lundi 14 mars 2016

Costumes du quinzième siècle.

Costumes du quinzième siècle.
             Le parement des Dames.


Sous le titre de Parement des Dames, Olivier de la Marche, gentilhomme à la cour de Bourgogne, qui fut à la fois poëte et chroniqueur, nous a laissé un monument curieux de la littérature française au quinzième siècle. Cet ouvrage, publié seulement lors des premiers âges de l'imprimerie, est aujourd'hui fort rare. La Bibliothèque royale en possède deux exemplaires manuscrits qui contiennent une précieuse version de l'oeuvre originale. (Le plus beau de ces exemplaires porte cette cote: Fonds de Cangé, 37.)
Suivant une forme littéraire alors fort en usage dans les romans et autres compositions de longue haleine, l'auteur en débutant raconte que l'aultrier (l'autre hier), pendant qu'il sommeillait, il vint à rêver

Des grand's vertus qui ne sont à comprendre
D'une dame de son choix et eslite.

L'affection qu'inspire au chevalier sa dame est noble et discrète. Son imagination ni son cœur ne lui suggèrent aucun moyen plus propre à honorer ses incomparables mérites que de lui offrir une toilette complète,

Pour la parer devant Dieu et le monde.

En effet, chacune des pièces qui composent cet ajustement, outre ses qualités et sont utilité usuelles, est encore douée de certaines vertus que lui attribue l'auteur. Ainsi les chaussures sont le symbole de l'humilité. Des deux souliers qu'il donne à sa dame,

L'ung sera soing, et l'aultre diligence.

Et de même pour le reste. dans l'énumération de ces parties diverses, Olivier trouve occasion de placer de longs préceptes de morale et de dévotion, qui formaient alors le fonds commun des œuvres littéraires les plus goûtées, et qui constituaient le mérite individuel de sa composition. Mais ce n'est pas sous ce point de vue que nous voulons l'examiner. Nous nous bornerons à reproduire ici la description que l'auteur y fait successivement de toutes les pièces qui, de son temps, composaient l'habillement d'une dame de qualité. Comme on le vera, ce tableau ne nous offrira pas seulement une piquante comparaison entre la toilette des dames de ce temps et celles de nos contemporaines. Le poëte nous y fournit encore des renseignements curieux sur la matière des différents objets d'habillement, sur leurs variétés, leur fabrication, les lieux d'où on les tirait, etc.
Dans l'exemplaire que nous avons indiqué ci-dessus, chaque chapitre est accompagné d'une vignette qui se reproduit jusqu'à la fin avec des dispositions à peu près constantes. La scène représente une femme de distinction accompagnée de sa dame d'atours; un marchand ou tout autre personnage lui apporte successivement les pièces d'un habillement qu'elle revêt au fur et à mesure. Les premières vignettes nous montrent la dame couchée; puis elle apparaît debout dans les suivantes. Pour nous, nous avons préféré ne la représenter que deux fois. L'une de nos deux gravures correspond à la première partie de la toilette, ou toilette de dessous. Dans la seconde, on voit la dame d'Olivier complètement vêtue et parée de tous ses ornements...




Toilette de dessous


Les Pantoufles.

Pour commencer des pantoufles nous fault.
.................................................................

Au sujet des pantoufles, Olivier s'abandonne à une longue dissertation de poëte et de moraliste sur les vertus qu'il y attache; mais il ne nous apprend aucune particularité intéressante à l'égard de cette chaussure.

Les Souliers.

Les pantoufles, réservées pour l'intérieur des habitations, ne suffisent pas. Il faut encore des souliers, dit l'auteur; car

S'il convient cheminer bonne allure;
Sur le soulier se fait cette adventure,
Dont la pantoufle s'abandonne en maint lieu.

Les souliers paraissent être de cuir noir.

Les Chausses.

.......................................................
Faites venir un maistre chaussetier,
Pour faire chausses bien expert et habille,
Qui soient du drap le plus fin de la ville...

La Jarretière.

..........................................................
Or avons nous pieds et jambes parées.
Mais il convient avoir œil et regart
Que ces chausses, qui sont si bien tirées,
Soient tenues gentement et gardée
De jarretiers par façon et part art.
..........................................................
La jarretière se fait communément
Du propre drap dont la chausse est taillée.





Toilette de dessus


La Chemise.

D'une lingière nous convient la maistrise,
Qui nous fasse faire couldre et tailler
Pour ma maistresse une bonne chemise
De riche étoffe.......................................
De fine toile la chemise doit estre,
Necte et blanche, et doulces les coultures.

La Cotte.

C'est un vêtement demi-ample, élégant et riche quoique simple. Il doit être, dit l'auteur,

De blanc damas, de blancheur nette et pure.

La Pièce de l'estomac.

Une pièce fault à ma dame avoir,
De cramoisy le plus ardent qu'on fasse.

Le Lacet.

Le Lacet..............................................

dit Olivier,

Lye le corps.........................................
Et cotte et pièce entre-tient fermement.

L'Espinglier.

Cet espinglier doit avoir couverture
D'un fin drap dor..............................
De drap de laine doit estre la bordure,
Pour des espingles recevoir la pointure.

L'Aumosnière.

Une bource qu'on dit une aumosnière
Nous convient pendre à cette sainturette,
D'or et de perles brodée......................
La bource doit, pour estre plus parfaite,
Avoir fermant pour seurement garder
Ce que dame veult tenir ou donner.






Les Cousteaulx.

Il faut, dit Olivier,

Un coustelet en villes et cités,
Pour servir femmes en leur nécessités.

Nos lectrices s'étonneront sans doute de voir figurer dans le détail d'une toilette cette singulière pièce d'ajustement. Laissons le poëte se justifier lui-même:

Je sçay très bien que princesse a coustaulx
Pour la servir honnestement à table,
Garnis, dorés, richement fais et beaulx
Manches armoyés et en devis nouveaulx.
(Les manches armoriés et ornés de devises nouvelles.)

Toutefois, ajoute-t-il,

C'est (le couteau portatif) un service très honneste et notable
Aussi (également) je trouve le coulteau prouffitable
Que dame porte, afin de s'en servir
A tout besoin qui lui peult survenir.
Le cousteau pend à un ruban de soye,
Le manche doulx, la lumelle assérée (la lame acérée)
La gayne gente, combien (bien) que peu se voye.
...........................................................................
Le cousteau sert bien souvent et agrée. 
Dame ne porte ne dague ne espée,
Et n'a glayve pour faire quelque offence,
Qu'ung coustelet de petite deffence.

La Gorgerette.

C'est la chemisette de nos dames.

................................................
A ma dame faut une gorgerette;
La toile doit estre fine et clairette
De doux fillet aussi fort que la soye.

Le Pigne.

Le peigne du quinzième siècle, que l'on retrouve assez fréquemment dans les cabinets d'antiquités, servait, non pas comme ornement, mais comme instrument de toilette. Ce ne fut que plus tard, lorsque les dames parurent dans les grandes cérémonies la tête découverte, qu'il eut pour objet de décorer et de soutenir à la fois l'édifice de la coiffure.

Ces beaulx cheveux, qui est un cas exquis,
Convient pigner,                                                     

dit naïvement le chevalier

                                         (car à tout fault pourvoir),
C'est ung des soings que femme doit avoir.
................................................................
Un pigne fault d'yvoire blanche et pure.

Le Ruben.

Les beaulx cheveulx pignés honnestement,
D'un blanc ruben les conviendra lier,
Et les coucher sur le chef tellement
Que les cheveulx n'apparent (ne parraissent)  nullement.
...........................................................
Ce ruben soit de fil moyen tyssu
Pour mieux tenir des chevelx la lieûre.

La Coueffe.

Elle est d'or et de soie tressée.

La Templette.

Cet ornement prenait son nom des tempes, qu'il recouvrait en accompagnant la coiffe d'une ligne onduleuse.

Le Diamant.

Continuons les pompes que je forge.
Parons ma dame d'une bague* très digne,
Valant dix mil des ducats que l'on forge.

* Ce mot signifiait un meuble ou un bijou quelconque; de là bagage. Il veut dire ici pierre précieuse.

Nos lecteurs savent qu'à cette époque la monnaie ne se frappait point, mais se forgeait.

La Robe.

Pour mieux parer ce corps de tout, encor
Robe nous fault, qui sera de drap d'or,
Tout le meilleur de Lucque ou de Venise
.............................................................
.........Richement soit d'hermine fourrée.

Arras et Tours en France, l'Italie, et principalement les deux villes que nomme Olivier de la Marche, étaient en possession de fournir alors aux différentes cours les plus belles étoffes.

La Saincture et les Patenostres.

La ceinture sera

Du plus fin or que l'on pourra trouver
Esmaillé de blanc, noir et rouge cler;
Pour ma dame faire saincture chère.
Des patenostres pour faire la manière,
Pendront devant, de fin blanc cassydoine (chalcédoine);
Le temps présent le dit à ce ydoine.

De nos jours, une rédactrice de modes traduirait ainsi ce dernier vers: "On juge du bon goût le chalcédoine en patenôtres."

Les Gants.

Un gantier fault qui nous face des gants.
Pour cuyr avoir yrai-je en Alemanie (Allemagne rhénane)?
Ou si mieulx sert cuyr venant de Nehaigne (Bohème)?
Tout ce ne vault: nous irons es Espaigne
Là nous pourrons assouyr (assortir) nostre affaire;
Le cuyr est doulx, la violette flaire.
Ainsi, ma dame et ma très redoutée (honorée)
De cuyr d'Espaigne vous en serez gantée.






Le Chaperon.

Sous les règnes de Charles VII et de Louis XI, époque à laquelle vivait Olivier, les coiffures étaient d'une richesse dont la grâce souvent bizarre et la variété étaient excessives. Les hemrins, introduits en France par la somptueuse Isabeau de Bavière, les hauts-bonnets de toute configuration, les couvre-chefs à bannière, ainsi nommés à cause des bande de gaze souvent semées de paillettes qui les ornaient, succédèrent aux poulaines, pour servir de texte à la réprobation et aux remontrances publique des prédicateurs. C'est peut être à cause de cette raison qu'Olivier choisit, ainsi qu'on va le voir, pour sa vertueuse dame, la plus simple de ces coiffures; de même qu'il s'est bien gardé de lui offrir des poulaines. telles sont à ce sujet ses paroles:

J'ai veu atours de diverses manières
Porter aux dames, pour mieulx les aorner:
L'atour devant et celui de derrière,
Les haults bonnets, queuvre-chiefs à bannières,
Les haultes cornes, pour dame triumpher....
Plusieurs habits long-temps j'ay veu porter.
Qui bien me plaisent, ce sont les chaperons!
C'est temps présent (c'est de l'actualité), et nous en parlerons.
Les chaperons dont dames sont parées
Sont de veloux, de damas ou satin,
En différence de bourgeoises louées (femmes de journée),
Qui ont leurs testes d'escarlate atournées
(Chacun estat n'est pas pareil enfin!)
Ce chapperon, pour embellir ses gestes,
Nous fault parer, selon le temps qui court, 
D'alficquets d'or, de chaynes, de paillettes,
Pour embellir et estre joliettes.
C'est la manière maintenant de la court;
Après les grands chacun y va et court.
A qui mieulx mieulx, à renfort sur renforts...

Comme dernier présent, Olivier offre à sa dame un mirouer, qui consiste en un disque de métal poli entouré d'un cadre d'or.
Ainsi, résumons l'ensemble des documents que nous venons d'analyser. La parure d'une dame noble, dans la première moitié du quinzième siècle, se composait de la sorte:
Toilette de dessous. - Ses cheveux, cachés à leur naissance sous la templette, étaient relevés vers le sommet de la tête, et couverts d'une résille de soie et d'or. Un diamant ornait son cou. Par dessus la chemise de fine toile, elle portait une pièce d'estomac de couleur vive, bordée d'une gorgerette, et que laissait voir une cotte de damas blanc largement échancrée sur la poitrine. A sa ceinture était suspendue un épinglier, une aumônière et un couteau. Des bas en drap lui servaient de chaussure.
Toilette de dessus.- Un chaperon, dont la forme et les ornements multiples variaient à l'infini; une robe d'étoffe plus ou moins riche, et presque toujours à grands dessins, des souliers de cuir noir, des gants d'Espagne parfumés à la violette, complétaient le détail de cette toilette. Enfin dans un miroir elle harmonisait l'ensemble, et sans doute se complaisait à le contempler.

Le Magasin pittoresque, novembre 1838.

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