dimanche 12 juin 2016

L'homme qu'on s'arrache.

L'homme qu'on s'arrache.


Il est généralement étranger. C'est un prince ou un artiste, savant, peintre ou musicien. A peine a-t-il mis le pied sur le quai du débarcadère qu'il est aussitôt saisi, garrotté, appréhendé, bombardé d'invitations, interviewé, portraicturé, sculpté, gravé, crayonné, photographié et surtout embêté.
Ce n'est pas à son mérite qu'il doit ces excès d'honneur; c'est à la vanité parisienne. Le plaisir de dire ou d'écrire à ses amis: "Un tel sera chez moi tel jour, à telle heure; venez donc l'entendre ou le voir ou causer avec lui", représente le dernier mot du bécarrisme parisien.




Aussi l'homme qu'on s'arrache n'a-t-il plus une minute à lui. Il accepte les invitations et les politesses qu'on lui fait comme un docteur donne ses consultations, comme un jeune pensionnaire inscrit ses contre-danses. Il ne sait pas où il va; il s'en moque. Il ne sait qu'une chose, c'est qu'à midi, il déjeune à l'ouest, à sept heures, il soupe au sud. Ce qu'il sait, c'est qu'il entendra éternellement les mêmes questions et qu'il fera éternellement les mêmes réponses.
Le lion du Jardin des Plantes, l'éléphant du Jardin d'Acclimatation, la panthère de Pezon sont plus heureux que l'homme qu'on s'arrache. Pour eux, le public se dérange, vient à leurs heures, les admire et les applaudit. L'homme qu'on s'arrache, lui, n'a pas le droit de rester dans sa cage. Il va-t-en ville. Il se dérange pour le public, et ça ne lui rapporte rien du tout hormis quelques réclames dans les journaux mondains.




Il n'a même pas la satisfaction d'être apprécié par des dilettanti. Personne ne juge son talent et n'en jouit. Fort peu de gens même sont capables de l'apprécier. Il est avant tout un animal curieux qu'il faut voir de près et toucher du doigt, pour s'assurer qu'il ne mord pas. Pour un peu, on lui donnerait du pain de seigle comme à la girafe, ou du sucre comme aux petits chiens.
L'homme qu'on s'arrache quitte généralement Paris au bout de huit jours, saturé de salamalecks, comblé d'indiscrétions, dégoûté du genre humain, et... il revient l'année suivante.








Physiologies parisiennes, Albert Millaud, 1887, à la Librairie illustrée, illustrations de Caran d'Ache, Frick et Job.

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