vendredi 15 septembre 2017

Reddition de Tuggurt.

Reddition de Tuggurt.
           Sahara Algérien.




Enfin, grâce à l'activité, à la profonde connaissance du pays que possède M. le colonel Desvaux, du 3e spahis, Tuggurt, cette ville importante, ce dernier refuge des agitateurs de l'Algérie; Tuggurt vient de se rendre, sans que, comme à El-Aghouaf ou à Aaatcha, on ait eu beaucoup à déplorer de sang versé! Et pourtant l'occupation de Tuggurt n'en est pas moins un beau fait d'armes, en même temps qu'il est un des faits des plus importants pour l'occupation française en Afrique.
Nous allons raconter sommairement, avant de faire connaître Tuggurt et ses environs, comment nous sommes arrivés à cet heureux résultat.
Vers la fin du mois d'octobre, d'après les ordres de M. le gouverneur de l'Algérie, trois colonnes partaient presque simultanément de trois points différents, pour aller se réunir plus tard dans le sud de l'Algérie; ces trois colonnes devaient alors obéir à un chef suprême, M. le colonel Desvaux, celui-là même qui depuis longtemps, pas à pas, gagnait du terrain en nous faisant de nombreux partisans et en amoindrissant l'importance du dernier chérif, Mohamed-ben-Abdallah, et du caïd de Tuggurt, Séliman, son allié.
La première de ces colonnes, dite de El-Aghouat, avait pour chef M. le commandant du Barrail et se composait de Goums (Arabes alliés), de quelques compagnies du 25e léger, de tirailleurs indigènes et d'une division du premier spahis.
La seconde colonne, dite de Boucada, sous le commandement de M. le chef de bataillon Pein, avait pour commandant de la cavalerie M. le chef d'escadron de Bernis, du 3e chasseurs d'Afrique; cette colonne se composait de quelques compagnies du 3e bataillon léger d'Afrique, d'une compagnie de tirailleurs indigènes de Constantine, du goum de Bouçada, d'une division du 3e spahis et d'un escadron du 3e chasseur d'Afrique, s'avançait à travers la grande plaine de Mehaguen, traversait les montagnes et le défilé du Boukaïl, et se rabattait, à travers les sables du désert, sur les oasis de Tuggurt-el-M'gheir, Sidi-Khelil, Ouglana, Tamerna, Sidi-Rachel et Meggarin.
La troisième colonne, dite de Biskra, sous les ordres de M. le colonel Desvaux, se composait d'un bataillon du 68e de ligne, de quatre escadrons de cavalerie, deux du 3e spahis et deux du 3e chasseur d'Afrique, ainsi qu'une section d'artillerie avec trois pièces de campagne, sous le commandement de M.  le lieutenant colonel Guérin de Waldersbac, s'avançait à petites journées vers Tuggurt, attendant pour avoir des nouvelles des différents goums, lesquels, escortés de deux escadrons du 3e spahis, d'une compagnie de tirailleurs indigènes de Constantine, marchaient à la découverte, sous les ordres de M. le chef d'escadron Marmier, chef du bureau arabe de Batna, envoyé en avant pour sonder les dispositions des habitants, dont les uns tenaient pour le chérif, et dont les autres penchaient pour nous, poussés qu'ils étaient par leurs relations avec M. le colonel Desvaux.
Déjà M. Marmier s'était avancé jusqu'aux oasis de Meggarin, à quelque distance de Tuggurt, et avait placé son camp à Bou-Bekrir, lorsque le chérif tomba sur lui à l'improviste. L'ennemi, au nombre de plus de 6.000, tant infanterie que cavalerie, fut vaillamment repoussé par la petite troupe de M. Marmier, laissant sur le champ de bataille plus de 500 des leurs, et 1.000 fusils, que les goums se sont partagés. Nous n'avons à déplorer, de notre côté, qu'une dizaine de morts et 45 blessés, grâce à la belle conduite des tirailleurs indigènes, commandés par M. le capitaine Vendrios, qui a eu un cheval tué sous lui, et aussi à l'attaque impétueuse des deux escadrons de spahis.
Le chérif Mohamed prit la fuite, et avec lui Séliman, le caïd de Tuggurt, dont les habitants s'empressèrent de nous ouvrir les portes. Ainsi tomba en notre pouvoir, le 2 novembre 1854, cette ville, qui aurait pu tenir pendant longtemps tout une armée en échec devant ses murs. 
Avec Tuggurt est aussi tombée sa rivale Temacin, et nous pouvons nous considérer maintenant comme possesseurs des dernières limites naturelles de l'Algérie jusqu'au grand désert du Sahara.




Tuggurt, à l'extrémité sud de l'Oued-Rir, est située entre le 33e et 34e de latitude, et entre le 3e et 4e de longitude. C'est, comme toutes les villes arabes du désert, une ville bâtie avec un mélange de briques de terre cuites au soleil et de pierres; ses maisons, entassées les unes sur les autres, en feraient un véritable dédale si les rues n'étaient pas percées régulièrement et droites. Les habitants, ainsi que ceux de toutes les oasis dont nous avons cité les noms plus haut, sont généralement laids, ont le teint cuivré, le nez épaté, et tiennent en un mot, le milieu entre la race arabe et la race nègre. Ils parlent, dit-on, l'arabe le plus pur.
Tuggurt est ceinte d'un mur d'une grande élévation, et on y accède par quatre portes, dont deux à triple voûte; sa défense la plus grande lui vient d'un fossé large d'une vingtaine de mètres, et profond d'une quinzaine de pieds. Il est rempli d'une eau bourbeuse dont les émanations sont une cause de fièvres dangereuses à l'époque des fortes chaleurs.




Plusieurs villages, aussi fortifiés, sont autour de Tuggurt comme autant de forts détachés entourés de jardins, dont les nombreux palmiers font une forêt toujours verte. Ces jardins sont continuellement arrosés par une eau courante, mais tiède, sulfureuse, et, par conséquent, d'un goût peu agréable. C'est, du reste, la seule eau que l'on puisse trouver dans le désert (excepté chez les Ouled-Souf), et encore faut-il pour l'avoir, creuser dans le sable d'une profondeur quelquefois de 60 à 75 mètres; mais une fois la source bien trouvée, elle s'élève au dessus du sol comme un puits artésien, et fournit toujours une eau claire et chaude, qui se répand, au moyen de canaux nombreux, dans tous les jardins des oasis. Toutes les oasis de l'Oued-Rir, à quelques maisons près, quelques palmiers en plus ou en moins, se ressemblent: c'est un bois de palmiers au milieu duquel les habitants placent leur village, généralement entouré d'une muraille. Quelquefois, comme à Ghamra, le vent du désert est tellement violent qu'il pousse sur l'oasis une montagne de sable, et les habitants sont alors obligés de transporter ailleurs leurs pénates, et de planter sur de nouveaux frais de nouveaux palmiers.
Tuggurt peut donc être regardé comme une ville forte, mais aussi assez laide: point de monuments, si ce n'est la mosquée dont la coupole est presque un chef-d'oeuvre d'architecture intérieure ou plutôt de moulure, car les dessins sont moulés en plâtre. Nous pouvons citer encore le palais du Bey avec quelques galeries en terre et un jardin, et enfin, en dernier lieu, les deux grandes tours carrées qui s'élèvent au centre de la ville: l'une d'elles eut son sommet démoli par les boulets de canon, lors d'un siège que Salah-Bey, bey de Constantine, en fit, il y a une centaine d'années. Depuis cette époque, en souvenir de ce siège, la tour est restée telle qu'elle était après l'attaque, et, près d'elle, on bâtit une seconde tour, au sommet de laquelle nous avons arboré notre pavillon tricolore.
Maintenant, si nous parlons de l'importance de Tuggart, nous voyons qu'elle a sous sa dépendance quantité d'oasis dont les palmiers, au nombre de plus de 400.000, font de cette cité une riche cité; ensuite qu'elle est le lieu de transit des nombreuses caravanes qui, traversent le désert algérien pour se rendre dans le Maroc, et que c'est elle enfin qui fournit aux Arabes leurs armes et leurs ornements en or et en argent. En dernier lieu, elle était, comme je l'ai déjà dit, le dernier refuge du célèbre agitateur connu sous le nom de chérif Mohamed-ben-Abdallah, lequel, chaque année, depuis qu'il avait été chassé d'El-Aghouat, désolait les contrées voisines, prélevant des impôts et pillant amis et ennemis. Poursuivi, Mohamed se réfugiait chez son ami Séliman, qui, à la mort du caïd de Tuggurt, son cousin germain, s'était emparé du pouvoir, après avoir fait massacrer jusqu'au dernier des descendants de la branche régnante. Aussi, après la défaite du chérif, le caïd Séliman, ne se sentant plus appuyé et craignant les partisans de la France, eut peur et s'enfuit-il, emportant, dit-on, de grandes richesses.
Espérons maintenant, qu'avant peu Tuggurt, qui se trouve à cinq journées de Biskra, sera pour nous une conquête précieuse! Déjà, à l'heure où nous écrivons, M. le colonel Desvaux, par une sage prévoyance, fait démolir, autour de la Casbah, grand nombre de masures; déjà aussi, il vient de donner à la ville un nouveau chef, appelé Ali-Bey, fils de Teratz-ben-Saïd, ancien khalifat d'Abd-el-kader, tué en 1845 par le chérif El-Arab, jaloux de son influence. Ce nouveau caïd, tout en étant notre ami, saura allier, avec nos intérêts ceux de nos compatriotes, et maintenir, en même temps, notre influence déjà grande. Les habitants, qui avaient fui en grand nombre après le combat de Meggarin, croyant au pillage de leurs propriétés, accourent en foule à la voix qui les rappelle, étonnés de tout trouver à la même place, et n'ayant rien perdu, si ce n'est un chef despote et cruel qu'ils n'auront pas lieu de regretter.
Une seule exécution, celle du conseiller intime du chérif, celui qui avait poussé au massacre général de sa famille, a eu lieu en présence des Arabes muets, mais non attristés: le fait seul de cette justice nécessaire, se passant sans désordre ni mécontentement, est déjà un sûr garant de l'obéissance des habitants, et du peu de regrets qu'ils ont de la fuite de leur ancien chef.

                                                                                                             Achille Cibot.

L'Illustration, journal universel, 3 février 1855.

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