samedi 25 février 2017

Celles dont on parle.

La femme bas-bleu.

Il n'est pas de conversation plus agréable pour un homme que celle d'une femme intelligente: il n'en est pas de plus pénible que celle d'un bas-bleu. Le bas-bleu a sur toutes les choses des idées arrêtées, les unes qu'il a trouvé dans des livres, les autres qu'il a trouvé par analogie avec les précédentes.
Si vos idées diffèrent des siennes, le bas-bleu aura pour vous le plus grand mépris, car le bas-bleu ne cherche jamais à s'instruire, mais à briller. La race des bas-bleus paraît remonter aux premiers âges de l'humanité. Lorsque la science sera plus avancée; elle nous révélera peut-être le bas-bleu fossile; en attendant, l'histoire nous a transmis le souvenir d'une certaine Sapho, qui écrivait des poésies 600 ans avant Jésus-Christ, et les Grecs célébraient le culte du bas-bleu dans la personne de la déesse Minerve, la plus sage et la plus ennuyeuse des divinités. Depuis lors, c'est par centaines, qu'on a compté les bas-bleus de siècle en siècle et d'un climat à l'autre.
Bien que le bas-bleu n'ait aucun goût pour les soins du ménage, Molière l'a remarqué avant moi, il se marie généralement et fait le bonheur de son mari, circonstance moins extraordinaire qu'elle ne paraît, car le bas-bleu se marie afin d'avoir constamment un auditeur, et comme elle a soin de le choisir docile et prompt à l'admiration, celui-ci se réjouit d'avoir pour femme un être supérieur, et cette pensée sert d'excuse aux caleçons sans boutons et aux potages trop salés.
Le bas-bleu n'a généralement pas d'enfant, parce qu'il chasse toutes préoccupations étrangères à soi-même et à ses travaux; s'il en a un, il s'efforce d'en faire un autre bas-bleu, et ne réussit qu'à dégoûter l'enfant des leçons. Cette affection, le bas-bleumanie, n'est donc pas transmissible par hérédité; mais elle l'est par contagion.
Si l'on met en présence un bas-bleu et plusieurs femmes, il y en aura toujours une, parmi celles-ci, que séduirons les manières d'un bas-bleu et qui tachera de les copier. Aussi, aux époques dites heureuses, où la vie est facile et les femmes inoccupées, voit-on pulluler les bas-bleus. A force de les coudoyer, on ne les distingue plus. Elles envahissent les bibliothèques, les écoles et les jardins publics.
Aventurez-vous à la Sorbonne, au Collège de France, à l'heure des conférences littéraires; vous y verrez des femmes baillant d'admiration, par centaine, et une dizaine au plus d'hommes, qui, d'un ton suffisant, se permettront des critiques à l'adresse de l'orateur. De quel côté est la prétention? De quel sexe le bas-bleu?
Passez après de quelque grand établissement de crédit, vous apercevrez des salles entières, remplies de charmantes jeunes filles alignant des chiffres avec la plus grande simplicité, tandis qu'en face le couturier en renom fait le joli cœur auprès des mondaines et leur présente des parements brodés. Il y a même des corsetiers et le mot modiste n'est plus féminin. Où est le bas-bleu?
Il ne faut pas se le dissimuler, nous sommes à un tournant de l'histoire. La multiplication des bas-bleus a produit le féminisme. Le féminisme a eu son journal, qui n'a pas été moins ennuyeux que tous ses semblables. Que produira le féminisme? Assurément rien de pire que le parlementarisme. Puis quand le féminisme aura triomphé, il lui faudra compter avec le masculinisme; car les homme se réveilleront. Déjà le bas-bleu change de sexe. Le féminisme a tout a redouter du péril mâle.




Les deux types de bas-bleus que représente notre illustration, marque bien la différence entre les deux siècles. En 1860, le bas-bleu était une fleur de serre et de salon; en 1905, elle pousse partout. Elle fleurit sur toutes les estrades, s'épanouit sur les tremplins, brillent dans les rues et sur les places publiques. L'Eve nouvelle et émancipée est partout, sauf chez elle.

                                                                                                                           Jean-Louis.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 6 août 1905.

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