samedi 14 décembre 2019

L'oncle Gaspard.

L'oncle Gaspard.


La boutique de mercerie et bonneterie avait été fermée ce dimanche-là dès onze heures, à la grande joie de la caissière; Mme Vernier et sa fille Adèle étaient parties de bonne heure pour aller passer la journée à Bois-Colombes, chez un ami. M. Gaspard Vernier n'avait pas pu les accompagner, prétextant d'un air important de graves affaires, des démarches qu'un homme seul pouvait faire.
- Encore quelque fredaine de Théodore! s'était écriée Mme Vernier, dans l'espoir d'en savoir plus long.
Mais son mari était demeuré impénétrable.
A midi, après avoir déjeuné seul, M. Gaspard se dirigeait du côté de Vaugirard, où demeurait son neveu Théodore Vernier.

M. Gaspard était chargé par Michel Vernier, son aîné, le père de Théodore, de faire une enquête sur certains faits racontés dans une lettre du jeune homme.
" Tu sais, avait écrit Michel à son cadet, que j'ai cessé toutes relations avec mon fils depuis qu'il m'a demandé mon consentement pour épouser sa maîtresse, une fille de rien, une modiste dont il a eu un enfant. Tu connais, du reste, la situation aussi bien que moi. Aujourd'hui Théodore m'écrit que cette créature est sur le point de mourir et me demande une dernière fois mon consentement pour l'épouser in extremis. Ce consentement, je te l'envoie, mais je désire que tu l'apportes toi-même à Théodore, afin de te rendre bien compte de la situation. Tu sais, mon cher Gaspard, ce que parler veut dire. Ne lâche le papier qu'à l'agonie..."
Les recommandations qui suivaient était aussi cyniques. Gaspard avait parfaitement compris. Il n'était pas fâché de tenir sous sa coupe son neveu Théodore, qui avait fait un jour, chez lui, une scène abominable devant sa femme, sa fille et ses employés, en le traitant de "sale bourgeois" parce qu'il prétendait que tous les peintres comme lui était des fainéants.
- Ah! sale bourgeois, disait-il en filant le long du trottoir de l'avenue de l'Opéra, sale bourgeois! Tu verras bien! Et si la gouine n'est pas quasiment crevée, tu peux te fouiller si tu as des poches, mon neveu! Pas de consentement!

Sur la place du Théâtre-Français il s'arrêta; un instant l'idée lui vint de prendre une voiture.
- Bah! dit-il, inutile, il n'est qu'une heure, le temps est superbe. Cette promenade me fera du bien. Elle ne claquera pas pendant ce temps: Et puis, si elle claque...!
Sous les arcades de la rue de Rivoli, il rencontra un client. On alla au café, on causa, on but force bocks qui nécessitèrent quelques chartreuses et quelques kummels. Il était deux heures et demie; l'oncle Gaspard se leva, tout étourdi et se dirigea vers la rive gauche.
L'ivresse le rendait miséricordieux. Il songeait qu'après tout, son frère Michel se montrait bien dur pour son fils, un brave garçon qui n'avait que le tort d'être trop "artiste", mais qui, au fond, aimait bien ses parents. Et puis, son frère ne connaissait pas la vie parisienne comme lui, Gaspard. Il avait toujours vécu dans ses montagnes, à six lieues de Mende, dans la Lozère. Le petit avait eu une affection, quoi de plus naturel? Ce n'était pas son ours de père qu'il pouvait aimer; un avare qui lui envoyait un pauvre billet de cent francs par mois alors qu'il avait douze mille livres de rente en terres, en bonnes terres, lors du partage desquelles il avait volé son cadet, comme s'il n'avait pas dû se contenter du quart que son père lui avait laissé, en qualité d'aîné! Décidément, son frère était un mauvais homme, et avant de faire de la peine à son pauvre neveu, il faudrait voir!...

Au carrefour de la rue du Bac et du boulevard Saint-Germain, l'oncle Gaspard rencontra un pays, un Cévenol qui occupait les fonctions de concierge dans un immeuble neuf du boulevard, une maison superbe, blanche comme de la craie et bête comme une oie. Deux vieux amis ne peuvent se rencontrer sans aller boire. On but. M. Gaspard, attendri par deux vermouths, raconta au portier les dissentiments qui existaient entre son frère et son neveu; mais il s'arrêta prudemment lorsqu'il s'agit d'exposer la partie délicate de sa mission; le concierge n'avait qu'à potiner avec les compatriotes! Dame! on saurait tout au pays, alors, et la famille vernier serait déshonorée!
Le concierge devina ces réticences; il fit venir de l'absinthe, du Pernod comme M. Gaspard n'en buvait pas souvent. Ce fut la déroute. A six heures, l'oncle, aux trois quarts gris, les yeux injectés, pleurait dans le gilet de son"pays" et lui racontait tout, tout.
Le concierge vainqueur offrit la soupe à l'oncle Gaspard, qui accepta. A table, entre le concierge et sa femme, il se répandit en invectives contre son frère, qui l'avait volé lors du partage des terres et contre son neveu, qui déshonorait la famille.
Vers neuf heures, il bredouillait et les "pays" qui n'avaient plus aucune confidence à lui soutirer, le mettaient poliment à la porte.
L'air frais le calma un peu. Cahin-caha il arriva chez son neveu. Il avait acheté chez un marchand de vin une bouteille de cassis, pour boire en causant.
- Ces peintres, avait-il dit, ça n'a jamais rien chez soi!
Il frappa à la porte du jardinet de Théodore. La chambre située au rez-de-chaussée de la maisonnette était seule éclairée, la lune faisait briller la large fenêtre de l'atelier.
Une vieille femme vint ouvrir. Elle le précéda dans l'antichambre, lui indiqua silencieusement une chaise et disparut.
Gaspard Vernier, tout surpris, se laissa tomber sur son siège, après avoir déposé sa bouteille sur une console.
Une minute après Théodore apparut et reconnut son oncle. Une douleur poignante contractait les traits du jeune homme; il prit rudement Gaspard par le bras, le conduisit dans la chambre et lui montra le lit.
Sur le fond des rideaux de serge gros-vert un profil amaigri se détachait, une forme rigide se devinait sous le drap blanc.
La maîtresse de Théodore, la "gouine", était morte. A côté, dans la salle à manger, un petit enfant vagissait.
- C'est fini, dit Théodore en sanglotant; ce soir... à six heures...

L'oncle Gaspard, tout interloqué, roulait des yeux blancs. Pour se donner une contenance, il voulut s'approcher du lit, mais il trébucha. Théodore comprit. Il saisit son oncle par le collet, lui fit traverser l'antichambre et la cour, ouvrit la porte de la rue:
- Sale ivrogne, dit-il en le poussant dehors!
L'oncle alla s'étaler sur la chaussée.
- Dire que je lui apportais le consentement de son père, et voilà comment il me reçoit! fit-il en se relevant. Oh! le respect de la famille!

                                                                                                                                      A. Leroy.

La Vie populaire, jeudi 16 avril 1885.

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