mardi 8 novembre 2016

L'Angleterre aux Indes.

L'Angleterre aux Indes.


J'aurais commis un crime de lèse-Baedeker si, revenant, il y a deux mois, d'un long séjour en Extrème-Orient, j'avais dédaigneusement "brûlé" Ceylan, laquelle passe, à juste titre, pour le jardin de notre globe terrestre. Je débarquais donc à Colombo, et le lendemain matin, dès l'aurore, je grimpais en funiculaire... vers le paradis, qu'on appelle bourgeoisement le plateau de Candie. Une aimable et très vielle tradition veut, en effet, que le sommet de cette colline ait servi de berceau à l'humanité et que les rives fleuries de son lac où se mirent, entre de multicolores nénuphars, les branches touffues d'arbres merveilleux, aient été les témoins discrets de la première idylle. Mais le but de mon excursion n'était point de contempler le théâtre de ces scènes d'amour préhistorique.
Je désirais, tout simplement, visiter, grâce à une autorisation spéciale, laborieusement obtenue, les prisonniers boers que le War Office a installés dans ce lieu légendaire.
Le morceau de paradis qu'on a si étrangement métamorphosé en purgatoire est de médiocre étendue et l'on y a interné qu'un nombre restreint d'officiers, d'un certain âge pour la plupart. Avec ses baraques en planches disséminées sur un terrain dénudé clos par de hautes palissades, le "camp" rappelle vaguement les paddocks où les stokmen d'Australie poussent le bétail sauvage. L'ensemble de cette geôle autour de laquelle rodent, comme des requins, autour d'une falaise, des fonctionnaires armés et casqués, paraît d'autant plus tristement sévère que le paysage environnant est plus gai, plus luxuriant.
Je trouvai là des hommes de mine fière et grave, aux traits énergiques et accentués, à la barbe grise et fruste, pauvrement vêtus et coiffés de larges chapeaux de feutre usés, déformés, lavés par les pluies. Les uns se promenaient lentement, d'un air ennuyé comme des lions en cage; les autres assis au seuil des cabanes, suivaient d'un regard rêveur les spirales de fumée qui s'envolaient des larges fourneaux de leurs pipes. Nous n'échangeâmes pas une parole, mais seulement de sympathiques et mélancoliques sourires, car j'étais moi aussi, prisonnier pendant ce temps, prisonnier du silence que j'avais dû prendre l'engagement d'observer. Et ce m'était, je vous assure, un dur supplice que ce mutisme forcé envers de braves gens dont une phrase aurait suffi pour dissiper les angoisses. Aussi écoutai-je distraitement les explications, qu'avec une politesse un peu gênée me donnait le captain du staff corps, chargé de me faire les honneurs du camp et surtout, gentleman infortuné, de surveiller mes moindres gestes. Je brusquai l'inspection et, quand je fus dehors, je saluai sèchement le captain, lui tournai les talons sans un merci et regagnai la gare à grandes enjambées.
J'étais sous l'influence d'une indignation fort compréhensible, je dirais même légitime. Mais j'ai réfléchi depuis: j'ai mis en balance avec ce que je venais de voir, ce que je venais de vivre en pays anglais.
Eh bien!, je ne crains pas aujourd'hui de le déclarer: je suis arrivé à cette conclusion que j'avais peut être été un sot de maudire et de m'emballer à propos d'un spectacle très attristant, mais, en somme, normal, puisque toutes les guerres en offrent la vue lamentable. En nous obstinant à juger Chamberlain que sur les moyens qu'il prend pour atteindre son but, nous sommes peut être injustes de détourner nos regards du but lui-même. Quel est ce but? Chamberlain s'époumone à le crier: c'est de procurer aux boers les jouissances ineffables de la situation sociale qu'on appelle l'impérialisme.
La question capitale consiste donc à savoir ce que vaudra l'omelette pour la confection de laquelle, présentement, on casse des œufs.
Pour s'en rendre un compte tant soit peu précis, le meilleur moyen n'est-il pas d'étudier l'impérialisme en travail, sur son champ d'expérience et d'examiner attentivement le système qu'on emploie déjà et qu'on propose comme modèle? S'il est démontré que l'Angleterre réserve réellement des trésors de félicité aux peuples qu'elle protège et que son joug est un joug de fleurs, c'en est fini des pro-Boers et des villages du Transvaal qui s'illuminent aujourd'hui à la lueur des incendies, accrocheront bientôt aux balcons de joyeuses et pacifiques lanternes vénitiennes.
Je n'oserai certes pas risquer de tels propos, si les circonstances ne m'avaient rendu familières les dessus et les dessous de l'administration anglaise évoluant parmi ses protégés.
On peut dire que l'Inde est l'Empire par excellence, la synthèse de l'impérialisme. On trouve, en effet, sous cet immense continent de 300.000.000 d'âmes, tous les types gouvernementaux imaginés par nos voisins: "regulation" et "non regulation provinces", administration directe par la couronne, protectorat à simple et à double expansion.
Entreprendre la revue de ces types variés exigerait un volume: je me bornerai à une brève indication de celui que M. Chamberlain présente, au bout de ses baïonnettes, comme le mieux approprié aux républiques du Transvaal et comme le plus capable de satisfaire leur goût pour l'indépendance, tout en leur assurant l'avantage d'une puissante et protectrice amitié: je veux dire le système de protectorat appliqué aux Native States. En le copiant, sauf quelques modifications dans la terminologie, messieurs les impérialistes se font fort de réaliser le summum d'idéal auquel peut prétendre une nation qui n'a pas le privilège d'être d'origine anglo-saxonne.
Les Native States ont une superficie d'environ 1.250.000 kilomètres carrés; ils comptent cinquante-cinq millions d'habitants et leurs revenus s'élèvent en chiffres ronds, à 425.000.000 de francs. On ne saurait chercher un exemple plus sérieusement démonstratif, puisque l'Inde entière de l'Himalaya au cap Comorin a une surface totale de 4.144.000 kilomètres carrés et une population d'environ trois cent millions d'habitants.
Ces Etats feudataires sont de petites monarchie dont l'autonomie remonte à des dates bien différentes, les unes étant millénaires, les autres ayant été formé par le morcellement du vaste empire d'Aureng-Zeb.
Sur tous les tons, dans toutes les chartes, le principe de l'indépendance des rois qu'on appelle rajahs est reconnu: leur autocratie est proclamée, sauf cette unique restriction qu'ils ne peuvent conclure de traités sans l'agrément du résident anglais accrédité auprès de leurs personnes. Ils ont une cour, des ministres, une armée, une liste civile, l'attirail entier du pouvoir. Tel est le principe. Passons à l'application.
L'indépendance, d'abord. J'ai là, précisément sous la main,  un curieux document qui en donne une idée exacte: c'est l'extrait du "livre de raison" écrit au jour le jour par un radjah et qui me semble plus topique qu'une longue dissertation. D'où viennent les feuillets détachés d'éphémérides destinées à demeurer secrètes? D'une trouvaille que prétend avoir faite un "superintendant of traffic" (employé de chemin de fer) en parcourant la voie ferrée. Est-ce bien ainsi qu'il les a trouvés et ensuite,  qu'il a bien voulu les céder? Je préfère ne pas le rechercher. Quoi qu'il en soit, les voici, traduits de l'hindoustani:
3 février. Rendu ce matin un grand nombre d'ordonnances pour le bien de l'Etat. Mis en prison Almaram Ameun, également pour le bien de l'Etat. (J'ignore quel est ce personnage.) Après le bain, écouté la lecture de la Vie d'Abdur Rahman (philosophe très hostile à notre civilisation). Battu Govind-Rao (secrétaire privé de son altesse) parce qu'il a mal lu. Cet homme là possède une voix qui rappelle le grincement d'une roue de charrette dont le moyeu serait altéré de mantègue ( graisse composée de beurre fondu et de graisses de mouton).
" 4 février. Ce matin, je me suis promené en voiture dans la jungle: puis j'ai chassé. Je n'ai tué qu'un chevreuil noir et une hyène femelle. En rentrant, fait cadeau d'un costume d'honneur à Govind-Rao et lui ai commandé d'écrire à Calcutta pour qu'on m'envoie de la bière. Depuis hier, l'agent publique a reçu mes ordonnances.
" 7 février. Je souffre de la fièvre. Voilà quelque temps que je me sens pas bien du tout. Un changement d'air me paraît nécessaire et c'est pourquoi je me décide à partir pour Surate. Je prescris au Diwan ministre, d'aviser de mon intention l'agent politique.
" 9 février. La réponse du marchand de bière est arrivée. il m'informe qu'en vertu d'une ordre émané des autorités supérieures, ordre auquel sa position, dit-il, ne lui permet pas de se soustraire, il lui est impossible de donner suite à mon honorée commande, parce que celle-ci ne lui est point parvenu par le canal de l'agent politique. En conséquence, j'ordonne au Diwan d'écrire là-dessus à l'agent politique. Puissent les mères de ses tantes devenir veuves!
"10 février. Réponse de l'agent politique au sujet de mon voyage. Il regrette de ne pouvoir m'accorder l'autorisation d'aller à Surate, car le secrétaire aux affaires étrangères tient à ce que les princes le préviennent de leurs déplacements au moins quinze jours à l'avance. Ses instructions sont formelles. L'agent politique espère qu'à l'avenir je ne manquerai pas de m'y conformer scrupuleusement. En attendant que la permission soit accordée, il me conseille de m'occuper avec sollicitude des affaires de l'Etat. Je vais réaliser ce souhait et vient de rendre un décret qui frappe d'une taxe chaque banian (arbre gigantesque): je profite de cette occasion pour ordonner à mes sujets de contribuer à l'érection d'un nouveau Durban Hall (salle de réception) que je désire faire bâtir en mémoire de ma défunte tante maternelle.
"11 février. Je viens d'envoyer chercher Gopal Nath (médecin et barbier de Son Altesse) et lui ai ordonné de ne jamais manquer de me prévenir quinze jours à l'avance à l'approche d'une fièvre. L'imbécile prétend en être incapable. J'ai répliqué que cela était nécessaire pour le bien de l'Etat et je l'ai battu. Au bout de dix minutes de contorsions et de cris, ses yeux se sont ouverts à la lumière, et il a promis d'obéir.
"Même jour, soir. L'agent politique a annulé toutes mes ordonnances. A propos de la construction du Durban Hall, il prétend que cet édifice est complètement inutile et que vouloir obliger mes sujets à en faire les frais, constitue un acte tyrannique. Un acte tyrannique! Chien galeux!
"12 février. Gopal Nath dit qu'il reconnaît chez moi les symptômes précurseurs d'une fièvre. Je crois sage de donner une fois pour toutes l'ordre au Diwan de demander chaque quinzaine une permission, valable pour deux semaines. Grâce à ce procédé, j'aurais toujours une autorisation en réserve, dont je me servirai quand ça me plaira...
"22 février. C'est aujourd'hui vendredi, mauvaise conjonction de planètes, suivant l'astrologue, jour néfaste. Battu Govind-Rao.
"Reçu, par l'intermédiaire de l'agent politique, une lettre du Vice-Roi, qui me demande de m'inscrire sur la liste des hauts personnages patronnant l'érection du "Victoria Memorial hall", à Calcutta. La contribution de chaque patron est fixée à un lak de roupies. Puissent tous les ânes se rouler sur la tombe de sa grand'mère!
Battu Govind-Rao pour m'avoir lu cette lettre.
"Même jour. Je viens d'écrire ce qui suit à l'agent politique:

            " Mon cher ami,

L'honneur insigne que daigne me faire Son excellence le vice-roi en m'invitant à figurer parmi les fondateurs du "Victoria Memorial Hall" à Calcutta, emplit mon cœur de satisfaction jusqu'à l'en faire déborder. Personne mieux que vous ne comprendra l'immense plaisir que j'éprouve à souscrire un lak de roupies. Aussi grand que le plaisir est mon orgueil à la pensée que mon nom va être associé à l'érection d'un monument qui perpétuera si glorieusement le souvenir du plus illustre, du plus intelligent des Vice-rois qui jamais aient veillé sur la destinée des princes."

"Frappé de nouveau Govind-Rao, frappé tout le monde...
"25 février. Le Diwan a reçu de l'agent politique cette réponse à propos de la bière:
"Je regrette de ne pouvoir accéder au désir exprimé par Son Altesse le Maharajah Saheb en ce qui concerne la bière. Je saisis cette occasion pour appeler respectueusement l'attention de Son Altesse sur le désir si souvent et si éloquemment exprimé par son Excellence le Vice-Roi de voir les princes indigènes utiliser leur temps et leur argent à améliorer le sort de ses sujets plutôt qu'à se payer des fantaisies personnelles."

"Sur mon ordre, le Diwan a répondu ainsi:
"Je suis chargé par Son Altesse le Maharajah de votre remercier cordialement de votre bonne lettre et de vous donner l'assurance que mon Souverain a toujours été guidé dans ses actes par la volonté de gouverner ses peuples suivant les aspirations de sa conscience, suivant vos utiles conseils et suivant les vues éclairées de Son Excellence le Vice-Roi. Je saisis cette occasion pour vous prier, de la part de Son Altesse, d'être assez bon pour soumettre par télégramme la question de la bière au Secrétaire d'Etat des affaires étrangères.

"26 février.- Écouté la lecture de plusieurs chapitres de la Vie d'Abdur-Rahman. Siégé au Durban pour rendre la justice. Les coupables sont devenus comme poussière en ma présence.
"27 février.- Je songe à envoyer mon plus jeune fils en Angleterre pour y servir en qualité d'aide de camp de l'empereur-roi.

Ces quelques citations qui montrent, saisis sur le vif, et, pour ainsi dire, en robe de chambre les rapports quotidiens des protecteurs et des protégés indiquent avec quel libéralisme les Anglais interprètent le paragraphe relatif à l'indépendance. Les autres parties du programme ne sont pas moins bien exécutées.
Non content de protéger ainsi chaque Etat en particulier, le gouvernement anglais s'est préoccupé de les garantir tous en général contre le terrible fléau de la famine, que leurs propres ressources étaient insuffisantes à combattre. On décida d'un système d'assurance contre la famine, Famine insurance fund,  qui devait être alimenté par les excédents budgétaires de l'Empire jusqu'à concurrence de 1.500.000 livres sterling, un joli denier, comme on voit. Seulement, le "Famine insurance fund" n'a jamais existé que sur le papier, et on a appliqué les revenus à augmenter les effectifs militaires par précaution contre la Russie, et à annexer la Birmanie.
C'est pourquoi, lorsque vous voyagez dans le nord de l'Inde, vous voyez des troupes d'affamés courir le long de la voie et happer les os de poulets que des gentlemen facétieux s'amusent à leur jeter, en riant, par la portière du wagon.
C'est pourquoi aussi vous rencontrez ça et là des monceaux de cadavres dont l'aspect dit, avec trop d'éloquence, hélas! le dénouement fatal de l'horrible drame de la famine. Ces cadavres sont si nombreux qu'il ne faut pas songer à les ensevelir; on s'en débarrasse par la crémation, après les avoir entassés pêle-mèle sur des bûchers. Dans la sérénité bleue du ciel, sous la lumière crue d'un soleil implacable, grimacent des têtes au rictus affreux, s'enchevêtrent des membres décharnés, des corps réduits à l'état de squelettes où l'on reconnaîtra les lamentables victimes qui,  d'après des documents photographiques,  ont déjà été montrées "encore vivantes", aux lecteurs de l'Illustration. Avant que le feu les réduise en cendres, la faim les a déjà consumées.
Et nunc erudimini, peuples ingrats qui hésitez sottement quand l'Angleterre vous tend les bras!





Victimes de la famine aux Indes.
Les jeunes.





Victimes de la famine aux Indes.
Les vieux.

Au premier aspect de nos gravures, on pourrait croire qu'elle se rapportent aux trop fameux camps de concentration du Transvaal. Voilà bien les visions de cauchemar du rapport de miss Emily Hobhouse: corps émaciés, amaigris au delà de toute expression, d'enfants, de femmes de vieillards boers. Nous devons la vérité de déclarer que ces photographies n'ont pas été prises dans l'Afrique du Sud, mais aux Indes. Elles ne représentent pas des cadavres d'ennemis, mais de protégés de l'Angleterre. Ce sont ces Hindous, victime de la famine chronique, qui meurent par centaine de mille et qui, trop nombreux pour qu'on puisse les enterrer, sont entassés pêle-mèle sur des bûchers, jusque dans la banlieue immédiate de Jeypore et de Bombay.

                                                                                                            Paul Mimande.

L'Illustration, 30 novembre 1901.


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