dimanche 17 septembre 2017

Les vingt questions du monautopole.

Les vingt questions du monautopole.


On sait que la lutte sur la libre concurrence est engagée entre les économistes politiques et le directeur du Musée de l'industrie belge, un homme de beaucoup d'esprit, M. Jobard, le seul homme de ce nom qui ait le droit de dire à son contradicteur, sans l'injurier lui-même: "Vous en êtes un autre."
Si le système de M. jobard, qui gagne tous les jours des partisans, vient à l'emporter, il entraînera certainement de profondes et utiles réformes dans l'état actuel de l'industrie et du commerce.
L'auteur adresse aux économistes politiques plusieurs questions auxquelles il les invite à répondre; le public appréciera les résultats de ce cartel, auquel nous ne pouvons refuser le secours de notre publicité; ce n'est pas l'Illustration qu'on accusera de vouloir étouffer sous la conspiration du silence aucune idée généreuse ou utile à la société.

                                                                                                                 Paulin.

1ere question.- La libre concurrence n'est-elle pas le droit laissé à chacun d'entrer en lutte avec tous en fait de production industrielle et de débit commercial, sans tenir compte de la position et de la qualité des jouteurs ni du plus ou moins d'égalité dans les armes?

2e question.- Les concurrents à pied, à cheval, en voiture, étant admis à courir pèle-mêle vers le même but qui est la fortune, la libre concurrence refusera-t-elle le prix de la course  à celui qui ne l'aura gagné qu'en écrasant les piétons sous les roues de son char, sous les pieds de son cheval ou à l'aide de croc-en-jambe de mauvais aloi?

3e question.- N'est-il pas vraisemblable que les coureurs les mieux montés sont d'autant plus amateurs de la course pèle-mêle qu'ils ont plus de chances d'arriver les premiers?

4e question.- La libre concurrence est-elle autre chose en réalité que la loi du plus fort s'il s'agit de bataille, le droit du plus riche s'il s'agit d'entreprise industrielle, le droit du mieux monté s'il s'agit de course au clocher?

5e question.- La libre concurrence n'a-t-elle pas été la première charte de l'humanité, qui jouissait du droit de passer partout et de saccager tout sur son passage?

6e question.- L'établissement des fossés et des clôtures n'a-t-il pas été une infraction notable au droit du libre parcours, et cette infraction en se généralisant ne fut-elle pas la cause des progrès de la civilisation?

7e question.- L'industrie, livrée au laissez-faire, ne présenterait-elle pas les mêmes résultats après le clôturage successif des parcelles infinies qu'on peut tailler dans ce domaine incommensurable?

8e question.- Ne serait-il pas plus avantageux et plus juste d'attribuer la propriété de ces parcelles à ceux qui les auraient défrichées, clôturées et cultivées les premiers, que de les laisser en friche ou de les abandonner au libre pacage?

9e question.- La guerre engagée entre les premiers défricheurs de sol et les anciens fourrageurs, est-elle une chose si utile à la production qu'il faille la tolérer éternellement?

10e question.- N'est-il pas vrai que quand les hommes se sont multipliés au point que le plus grand nombre des chasseurs ne trouvaient plus à vivre de leur métier, la culture des terres appropriées a permis d'employer et de nourrir les chasseurs  et les pasteurs inoccupés?

11e question.- N'est-il pas plus probable que le même phénomène se passerait à la suite de l'appropriation des inventions et que ces néo-propriétaires donneraient du travail et du pain à une population surabondante qui ne trouve plus à vivre de la libre prédation?

12e question.- N'est-il pas vrai qu'aucune théorie sociale, aucune rêverie communiste, aucun plan de charité, aucune doctrine d'économie spéculative, ne présentent une solution aussi nette, aussi simple, du grand problème de la misère, que le motaupole?

13e question.- Croyez-vous que la connaissance du secret de la production, de la répartition et de la consommation de la richesse, que les tableaux les mieux émaillés de chiffres statistiques, que les élucubrations les plus ingénieuses sur l'évolution des salaires, les fonctions du crédit et la taux de la rente, puissent accroître les subsistances en proportion des naissances, aussi sûrement que l'établissement d'une propriété intellectuelle latérale à la propriété matérielle?

14e question.- N'est-ce pas un fait providentiel que cette idée de doubler tout d'un coup le champ du travail et les ressources des sociétés trop encombrées, au moment même où tout le monde est aux abois et tellement à court d'expédients, qu'une foule de gens très pacifiques, d'ailleurs, en viennent à regarder la guerre comme un bien nécessaire?

15e question.-Ne pensez-vous pas que si les quatre mille inventeurs brevetés chaque année possédaient un titre réel de propriété, ils ne trouvassent plus aisément qu'aujourd'hui les fonds nécessaires pour essayer leurs inventions? Quand, pour perfectionner la veilleuse, j'ai distribué 25.000 francs aux ouvriers des mansardes de Paris et de Bruxelles, ne suis-je pas en droit de dire qu'il en coûterait au moins autant à tous les brevetés pour s'assurer seulement si leur découverte est viable ou non? Cela ne ferait-il pas cent millions de salaires, qui n'auraient certainement pas été distribués sans les brevets si mal vus des partisans du laissez-faire tout à tous?

16e question.- Ces cent millions ne se multiplieraient-ils pas sur une échelle incommensurable quand on passerait à l'exploitation? Ne croyez-vous pas qu'il y aurait chaque jour moins d'ouvriers sans travail, et que les salaires hausseraient au fur et à mesure de la diminution du nombre de bras en concurrence, comme la chambre de commerce de Clermont la déclaré au ministre de l'agriculture en ces termes: "La seule exploitation des industries brevetées permet d'élever le taux des salaires, et par conséquent de faire les retenues que vous proposez; c'est le contraire pour les industries banales livrées à la libre concurrence."

17e question.- Est-il vrai que le pays qui fabrique le plus et le mieux se crée le plus de moyen d'échange avec le reste du monde, à partir des nations moins avancées qui produisent peu, jusqu'aux tribus barbaresques qui produisent du grain, et aux peuples pasteurs et chasseurs qui produisent de la viande, de la laine, du bois, etc.?

18e question.- Comprenez-vous que l'état de pléthore, que la gêne actuelle des travailleurs enfin, n'existerait probablement pas, si l'on eût songé plus tôt à la création de la propriété industrielle, artistique et commerciale; si, enfin, ceux qui disposent de nos destinées eussent songé plus tôt à l'émancipation intellectuelle dont nous poursuivons la réalisation?

19e question.- Doutez-vous encore que le monautopole, dont le nom vous effraie, ne donne la meilleure solution, cherchée vainement jusqu'ici, de ces formidables problèmes, comme vous les appelez, de la misère croissante, de la charité chrétienne ou légale impuissante, de l'organisation du travail rationnel et de la moralisation du commerce si désirable?

20e question.- Croyez-vous que les dérangements qui pourraient résulter pour les Nemrods du communisme industriel, pour les contrefacteurs et les fauteurs de commerce anonyme, puissent entrer en ligne de compte avec les avantages du travail organisé et du trafic avoué, et qu'on doive hésiter plus longtemps à verser sur la société malade tous les baumes contenus dans la maxime absolue: Chacun doit être propriétaire et responsable de ses œuvres?

Si vous jugez ne pas pouvoir répondre victorieusement à ces questions, faisons la paix et travaillons d'accord: nous avons besoin de votre appui, et n'hésitons pas à déclarer que la solution dépend beaucoup de l'influence exercée par les économistes politiques sur les résolutions du pouvoir. Nous sommes persuadés que leur opposition retarderait longtemps l'adoption finale de ce remède à la concurrence désordonnée qui ronge et détruira la société actuelle à bout de palliatifs impuissants et d'expédients fallacieux.
Si vous persistez à vouloir que les inventions appartiennent à tout le monde, en quoi différez-vous de Proudhon, qui veut que la terre n'appartienne à personne? Si vous voulez que les œuvres intellectuelles n'appartiennent à leurs auteurs que pendant quinze ans, en quoi différez-vous des communistes à terme? Si vous étendez de quinze à vingt ans seulement la propriété des inventeurs, en quoi différez-vous du négrier qui allonge de quinze pieds à vingt pieds la chaîne de ses esclaves et leur dit: "C'est déjà fort beau, vous devez être bien satisfait?" Mais ils oublient, ceux qui parlent ainsi, qu'ils ne sont pas nos maîtres et que les inventeurs ne sont pas leurs esclaves.
La propriété doit être entière, et sans autre réserve que celle de l'utilité publique, appliquée postérieurement et non préventivement.
La loi ne peut détruire le droit sans tomber dans l'arbitraire; or l'inventeur est de droit naturel propriétaire de ses créations ou combinaisons nouvelles; toute loi qui limite la durée et l'intégralité de ce droit est une injustice, et toute société fondée sur l'injustice ne peut durer.
En somme, si vous ne donnez pas une base à la démocratie moderne, plus instruite, plus consciente de ses droits que l'ancienne, elle ne cessera d'être un danger permanent et toujours croissant pour la société.
Laisser à chacun la faculté de prendre dans le milieu social la place qu'il doit occuper d'après sa valeur spécifique, est la base que propose le monautopole, en attendant qu'on en présente une plus simple, plus rationnelle et plus équitable.
Pour rassurer les ennemis de tout changement, et ceux qui ont fondé l'édifice de leur fortune sur les abus de l'époque, nous leur répétons bien haut que le monautopole ne vient rien déranger, rien toucher à ce qui existe aujourd'hui, il ne prétend organiser, approprier, régler que ce qui existera demain; c'est à dire que les inventions, les livres, la musique et tous les produits futurs de l'esprit, de l'art et de l'industrie, seront seuls enrôlés sous le drapeau du monautopole au fur et à mesure de leur apparition dans le monde.
On continuera de piller, gaspiller, falsifier, ravager en toute liberté, comme aujourd'hui, le domaine de l'industrie et du commerce actuels.
La loi nouvelle ne sera pas rétroactive; la révolution que nous provoquons sera donc des plus pacifiques, et la transition si douce que l'on ne s'en apercevra pas: est-ce clair?
Enfin, pour que les libre-échangistes, les prohibitionnistes et les économistes de toutes les nuances n'en ignorent, nous déclarons que notre théorie ne touche en rien les leurs, que la protection des œuvres de l'intelligence n'a rien de commun avec la protection de la frontière; que le laissez-faire et laissez-passer de l'industrie banale n'est pas même effleurée par le monautopole, et que la levée de drapeaux faite contre lui n'est qu'une méprise comme il s'en commet souvent contre les nouveaux venus qu'on ne prend pas la peine de reconnaître. Nous pouvons dire des gens d'esprit, de talent, d'imagination et de probité qui le repousseront: Venit interillos, et sui eum non receperunt.

                                                                                                                    Jobard.
                                                                                                      Chevalier de la légion d'honneur.


L'illustration, 27 janvier 1855.

                                                                                                                                     

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