lundi 30 décembre 2019

Guillemette.

Guillemette.

I

On parle toujours du "bon vieux temps"! Parbleu! chacun le place où il lui plaît et selon son goût. C'est pour messieurs de l'Univers, par exemple, celui où l'odeur des côtelettes hérétiques venait réjouir le nez rose de l'Inquisition. Pour Mlle Cora Pearl* il remonte plus haut encore, à l'époque de ses premiers succès. Pour moi, enfin, le "bon vieux temps" est celui où l'hypocrisie des mœurs et du langage n'avait pas encore tué la gaieté française; où l'esprit pétillait à l'aise dans les claires fumées de nos vins gaulois; où un chat s'appelait un chat, sans faire miauler les académies; où les maris trompés riaient de leur mésaventure avec tout le monde, et n'en aimaient pas moins les enfants de leurs femmes; où la liberté de vivre, comprimée par de tyranniques institutions, se vengeait dans la liberté de penser et de dire; où la grande âme de Rabelais soufflait, comme un vent d'outre-tombe, plein de fanfares joyeuses et de vaillantes ironies, sur un monde qu'elle consolait de ses maux séculaires et qu'un frisson d'affranchissement commençait à secouer.
Ah! comme j'aurais su gré à mes parents de s'être hâtés un peu davantage pour me faire naître à cette époque! Que leur en aurait-il coûté de venir eux-mêmes au monde quelques siècles plus tôt, puisqu'ils me devaient quitter à l'entrée de la vie! Au lieu du complet Caca-Dauphin que mon tailleur vient de me faire, j'aurais eu, comme mon ancêtre Panurge, car c'est de lui que date la noblesse de ma famille, un joli pourpoint à crevés sur le dos, un chapeau méthodiquement déchiqueté sur la tête, une culotte à braguette et de poulinières bottines, puis une petite dague à ma ceinture de cuir. Je me serai promené, à l'aventure, dans un Paris sans Institut, sans Tribunal de commerce surtout, sans Bourse, sans Grand-Opéra, sans Palais-Bourbon, dans un Paris idéal, uniquement composé de moulin de la Galette, avec de bonnes petites rues, chaudes en hiver de l'haleine des tripes, et fraîches en été des buées des ruisseaux; dans un Paris uniquement peuplé de bons paillards et de galantes filles, où le rire sonore de la Margot de Villon* faisait écho aux rudes rodomontades des cavaliers et aux facéties bruyantes des clercs tout frais échappés de la Sorbonne. J'aurais mangé des godebillaux* en bonne compagnie, arrosés de cervoise écumante et de vin d'Anjou, le plus gai de France, a custodia matutina usque ad noctem, comme dit la Sainte Bible, au lieu d'être mélancoliquement assis devant le papier qu'il faut que je griffonne pour "gaigner cahin-caha ma pauvre et paillarde vie" comme disait Maître François. Eh bien! je veux, au moins, vivre un instant par la pensée dans ce vrai, "vieux bon Temps-là", en vous contant une bien véridique histoire.

II

Que dame Guillemette, légitime épouse de maître Tristan Lefâcheux, veilleur de nuit de son état, fit porter un chapeau en croissant, comme celui de dame Diane, à cet ennuyeux mari, ce n'était un mystère pour personne, dans la rue de la Huchette; et que ce fut en compagnie du meilleur ami de cet animal, l'archer Bignollet, ce n'était pour quiconque un étonnement. Car l'adultère est l'ordinaire ciment des affections durables entre créatures du sexe vilain. La chose était d'autant plus plausible, congrue et essentielle que dame Guillemette était une avenante commère, bien pourvue de ce qui fait ici-bas la vie meilleure aux pauvres célibataires, j'entends de gorge blanche comme lait et de "visiage à s'asseoir", comme a dit un vieux conteur que je vénère. Ajoutez que Bignollet était autrement tourné que Tristan, lequel avait l'air d'un muid; bien pris qu'il était (c'est Bignollet que j'entends dire), dans sa taille élevée et de mâle allure, galant avec cela dans toutes ses façons et possédant le genre d'esprit qui plait le mieux aux dames et qui n'a pas son siège dans le cerveau, comme celui des mathématiciens ou des philosophes. Heureux trio, n'est-ce pas, où tout le monde chantait consciencieusement sa partie! Mais il n'est pas de bonheur sans quelque mélange d'inquiétude, et n'advint-il pas que, par une belle nuit, comme Tristan les aimait pour faire sa ronde, il n'en rentra pas moins trois heures plus tôt qu'il n'y était attendu, ce qui mit une fausse note dans le concert.
Le malheureux Bignollet dut sauter tout nu par la fenêtre pour n'être point surpris, laissant tous ses vêtements épars dans la chambre de dame Guillemette. Quel hasard mélancolique ramenait ce trouble-fête, le mari? Le plus vulgaire des accidents: une simple colique dont il était incommodé. Vous dire qu'il fut bien reçu par son épouse serait une exagération manifeste: -" Paresseux, lui cria-t-elle, vous avez bien besoin de venir me réveiller! N'allumez pas de lumière, je vous prie, que je me puisse rendormir." Car la coquine avait peur que le désordre de la chambre lui donnât quelque soupçon et pour cela surtout, entendait qu'il demeurât dans l'obscurité. Tristan était un brave homme, et se résigna à se dévêtir à tâtons. Il venait justement de se débarrasser de son haut-de-chausses quand un grand vacarme se fit dans la rue: Au secours, au secours, criait une voix désespérée. Le veilleur reconnut la voix de Bignollet, et n'écoutant que son amitié, s'élança à sa défense son arquebuse à la main. Dès le seuil de sa porte, il tira sur un groupe où se débattait un passant. L'arquebuse, dont la mèche était mouillée rata, mais une explosion salutaire n'eut pas moins lieu; la colique de Tristan était à son comble par suite de l'émotion. Les brigands s'enfuirent et les deux amis tombèrent dans les bras l'un de l'autre. Car vous avez deviné que c'était bien Bignollet qui, au sortir de la maison, avait été assailli par des détrousseurs.

III

- Dans quel état te voilà! s'écria le bon Tristan, en apercevant son ami à peu près nu.
- Les coquins m'avaient déjà dépouillé! répondit Bignollet.
- Entre donc à la maison qui est proche pour y prendre de quoi te couvrir.
La proposition était dangereuse. Mais que faire? Bignollet accepta, s'en remettant au Dieu qui veille sur le déshonneur des maris du soin de le tirer de ce mauvais pas. Vous jugez de l'étonnement de dame Guillemette et de son anxiété en voyant revenir bras dessus bras dessous le propriétaire et le locataire de son lit. Résolument, elle cacha l'unique bougeoir de sa chambre dans la ruelle du lit. En vain, Tristan, par trois fois, fit sonner son briquet dans un scintillement d'étincelles. Il fallut se résigner de vivre au clair de la lune, qui seule mettait une buée de lumière blanche sur tout cela.
- Je vais te prêter mes habits jusqu'à demain, fit Tristan à Bignollet.
Et il se mit à fouiller dans le pèle-mêle de leurs vêtements enchevêtrés par la pièce où tous deux, dans des circonstances différentes d'ailleurs, s'étaient déshabillés précipitamment. Guillemette qui avait sauté justement de son lit, jugea fort utile de les aider dans cette besogne. Car, avec l'adresse qui ne fait jamais défaut aux femmes à l'heure du péril, elle parvint à faire reprendre à l'archer tous ses propres habits, tandis qu'elle rejetait dans un coin ceux de son mari, si bien que Bignollet put rentrer chez lui, comme il en était sorti, dans son galant uniforme auquel rien ne manquait. Mais ce ne fut pas sans que Tristan l'eût pressé à plusieurs reprises dans ses bras, en se congratulant soi-même d'avoir sauvé la vie à un compagnon si précieux, à cette moitié de son âme, comme disait Horace en saluant le vaisseau qui emportait Virgile.
Après quoi, il se coucha, plus content que feu Titus de l'emploi de sa journée. Il n'avait presque plus mal au ventre et eût volontiers repris, avec dame Guillemette, l'entretien où Bignollet l'avait laissé. Mais celle-ci n'était plus d'humeur à causer, et le bon veilleur dut se contenter, pour toute récompense de sa belle action, du témoignage glorieux de sa conscience. Triste compensation, de vous à moi!

IV

Cependant, quand vint le matin:
- Ma colombe, dit-il à sa femme, veuillez me quérir mes vêtements neufs.
- Et pourquoi cela, s'il vous plait, monsieur? Prétendez-vous courir les filles qu'il vous faille sortir en si bel équipage?
- Vous n'y êtes pas, ma mignonne, et vous voulez rire certainement. Mais j'ai prêté cette nuit mes habits à mon excellent ami Bignollet, qui avait perdu les siens dans une bagarre.
- Que me contez-vous là? reprit dame Guillemette en feignant un étonnement considérable.
- Ce que vous savez aussi bien que moi, ma mie. N'est-ce pas vous-même qui m'avez aidé à réunir mes frusques pour en habiller notre cher compagnon?
- Vous êtes fou, je crois, maître Tristan.
Le veilleur commençait à se frotter les yeux, à les écarquiller, à donner des signes d'un hébêtement absolu.
- Vos habits de tous les jours, poursuivit dame Guillemette, dont la voix avait des sifflements de colère. Mais ne les voyez-vous pas là, sur cet escabeau?
Et de fait le pauvre Tristan les voyait fort distinctement, ne comprenant plus rien à ce qui se passait aussi bien dans la maison que dans son esprit.
- Ivrogne! sac à vin! continua la mégère, fallait-il que vous fussiez ivre pour que de telles billevesées vous soient passées par le cerveau.
Et elle lui donna un énorme soufflet.
Et elle eut raison, car grâce à cette feinte indignation, Tristan crut toujours, en effet, avoir rêvé, et rien ne fut troublé dans la vie innocente de ces trois amoureux.

                                                                                                                   Armand Sylvestre.

La Vie populaire, jeudi 14 mai 1885.



* Nota de Célestin Mira:

* Cora Pearl: 

Cora Pearl, de son vrai nom, Emma, Elisabeth Crouch est née à Londres en 1835 et morte à Paris en 1886. Ce fut une célèbre courtisane qui séduisit une partie de l'aristocratie de l'époque et notamment le prince Napoléon et le duc de Morny. Elle était surnommée la "Grande Horizontale" ou le "Plat du Jour". Elle fut propriétaire du château de Beauséjour à Olivet dans le Loiret où elle dépensa des sommes énormes dans sa décoration, dont une baignoire en bronze, gravée de trois C enlacés. Elle défraya la chronique par ses extravagances: elle prit un bain au champagne, fit teindre son chien en bleu afin de l'assortir à sa robe. Dans le cabaret Numéro Seize, dit le Grand Seize, elle se fit servir elle-même, étendue nue, sur un immense plateau d'argent. Elle y aurait aussi montré ses seins lors d'un dîner. En 1867, dans la pièce Orphée aux Enfers d'Offenbach, elle joue le rôle de Cupidon, vêtue de ses seuls diamants.

Cora Pearl.




 * Ballade de la grosse Margot de François Villon:


Se j'ayme et sers la belle de bon haict.
M'en devez-vous tenir ne vil ne sot ?
Elle a en soi des biens à fin souhait.
Pour son amour ceins bouclier et passot ;
Quand viennent gens, je cours et happe un pot,
Au vin m'en vois, sans démener grand bruit ;
Je leur tends eau, fromage, pain et fruit.
S'ils payent bien, je leur dis que " bien stat ;
Retournez ci, quand vous serez en ruit,
En ce bordeau où tenons notre état. "

Mais adoncques il y a grand déhait
Quand sans argent s'en vient coucher Margot ;
Voir ne la puis, mon coeur à mort la hait.
Sa robe prends, demi-ceint et surcot,
Si lui jure qu'il tendra pour l'écot.
Par les côtés se prend cet Antéchrist,
Crie et jure par la mort Jésus-Christ
Que non fera. Lors empoigne un éclat ;
Dessus son nez lui en fais un écrit,
En ce bordeau où tenons notre état.

Puis paix se fait et me fait un gros pet,
Plus enflé qu'un velimeux escarbot.
Riant, m'assied son poing sur mon sommet,
" Go ! go ! " me dit, et me fiert le jambot.
Tous deux ivres, dormons comme un sabot.
Et au réveil, quand le ventre lui bruit,
Monte sur moi que ne gâte son fruit.
Sous elle geins, plus qu'un ais me fais plat,
De paillarder tout elle me détruit,
En ce bordeau où tenons notre état.

Vente, grêle, gèle, j'ai mon pain cuit.
Ie suis paillard, la paillarde me suit.
Lequel vaut mieux ? Chacun bien s'entresuit.
L'un l'autre vaut ; c'est à mau rat mau chat.
Ordure aimons, ordure nous assuit ;
Nous défuyons honneur, il nous défuit,
En ce bordeau où tenons notre état.


* Godebillaux ou Gaudebillaux: Nom des tripes à la mode de Caen à Chinon et alentours.

Gaudebillaux sont grasses tripes de coiraux; coiraux sont boeufz à la creche. Rabelais, Gargantua.

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