samedi 4 juin 2016

L'homme -sandwich.

L'homme-sandwich.

L'homme-sandwich n'est ni un homme ni un sandwich. Il participe des deux. Condamné par la destinée à prêter sa poitrine et son dos à des exploiteurs de publicité; obligé, par le sort, de se laisser comprimer entre deux prospectus; forcé par la nécessité de véhiculer une carapace surchargée d'annonces bizarres et de réclames insensées, l'homme-sandwich est à la fois le plus malheureux des hommes et le moins succulent des sandwichs.
Tout d'abord, il n'est point un. Il est légion, procession enfilade, il fait partie d'un tout. Il occupe un rang dans une exhibition quelconque. Il est parqué, numéroté, incorporé, discipliné, consigné, emprisonné. Il est un maillon dans une chaîne, un grain dans un chapelet, un dé dans un jeu de dominos. Non seulement il marche entre deux châssis de toile, mais encore il défile entre deux sandwichs. Derrière lui se meut un sandwich, son horizon consiste en sandwich, fabriqués à son image.




Mélancolique et résigné, il arpente les boulevards, suivi par la foule des curieux. On se plante devant lui pour lire ce qui est affiché sur son ventre, on le suit pour épeler ce qu'il porte sur son dos. Sans offrir d'intérêt par lui-même, l'homme-sandwich sait qu'il excite la curiosité universelle, et il méprise les hommes autant à cause de leur badauderie que de sa propre humiliation.
L'homme-sandwich finit même par disparaître tout à fait sous sa carapace. C'est la tortue dont on ne voit plus que la coquille. Le sandwich a dévoré le citoyen. Vous apercevez soudain sur les boulevards une sorte de monument qui se meut. C'est un édifice en toile, tantôt opaque et coloriée, tantôt transparente et illuminée qui se remue monstrueusement. On ne voit ni tête, ni pied, ni main, ni rien d'humain. Là-dessous, il y a peut être un père de famille, un homme aimant ou aimé, un poète, un artiste, un musicien, un soldat, un ancien ministre; mais il s'est laissé absorbé par un affichage extravagant.
Il est hors du monde. Il n'a ni amis, ni ennemis, ni famille, ni désir, ni appétit, ni femme, ni enfant. Juif-errant de la réclame, il se traîne à pas comptés, colportant des images qu'il ne voit pas, annonçant des feuilletons qu'il ne connait pas, trimballant des succès auxquels il ne participe pas.




Tout en s'appelant sandwich, il est au-dessus du sandwich, c'est la tranche de jambon du milieu qui est la principale pièce. Les deux tartines de pain beurré qui pressent ce jambon le font valoir et l'honorent. Chez l'homme-sandwich, c'est le jambon du milieu qui est le serviteur et l'accessoire des deux tartines bruyantes et peinturlurées que le public déguste.

Physiologies parisiennes, Albert Millaud, 1887, à la Librairie illustrée, illustrations de Caran d'Ache, Frick et Job.

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