dimanche 14 mai 2017

Tremblement de terre de Lisbonne.

Tremblement de terre de Lisbonne.


Il existe encore quelques témoins du tremblement de terre qui détruisit presque entièrement Lisbonne le 1er novembre 1755, et leurs récits confirment les détails des mémoires répandus dans l'Europe après ce grand désastre. C'est surtout dans les Transactions philosophiques publiées à Londres que l'on trouve les documens les plus circonstanciés et les plus dramatiques. Nous y remarquons, entre autres pièces importantes, l'extrait suivant qui fut écrite de Lisbonne, en date du 18 novembre 1755, par M. Wolfall, chirurgien. Le calme et le sang froid de l'écrivain anglais contrastent d'une manière étrange avec l'horreur des faits qu'il raconte.
"L'été avait été plus frais que de coutume, et pendant les derniers quarante jours, le temps avait été très clair et très beau. Le 1er de ce mois, vers les neuf heures 40 minutes du matin, une très violente secousse de tremblement de terre se fit sentir; elle parut durer environ un dixième de minute, et en ce moment toutes les églises et couvens de la ville, avec le palais du roi et la magnifique salle d'Opéra s'écroulèrent. Il n'y eut pas un seul édifice considérable qui restât debout; environ un quart des maisons particulières eurent le même sort; et, suivant un calcul très modéré, il périt plus de 30.000 personnes. 




"Le spectacle des corps morts, les cris des mourans à demi ensevelis dans les ruines, sont au-delà de toute description; la crainte et la consternation étaient si grandes, que les personnes les plus courageuses n'osèrent pas rester un seul instant pour arracher à la mort les victimes arrêtées sous les débris: chacun ne songeait plus qu'à se réfugier sur les places découvertes et vers le milieu des rues. Ceux qui étaient dans les étages supérieurs ont été en général plus heureux que ceux qui ont tenté de fuir par les portes; car ceux-ci furent ensevelis sous les ruines, avec la plus grande partie des gens qui passaient à pied. Les équipages avaient plus de chance de salut, quoique les cochers et les laquais fussent fort maltraités. Mais le nombre des personnes écrasées dans les maisons et dans les rues ne fut pas comparable à celui des gens ensevelis sous les ruines des églises: comme c'était un jour de grande fête, et à l'heure de la messe, tous les édifices religieux, qui sont très considérables à Lisbonne, étaient remplis de fidèles: les clochers tombèrent presque tous avec les voûtes des églises, en sorte qu'il ne s'échappa que peu de monde.
"Environ deux heures après le choc, le feu se déclara en trois différens endroits de la ville; ils étaient occasionnés par le feu des cuisines, que le bouleversement avait rapproché des matières combustibles de toute espèce. Vers ce temps aussi, un vent très fort succéda au calme, et anima tellement la violence du feu, qu'en trois jours la ville fut réduite en cendres. Tous les élémens semblaient conjurés pour nous détruire: aussitôt après le tremblement, qui eut lieu à peu près au moment de la plus grande élévation des eaux, le flot monta tout-à-coup quarante pieds plus haut qu'on ne l'avait jamais observé, et se retira aussi subitement. S'il n'eût pas ainsi rétrogradé, la ville entière serait restée sous l'eau.
"Aussitôt qu'il nous fut permis de réfléchir, la mort seule se présenta à notre imagination.
"En premier lieu, la crainte que le nombre des corps morts, la confusion générale, et le manque de bras pour les enterrer, ne donnassent naissance à une maladie contagieuse, était très alarmante; mais le feu, qui semblait notre plus grand ennemi, les consuma, et prévint ce mauvais effet.
"Ensuite la famine était imminente: car Lisbonne est le magasin à blé de tout le pays à cinquante mille à la ronde. Cependant quelques uns des greniers furent heureusement sauvés; et quoique dans les trois jours qui suivirent le tremblement de terre, une once de pain valût une livre d'or, il devint ensuite assez abondant, et nous fûmes délivrés de la disette.
"Enfin, il y avait à redouter la cupidité de la classe vile de la population, qui pouvait profiter de la confusion pour voler et assassiner. En effet, au commencement, un assez grand nombre de crimes furent commis; mais, par ordre du roi, on dressa des gibets tout autour de la ville, et, après environ une centaine d'exécutions, le pillage fut arrêté.
"Nous sommes encore dans un état de perplexité difficile à décrire: nous avons souffert jusqu'à vingt-deux secousses différentes depuis la première. Personne n'ose coucher dans les maisons conservées. On dort au grand air, faute de matériau pour faire des tentes: nous n'avons ni vêtemens, ni meubles, ni argent.
"Deux jours après le premier choc, on a creusé pour chercher les corps, et on en a retiré un grand nombre qui sont revenus à la vie. C'est une chose merveilleuse que nous ne soyons pas tous perdus. J'ai logé dans une maison où habitaient trente-huit personnes, il ne s'en est sauvé que quatre.
"Le roi et sa famille étaient à Belime, maison royale à une lieue de la ville. Le palais du roi, dans la ville, s'écroula à la première secousse, mais les habitans assurent que le bâtiment de l'inquisition a été renversé le premier.
"La secousse s'est fait sentir dans toute l'étendue du royaume, mais plus particulièrement le long des côtes. Faro, Saint-Ubalds, et quelques unes des grandes villes commerçantes sont dans une situation encore pire, s'il est possible, que Lisbonne, quoique la ville de Porto ait entièrement échappé.
"Il est possible que la cause de tous ces désastres soit venue du fond de l'Océan occidental, car je viens de converser avec un capitaines de vaisseau, qui paraît être un homme de grand sens, et qui m'a dit qu'étant à cinquante lieues au large, il éprouva une secousse si violente, que le pont de son vaisseau en fut très endommagé. Il crut avoir touché sur un rocher: il fit mettre aussitôt la chaloupe à l'eau pour sauver son équipage; mais il parvint heureusement à amener son vaisseau, bien qu'en mauvais état, dans le port."

Le Magasin pittoresque, 1833, livraison 24.

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