mercredi 27 novembre 2019

La cure du mal d'amour.

La cure du mal d'amour.


Dans une ville d'Italie, (supposons que ce soit Florence), vivait jadis, au temps des Contes de Boccace, un jeune homme que nous appellerons Ottavio, si toutefois aucune de nos lectrices n'a d'antipathie pour ce nom. Ottavio, donc, était certainement le plus candide adolescent de toute la Péninsule. Son père avait été ce qu'on appelle un vert-galant. Ses bonnes fortunes lui avaient maintes fois causé des regrets fort cuisants. Le digne homme, désireux d'éviter à son fils des mésaventures semblables, l'éleva dans une complète ignorance de la dualité des sexes.
Aussi, lorsqu'à la mort de ce père trop rigoriste, Ottavio se trouva maître de ses destins, il était plus naïf qu'Adam avant la pomme. En bon chrétien, il savait sur le bout du doigt son catéchisme; mais le neuvième commandement était toujours demeuré lettre close. Il croyait, de bonne foi, qu'on ramasse les enfants de notre extraction sous des roses, et ceux du commun sous des choux.
Point de raison pour que cette candeur invraisemblable fût jamais désabusée: Ottavio, pour obéir aux dernières recommandations de son père, aussi pour suivre sa pente naturelle, se confinait dans la plus absolue retraite, relisant les auteurs classiques, dans des éditions soigneusement expurgées, ou étudiant la musique, art éminemment moral. On aurait donc pu supposer qu'il ne dépouillerait jamais sa robe d'innocence. Mais ce n'est pas en vain que nous possédons des sens et un cœur; en dépit de tous les obstacles, il faut qu'un jour nos sens brûlent de désirs passionnés, que notre cœur batte amoureusement. C'est une éternelle, une immuable loi. Si, par pruderie ou ignorance, on la transgresse, on ne tarde pas à ressentir les fâcheux effets de cette désobéissance aux volontés de la nature.
C'est ce qui arriva justement à l'ingénu Ottavio. Il jouissait d'une fortune considérable. Il pouvait donc mener, à sa guise, une existence au moins confortable, satisfaire ses plus légers caprices et prendre part à toutes les joies de ce monde, excepté une. Néanmoins, environ six mois après la mort de son vénérable père, il commença à s'ennuyer profondément. Il devint, sans savoir pourquoi mélancolique. L'étude, la lecture, les promenades cessèrent de l'intéresser. Il croyait avoir épuisé tous les plaisirs, tous le laissaient indifférent. La musique elle-même, qu'autrefois il appréciait en vrai dilettante, ne parlait plus à son esprit morose. C'est à peine s'il était attentif à l'audition de quelques mélopées funèbres, lamentables, bonnes à porter le diable en terre: elles traduisaient l'état de son âme, et il bâillait à l'unisson.
Peu à peu, cette torpeur se changea en une agitation nerveuse. Le pauvre Ottavio n'eut plus un moment de tranquillité. Il éprouvait à toute heure un malaise indéfinissable; il souffrait de violentes douleurs de tête; une fièvre ardente faisait bouillir son sang dans ses veines; enfin, l'insomnie le tourmentait pour ainsi dire sans relâche. Si, par hasard, après s'être retourné de tous les côtés sur sa couche, il parvenait à s'assoupir, des cauchemars, peuplés de créatures aux formes étranges, aux singulières postures, venaient troubler son court sommeil et le réveillaient en sursaut.
Il se crut atteint d'une grave maladie. Ne pouvant en découvrir la cause ni le remède, il jugea prudent de consulter un médecin. le seul médecin capable de le guérir eût été un docteur en jupons; il en aurait trouvé cent pour un, car il n'était point malplaisant. Il avait un visage ovale, encadré de cheveux noirs, légèrement bouclés, des traits réguliers et fins, une taille élancée, des mains blanches et de petits pieds. Sa simplicité lui donnait peut-être l'air d'une fille, mais il est de fort belles femmes qui ne haïssent point cet air-là.
Malheureusement pour lui, Ottavio ne pouvait deviner quel traitement, tout spécial, convenait à sa maladie. Il s'enquit d'un médecin véritable; on lui indiqua le docteur Pancratio Pancratiani, dont on vantait l'habileté dans tous les quartiers de Florence, que parfois, même, on venait consulter des villages voisins.
Ce docteur était un petit vieillard, d'au moins septante années, et qui ne payait point de mine, avec sa face ridée, grimaçante, simiesque, ses maigres bras aux gestes de marionnette, son corps rond comme un muid et ses jambes grêles. En revanche, il possédait une prodigieuse érudition. Son diagnostic était infaillible, la thérapeutique n'avait point de secrets pour lui. Il avait opéré des cures vraiment miraculeuses. Au reste, il était lui-même la vivante preuve de son mérite, puisque, menacé depuis sa plus tendre enfance de voir tôt finir ses jours par une attaque d'apoplexie, comme l'attestaient son cou court et sa figure haute en couleurs, il était parvenu à une vieillesse avancée, à force de soins et de médicaments. C'était miracle qu'il vécût, et ce miracle, il en était l'auteur.
N'allez pas vous imaginer que l'illustre Pancratiani fût exempt de défauts. Loin de là. D'abord, il avait, comme on dit, une langue de vipère. nul n'était à l'abri de sa malignité.
Il aimait tant à exercer sa verve aux dépens d'autrui, que toute sa clientèle l'eût depuis longtemps abandonné, sans sa profonde habilité. Mais, s'il vilipendait ses malades, il les guérissait, compensation.
Autre vice, encore plus condamnable, l'homme étais jaloux. Par une lubie inexpliquée, il avait pris femme, récemment. Pensant qu'une jeune fille sans famille et chrétiennement élevée offrait à un vieil époux plus de garanties que tout autre, il avait fait choix d'une orpheline qu'il était allé chercher dans un couvent. Disons-le à sa louange: il n'eût pu prendre une femme plus charmante que Mlle Panfila. Elle avait dix-huit ans à peine. C'était une adorable créature, une de ces brunes au teint rose-thé, aux grands yeux de velours, aux languissants regards, pour lesquels on commettrait tous les forfaits imaginables avec une inaltérable sérénité. Mais Pancratio, sachant trop bien à quels accidents biscornus l'exposait la beauté de sa femme, la surveillait férocement; il ne l'avait tiré du couvent que pour la cloîtrer derechef; elle ne sortait jamais, la pauvre recluse, si ce n'était le dimanche, afin de se rendre à la messe; encore la servante du docteur l'accompagnait. Cependant Pancratio n'avait guère le droit d'agir ainsi, car en vertu de son grand âge et des précautions hygiéniques que lui imposait son tempérament apoplectique, il condamnait Mme Panfila à subir les ennuis du mariage sans en connaître les agréments, ce qui est souverainement injuste. La malheureuse souffrait cruellement de sa position; en dépit, ou peut-être à cause, de son éducation conventuelle, elle n'avait pas l'extrême candeur d'Ottavio; par conséquent, elle n'ignorait point que bien des joies lui étaient refusées. Cette idée l'attristait.
Depuis son union platonique avec le docteur, ses traits s'étaient pâlis, et une mince virgule violette soulignait, quelquefois, ses yeux profonds et doux.
Revenons à Ottavio. Ce fut donc chez Pancratio Pancratiani qu'un beau jour il se présenta, pour lui exposer sa maladie et lui en demander le remède. Le médecin l'écouta fort attentivement, et, comme bien on pense, il n'eut pas grand'peine à deviner la nature du mal en question. Il interrogea lui-même son nouveau client, et d'après les réponses d'Ottavio, il comprit sur le champ à quel cocquebin* il avait affaire. Cette découverte combla de joie le caustique docteur. il remit au jeune homme une fiole pleine d'eau pure (que par parenthèse il lui vendit fort cher), et le congédia en lui recommandant d'avaler chaque matin une cuillerée de ce breuvage inoffensif. Aussitôt le malade parti, il prit sa canne et son chapeau, et courut narrer à ses amis et connaissances cette consultation étrange, qu'il enjoliva de quelques détails très comiques.
Naturellement, tout ceux qui apprirent l'anecdote s'empressèrent de la colporter, en brodant à leur tour; si bien qu'en peu de jours, Florence entière était au courant du singulier cas d'Ottavio. Je vous laisse à penser si l'on en fit des gorges chaudes. Le malheureux garçon devint la fable de toute la ville.
Pourtant, dans ce concert de railleries, une personne éleva la voix pour défendre Ottavio: ce fut madame Panfila. Était-ce une vague conformité d'infortune qui lui inspirait de la pitié, et même de la sympathie pour le triste jeune homme? Je ne sais pas. Toujours est-il qu'un soir, comme le docteur Pancratio racontait pour la centième fois à de vieux amis qu'il traitait, la grotesque histoire de son malade, au milieu des éclats de rire de l'assemblée, madame Panfila prit timidement la parole, pour remontrer qu'il n'était point charitable de se gabeler ainsi du prochain et qu'en somme, Ottavio était à plaindre, non à blâmer. Ce disant, elle soupira. Pancratio la foudroya du regard, et lui imposa silence en raillant sa tendresse pour un tel niais.
Cependant, Ottavio, sans se douter le moins du monde de la célébrité fâcheuse dont il jouissait, avait consciencieusement mis à exécution l'ordonnance de Pancratiani. Nous ne surprendrons personne en disant que le remède n'opéra point. Au contraire, le malaise du jeune homme augmenta de jour en jour. L'infortuné ne pouvait plus tenir en place. Il passait ses nuits à se promener dans sa chambre, de long en large, sous l'empire d'une surexcitation fébrile.
On était alors au printemps, et, tandis que les vents alourdis par de mystérieux effluves, semblaient saturés d'une sorte d'électricité passionnelle, des entrailles de la grande terre féconde, de chaudes vapeurs s'élevaient, portant dans les cerveaux humains et les inextinguibles désirs et les ivresses voluptueuses.
- Vraiment, je ne saurai vivre davantage dans cet état morbide, se dit un matin Ottavio. La peste du Pancratio et de sa drogue inefficace! Qui sait? Je me suis mal expliqué, peut-être. Il faut que je retourne chez ce médecin et qu'il me délivre à tout prix d'une souffrance intolérable.
Il se rendit donc de nouveau chez Pancratio. Mais depuis qu'il avait vu Ottavio, le docteur sortait fréquemment cherchant des auditeurs à qui faire le récit de la fameuse consultation: Ottavio ne le trouva point. La servante, voyant son désappointement, lui dit, qu'il pouvait, s'il voulait, parler à Mme Panfila. Le naïf jouvenceau, s'imaginant que la femme d'un médecin devait posséder une partie de la science de son mari, accepta avec empressement; une seconde après, il était introduit dans la chambre de Panfila; chambre assurément peu digne de sa propriétaire, car son principal ornement consistait en un portrait en pied du docteur; mais imprégnée de cet exquis "parfum de femme" qui trouble les sens et qui pénètre jusqu'à l'âme.
Pancratio avait défendu mille fois qu'on reçût chez lui en son absence; mais comme le matin même, il avait querellé véhémentement sa servante et sa femme, ni l'une ni l'autre ne s'était fait scrupule d'enfreindre la consigne. Mme Panfila se réjouit presque de cette désobéissance, quand elle vit que le ciel lui avait envoyé un visiteur jeune et bien tourné. Elle le pria fort honnêtement de s'asseoir, lui demanda quel motif l'amenait. Ottavio se mit à lui conter bonnement son affaire. Dès les premiers mots, Panfila reconnut le héros dont on l'entretenait depuis quelques jours. Charmée de sa bonne mine, et profondément indignée de la façon dont Pancratio avait berné l'adolescent, elle résolut de l'éclairer et de lui inculquer des idées plus saines.
- Vous m'intéressez grandement, lui dit-elle. Considérez-moi comme une amie. Mettez-vous là, près de moi, et m'écoutez attentivement. Mon mari, je le vois, n'entend rien à votre maladie; mais je puis, moi, vous indiquer un moyen prompt de vous guérir.
Elle s'assit auprès d'Ottavio, qui était tout oreilles; elle lui prit doucement la main (ce qui déconcerta le jeune homme, sans qu'il pût comprendre pourquoi), et s'efforça, parlant d'une voix câline, de lui ouvrir des horizons nouveaux. Mais qu'il est difficile en ces sortes d'explications, de ne pas joindre l'exemple aux préceptes! Remarquez, je vous prie, que Panfila portait le déshabillé le plus galant du monde; qu'elle et Ottavio étaient tous les deux jeunes, charmants; que l'une et l'autre, celui-ci par ignorance, celle-là par la barbarie d'un époux caduc, étaient privés de joie et d'amour; et dites, si vous les jugez pendables, parce qu'insensiblement ils se rapprochèrent beaucoup, si bien qu'enfin, leurs lèvres se touchèrent...
D'ailleurs, je ne sais pas au juste ce qui se passa dans ce bienheureux tête-à-tête en présence du portrait de Pancratio Pancratiani; mais lorsqu'Ottavio sortit, il avait l'air de respirer plus librement, comme un homme qui a un poids de moins sur la poitrine; ses joues étaient un peu rouges, et ses yeux brillaient extraordinairement.
Il n'avait pas fait dix pas dans la rue qu'il rencontra Pancratio accompagné de plusieurs personnes, qui, toutes à la vue d'Ottavio, esquissèrent de narquois sourires.
- Eh! jeune homme, d'où venez-vous? demanda le malicieux docteur.
- De chez vous! répliqua bravement Ottavio. Savez-vous que vous avez usurpé votre réputation, signor Pancratiani? Vos malades devraient tous consulter votre femme, et non vous. vous n'avez rien compris à mon mal, tandis qu'elle m'en a sur l'heure enseigné le remède!
A ces mots et au bruit de petits rires étouffés, qui, cette fois n'étaient pas à l'adresse d'Ottavio, Pancratiani entrevit la vérité affreuse:
- Malédiction! clama-t-il.
Et, pourpre de rage, au lieu de se maîtriser selon les sages préceptes d'Hippocrate, le médecin penaud, nigaud, quinaud, courut chez lui en quatre sauts pour arracher des aveux à la coupable Panfila. Celle-ci n'ayant répondu que pas des cavillations à son furibond interrogatoire, la colère du petit homme se changea en une épouvantable exaspération qui détermina l'attaque d'apoplexie foudroyante, si longtemps conjuré. Il en creva.
Six mois après, Ottavio épousait sa veuve, très consolable; et point n'est besoin d'ajouter, étant données leurs dispositions heureuses, que les nouveaux époux eurent beaucoup d'enfants.

                                                                                                                    Louis de Gramont.

La Vie populaire, jeudi 2 avril 1885.

* Nota de Célestin Mira:

* Cocquebin ou coquebin: jeune homme niais. Voir "Le Dangier d'estre trop cocquebin" dans les Contres drolatiques, d'Honoré de Balzac. 
Extrait:

... — Ie vouldroys bien, repartit le marié, me bouter dedans vostre lict, sans trop vous gehenner.
— Ie vous feray place voulentiers, pour ce que ie doibs vous estre soumise.
— Hé bien, feit-il, ne me resguardez point. Ie vais me despouiller et venir.
A ceste vertueuse parole, la damoiselle se tourne vers la ruelle, en grant expectative, veu que ce estoyt bien la prime foys que elle alloyt se treuver séparée d’ung homme par les confins d’une chemise seulement. Puis vint le cocquebin, se glissa dedans le lict, et, par ainsy, se treuvèrent unis de faict, mais bien loing de la chouse que vous sçavez. Vites-vous iamais cinge advenu de son pays d’oultre-mer auquel pour la prime foys est baillée noix grollière ? Cettuy cinge, sçaichant, par haulte imagination cingesque, combien est délicieuse la victuaille cachée soubs ce brou, flaire et se tortille en mille cingeries, disant ie ne sçays quoy entre ses badigoinces. Hé ! de quelle affection l’estudie ; de quelle estude l’examine ; en lequel examen la tient, puis la tabutte, la roule, la sacqueboute de cholère, et souvent, quand ce est ung cinge de petite extraction et intelligence, laisse la noix ! Autant en feit le paouvre cocquebin, lequel, devers le iour, feut contrainct d’advouer à sa chiere femme que, ne saichant comment faire son office, ni quel estoyt le dict office, ni où se déduysoyt l’office, besoing luy estoyt de s’enquérir de ce, d’avoir ayde et secours.

— Oui, feit-elle, veu que par malheur ie ne vous l’enseigneray point...

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