Valette 2 000 écus pour une chambre garnie de six poupées de cire dont il fit cadeau à Mlle de Bourbon, qui devint plus tard duchesse de Longueville. En 1675, Mme de Thianges donna au jeune duc du Maine, une chambre toute dorée grande comme une table. Au dessus de la porte, il y avait en grosses lettres: "Chambre du sublime". Au dedans, un lit et un balustre avec un grand fauteuil dans lequel était assis M. le duc du Maine, fait en cire fort ressemblant. Auprès de lui, M. le duc de la Rochefoucauld, auquel il donnait des vers pour les examiner. Autour du fauteuil M. de Marsillac et Bossuet. A l'autre bout de l'alcôve, Mme de Thianges et Mme de Lafayette lisaient encore des vers. Boileau, ayant auprès de lui La Fontaine et Racine, empêchait d'entrer de mauvais poètes.
Au XVIIIe siècle, en 1745, Roux le fils, le célèbre marchand de jouet de la rue du Petit-Lyon, annonçait dans le Mercure de France "des petits cabinets de carton à la façon des cabinets de la Chine renfermant des personnages d'émail; plus, de petits corps de logis de même matière avec des appartements fort jolis où se passent des histoires véritables". Les moins chers valaient de 500 à 800 francs; certains dépassaient les 8 000 francs. Il est vrai que les meubles, canapés, guéridons, fauteuils, etc..., d'une exquise petitesse, étaient d'or ciselé! Ce prix, déjà énorme, pouvait encore être dépassé. En 1722, la duchesse d'Orléans fit présent à l'infante d'Espagne d'une poupée assise devant sa toilette; le tout valait 22 0000 livres!
Les jouets mécaniques atteignaient des prix aussi fabuleux. Certains étaient bien curieux pour l'époque. Louis XIII enfant eut en sa possession un petit carrosse "marchant avec ressort", une petite galère "qui marchait par ressorts, et dont les hommes ramaient par les mêmes moyens". Ces objets curieux, fabriqués à prix d'or, venaient de Nuremberg qui fabriqua "des canons à ressort et les fantassins et cavaliers qui marchaient et tiraient, également à ressorts". Commandés pour le Dauphin, fils de Louis XIV, ces canons et soldats revinrent à la jolie somme de 28963 livres.
Au XVIIIe siècle, grâce à Vaucanson et à d'autres savants, les jouets mécaniques atteignirent la perfection; c'était: une dame à paniers jouant d'un petit clavecin, secouant la tête et remuant les doigts; un gentilhomme prisant et secouant le tabac tombé sur son jabot de dentelle, etc. Un carrosse mécanique, tout doré, avec les chevaux de bois sculpté, et magnifiquement harnachés, le cocher en cire ainsi que les laquais, un gentilhomme et une dame à l'intérieur, coûta 15 000 livres.


Jouets mécaniques du Premier Empire.

Deux joueurs de volant, un polichinelle, un menuisier, un charron , un rémouleur à l'ouvrage, enfin un meunier et son âne, tels étaient les sujets des jouets mécaniques en vente sous le premier Empire. Malgré les perfectionnements réalisés depuis lors, quelle ingéniosité attestaient déjà ces curieux spécimens de l'industrie populaire!



Aujourd'hui, grâce aux applications de la science, les fabricants de jouet ont pu créer des merveilles nouvelles, tel le "minstrel", nègre qui chante d'une voix nasillarde en s'accompagnant sur la mandoline, tel encore le cuirassé grand comme une barque, qui marche à l'électricité, et le train de luxe, avec "accident". Mais ils n'ont fait que perfectionner ce que leur avait légué le passé.
Les enfants doivent-ils se réjouir de ce progrès? S'amuseront-ils mieux parce qu'ils auront des jouets encore plus compliqués, encore plus merveilleux? On peut en douter.


Une chasse à courre.
Jouet en bois sculpté de l'époque de la Restauration.


C'est seulement au début du XIXe siècle que les artisans français commencèrent à faire concurrence aux rustiques fabricants de Nuremberg. Aux arches de Noé et aux bergeries violemment coloriées vinrent s'ajouter d'autres jouets en bois sculpté d'un art moins fruste et moins naïf.



"L'enfant, dit M. R. de la Sizeranne, dans son beau livre sur Ruskin*, est un poète en ce qu'il se contente de peu pour imaginer beaucoup: un tas de sable est une montagne; une douzaine de brindilles sont une forêt; une cupule de gland, un navire. Aussi se fait-il des jouets de choses où nous ne voyons aucun élément de plaisir. Ceux que nous inventons pour lui et où nous déployons toutes les ressources de notre imagination ne lui plaisent jamais tant que ceux qu'il crée lui-même avec rien."

Lectures pour tous, décembre 1903.


*Nota de Célestin Mira:

* Histoire des jouets par Henry d'Allemagne:



* Ruskin ou la Religion de la Beauté.




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