lundi 13 juin 2016

Les montagnes de Bellegarde.

Les montagnes de Bellegarde.


Les nations civilisées ne se ruinent que trop dans des préparatifs onéreux et insensés en vue des luttes humaines. Puissent ces luttes ne pas se produire!
Pour l'individu, comme pour la nation, lorsque les soucis d'armement dépassent la légitime défense et ses droits stricts, ils deviennent coupables et ceux qui les provoquent supportent, devant l'humanité qui les regarde, une dure responsabilité.
Il est bon de se souvenir, que l'homme jeté faible et nu, avec son intelligence pour guide et sa sociabilité pour appuis, sur la terre, a déjà de bien grandes obligations et des efforts énergiques à faire pour lutter contre les obstacles de la nature. La lutte pour la vie, le "struggle for life" s'impose à lui et c'est là un terrain de lutte bien suffisamment large pour les inventeurs, les audacieux et les vaillants.
Témoin ce qui s'est passé récemment dans la Commune de Bellegarde, département du Gard. A la suite de pluies diluviennes qui se sont abattues cette année sur le Midi de la France, grossissants les torrents, faisant sortir les rivières de leur lit, une montagne toute entière, appelée le Mont-Michel, s'est mise à glisser sur sa base, menaçant tout le voisinage des plus affreux désastres. C'est ce que montre nos dessins.




Tout d'abord, au début, dans les premiers jours de janvier, une petite fissure de 75 centimètres de largeur s'est montrée. On n'y prit pas garde. Peu après, elle atteignait 2 mètres sur 4 mètres de profondeur et sur une longueur de 2 kilomètres. 




La montagne se mit en marche, effondrant les maisons comme le montrent nos gravures: il fallut les évacuer et construire au pied de la colline une sorte de barrage en maçonnerie capable d'arrêter dans sa marche le colosse de pierre et de terre déchaîné. Toute la science des ingénieurs de la région s'y est attachée et elle en triomphera, il faut l'espérer.





Le phénomène est terrible, mais il n'est pas nouveau. Les cantons les plus montagneux de la Suisse sont, en quelque sorte, coutumiers de ces accidents dus à l'altération de structure des couches souterraines du sol et à la rupture d'équilibre de leurs éléments superposés. A plusieurs reprises, le Righi, entre autres, déplacé partiellement par des convulsions naturelles, a secoué autour de lui d'énormes masses de rochers, englouti des villages et terrifié les populations.
A Paris même, lorsque l'on a fondé sur le haut de la Butte-Montmartre l'Eglise du Sacré-Cœur, les fondations puissantes de cette magnifique basilique ont coupé de haut en bas le terrain. Deux fois déjà, la colline parisienne s'est mise en mouvement: il a fallu l'arrêter dans sa marche par des puits en maçonnerie et des murs de soutènement enracinés dans le sol ferme et fixe.
La science de l'ingénieur est heureusement armée de façon victorieuse contre ces accidents naturels. Lorsqu'ils se produisent, soit d'eux-mêmes, soit que des travaux de construction quelconques les aient déterminés, on tranche énergiquement dans le vif à l'aide de moyens d'action très puissants. Les explosifs, la poudre ou dynamite entrent en jeu, et l'on fait la part du fléau. On a vu ainsi, dans une lutte pacifique, en Suisse notamment, des montagnes chancelantes attaquées à coup de canon afin de précipiter leur chute et la régler.
Nous avons eu un exemple analogue, en France, il y a quelques années, à la suite d'un hiver très rigoureux, il s'était formé dans la Loire, un peu au-dessus de la ville de Saumur, un véritable barrage de glaces, une "embâcle" pour employer le terme technique. Les eaux s'accumulaient en arrière et l'on put craindre, pendant quelque temps, que brisant leur barrière glacée, elles n'emportassent avec elles les ponts et peut-être la ville édifiée en aval. Une compagnie du Génie fut donc mobilisée contre ce fléau et marcha "à la glace" comme "au feu": la dynamite dégagea un chenal d'écoulement et fort heureusement un adoucissement de la température vint en aide à nos soldats: la nature capitula à temps.
Nous sommes donc armés dans cette lutte et il faut se féliciter lorsque les engins de la guerre servent pour ces combats pacifiques au lieu de s'employer à des luttes fratricides; ils ont ainsi bien assez de bonne besogne à accomplir. Que la poudre parle, que la dynamite éclate, mais que ce soit pour servir la cause de la civilisation, pour percer les isthmes, creuser les canaux, asseoir les fondations des ponts qui facilitent les relations des humains!
Pour en revenir à l'écroulement de la colline de Bellegarde qui a été le point de départ de notre article, il est bon de constater que ce fâcheux phénomène, comme tous ceux qui lui sont analogues, rentre dans un ordre général dû à l'aménagement de la surface terrestre à travers les siècles. Sortie, toute hérissée de pointes et de collines, du sein des eaux diluviennes, la surface de la terre, en raison même des lois de la gravitation universelle et de l'écoulement des eaux qui en est la conséquence, tend constamment à s'aplanir et à se niveler: le déboisement des hauts sommets accélère cette oeuvre lente mais certaine et méthodique.
L'humus s'enlève d'abord, puis le rocher se creuse, les aspérités s'effritent, le sommet descend vers la vallée; c'est le vieillissement du sol.
Peut-être d'autres planètes comme la planète Mars, chère aux études de notre savant confrère Camille Flammarion, sont-elles déjà plus avancées que la nôtre dans cet ordre d'idées: il l'a vue dans son télescope, sillonnée de canaux tracés par la main de ses habitants, géométriquement subdivisée et lotie. Est-ce le sort qui nous attend?
Nous n'oserions nous prononcer en connaissance de cause et c'est déjà bien assez de vivre avec son siècle sans s'occuper des difficultés que rencontrerons les suivants: la science et le progrès y pourvoiront s'il y a lieu. La colline de Mont-Michel, à Bellegarde, aura depuis longtemps repris un équilibre au moins temporaire avant que le Mont-Blanc ne se soit affaissé dans la plaine laissant le souvenir de ses neiges éternelles aux chroniqueurs des temps passés.

                                                                                                                        Max de Nansouty.

La petite Revue, premier semestre 1889.

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