lundi 11 novembre 2019

Monsieur l'abbé.

Monsieur l'abbé.

L'abbé Mauroy est petit et d'aspect rustique. Ses cheveux ras sont très durs, très noirs et semés de quelques fils blancs. Sa soutane mal coupée vient de la Belle Jardinière*. Elle bride sur son ventre, qui est pointu. Il la porte mal, traîne légèrement la jambe et a les pieds larges et plats. Ses mouchoirs de couleur ressemblent à ceux des invalides. Il prise avec exagération et se mouche avec un grand bruit. Son nez est généralement barbouillé de tabac. Il a le menton mal rasé et son rabat va de travers. Les poils de son chapeau sont hérissés comme ceux d'un chat en colère. Ses lunettes font songer aux bésicles* de nos grand'mères.- C'est un brave homme.

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Oui, c'est un brave homme que l'abbé. Fils de paysan, il est humble et sans ambition. Il demande qu'on lui laisse un peu de repos pour son travail et son travail est une Vie de Fénelon qu'il prépare depuis quinze ans et qu'il n'achèvera jamais. Il est au fond plus philosophe que chrétien, plus bonhomme que prêtre. Il suit tranquillement son petit chemin, en lisant machinalement son bréviaire. Il croit en Jésus. Il adore la Vierge. Et il estime Joseph... Ne le sortez pas de là. Sorti de là, il ne connait que Fénelon, et il est intarissable, quand on le place sur ce terrain.
L'abbé n'était pas fait pour être prêtre. Il a pris la soutane parce qu'il boitait, parce que madame la duchesse (la mère de la duchesse actuelle) lui a promis qu'il serait le chapelain de la famille et le précepteur de ses enfants. Pour lui, qui était pauvre et infirme, cela équivalait à la sécurité pour le présent et le repos pour la vieillesse. Il a donc endossé la soutane pour des raisons analogues à celles qui ont pousser l'acteur Abel à donner un nom à Mlle Elluini*.

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La jeune duchesse a de la dévotion. Elle vénère le caractère de l'abbé. Elle ne voit en lui que "le prêtre". Elle oublie le deuil de ses ongles, le tabac de son nez, la négligence de sa tenue. Elle veut qu'on respecte l'abbé, et que l'abbé y tienne la main.
Mais l'abbé se dérobe... Il se fait petit, bien petit... il a l'air de demander pardon d'être là: il est le complaisant du château. Il est quelque chose d'un peu plus qu'un domestique, mais pas beaucoup plus; il faut prendre une bonne loupe pour apercevoir la différence.

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Les enfants lui font des niches et ne le respectent pas. Élevés avec délicatesse et dans le luxe, ils méprisent ce gros petit homme qui manque même de propreté. Ils lui désobéissent drôlement, quand ils sont devant leur père. Cela fait rire M. le duc, qui pratique, mais ne croit pas, et qui va pieusement à la messe en sortant du cercle ou de chez la petite Marika des Bouffes, pour laquelle il a deux cents louis de bontés par mois.
Les domestiques houspillent l'abbé. A table, les maîtres d'hôtel passent rapidement devant lui et feignent souvent de croire qu'il refuse les mets ou les vins. Les laquais impudents négligent de changer son assiette. Ils savent qu'il n'osera rien dire et ils trouvent dans ces vengeances mesquines une compensation à l'humiliation qu'ils éprouvent en le servant à la même table que leurs maîtres.
Le valet de chambre laisse les araignées tisser en paix leurs toiles dans sa chambre. La poussière n'y est point balayée. L'eau de toilette y est parcimonieusement mesurée; et les draps n'y sont pas renouvelés aussi souvent qu'il conviendrait.
Ce sont autant de petites offenses que la valetaille fait durement sentir à M. l'abbé.

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A l'hôtel du faubourg, comme au château, la duchesse, malgré ses sentiments religieux, ne peut s'occuper de ses devoirs aussi scrupuleusement qu'elle le voudrait. les soins du monde la prennent trop. Malheureuse comme épouse, trompée, délaissée, elle se laisse vivre végétativement. Elle fréquente les amies de son âge, qui sont veuves ou de vieilles femmes absorbées par le jeu et la religion. Elle prend un embonpoint excessif. Elle va de moins en moins chez sa couturière, et elle est de toutes les œuvres de charité.
Elle s'est créé une vie factice. Les enfants agissent à leur convenance et les domestiques se conduisent mal à l'égard de l'abbé, sans qu'elle s'en rende compte.

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L'abbé est insouciant. C'est heureux pour lui. Il baisse les yeux, à table, quand ces messieurs parlent de l'Opéra, des filles du ballet et des opérettes en vogue. Quand M. le duc lâche un juron, en rappelant un de ses chiens au départ pour la chasse, l'abbé n'a pas l'air d'avoir entendu. Il est ainsi condamner par les nécessités de la vie à abaisser perpétuellement le "spirituel" devant le "profane".
Au château, l'abbé dit la messe dans la chapelle, devant le duc, la duchesse, la famille, les gens de l'office et de l'écurie.
En se retournant pour lancer le Dominus vobiscum, il rougit au spectacle de tout ce monde courbé devant lui. Il sait que le cocher est un monsieur qui se moque de lui, et que le duc, qui vient de s'incliner si pieusement, l'enverra tout à l'heure faire quelques commissions pour lui.
Malgré ses grosses lunettes, il ne voit pas non plus, le pauvre abbé, que, dans le fond de la chapelle, les laquais lutinent les femmes de chambre, et que la messe n'est pour la livrée qu'un prétexte aux flirtations.

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Ainsi, dans la noble maison, la religion et la soutane de l'abbé vont là par convenance et par chic. On pratique sans prier, sans croire peut-être... on a la religion de l'abbé qui n'en a que très peu, et qui n'ose pas être sévère, de peur d'être flanqué à la porte.
Au fond, on oublie Dieu et le Roy pour le plaisir, le jeu, les petites femmes, mais on se scandalise et l'on prend des mines confites à la moindre alerte, et dès que l'on peut être surveillé ou écouté.

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Et dès qu'il a une minute à lui, l'abbé court à la bibliothèque, se plonge dans les écrits de madame Guyon, dans les trente-trois volumes d'Oeuvre et correspondance de Fénelon, édités sous la direction de l'abbé Gosselin et de l'abbé Caron, fouille les Mémoires de Saint-Simon et les papiers de madame de Maintenon, interroge fébrilement Bossuet, et se décourage devant la besogne qu'il a entreprise.
L'abbé a un autre souci dans sa vie. Ce fils de paysan a un sang qui se révolte, un tempérament qui ne peut supporter la loi stupide de continence.
L'abbé a une "bonne amie".

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La "bonne amie" de l'abbé est la femme de charge du château, une grosse femme, rouge, très mûre, au corsage croulant, à la croupe puissante. C'est elle qui l'a déniaisé...
Fénelon et la femme de charge sont les deux grandes passions de l'abbé. Il avoue Fénelon. Il est obligé de cacher la femme de charge. Il prend des précautions infinies, et cela lui coûte énormément, car il l'adore... Et puis, ce pauvre abbé a toujours une peur bleue d'être père. Le malheureux  en a presque autant de crainte que d'envie!

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Il n'y a point de secret si bien caché qui ne soit trahi.
La duchesse a su la vérité. Elle s'est contentée de dire:
- L'abbé a tort... Il aurait dû s'adresser à l'institutrice... Avec l'institutrice, au moins, les convenances étaient sauvées!

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L'abbé Mauroy est un type assez commun dans le nombre des prêtres qui se consacrent au préceptorat.
On voit comment ces prêtres-là sont respectés par ceux qui se vantent d'être chrétiens et d'honorer la religion et les institutions.
On respecte les institutions, à condition qu'elles soient élastiques. On vénère M. l'abbé à condition qu'il fasse les commissions, qu'il avale sa salive et qu'il se tienne à sa place, qui est la plus humble de la maison.
Au prix de ces humiliations qu'il subit à tout instant, il a le droit, en revanche, d'écrire la Vie de Fénelon et de mettre à mal la femme de charge...
Ce sont les compensations du métier.

                                                                                                                       Edmond Deschamps.

La Vie populaire, 21 octobre 1883.

* Nota de Célestin Mira:

* La Belle jardinière:




* Bésicles:



* Elluini:

Gabrielle Elluini.

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