lundi 30 novembre 2015

Robes blanches.

Robes blanches.


Heureuses sous les longs voiles de tulle que le vent gonfle ainsi que des ailes de cygne, fières de cette premières robe longue qui les fait ressembler à des petites mariées, avec, au fond de leurs prunelles limpides, on ne sait quel vague émoi, les communiantes ont apparu dans la joie des beaux dimanches.
Et, à les voir passer, le long des maisons, dans la blanche clarté qui glisse du ciel et qui les irradie, on s'imagine être dans quelque vieille ville de province, le jour du Vœu, quand les fillettes des confréries s'en reviennent de la procession, d'un pas traînant, apportent au logis familial, dans leurs vêtements légers, l'odeur âcre du buis, l'arôme de miel des genets et des roses, ont encore, parmi leurs cheveux, de ces pétales que les enfants de chœur éparpillent à pleines poignées devant le dais du Saint-Sacrement.
C'est la première date qui compte dans la vie, qui annonce les métamorphoses prochaines, l'éclosion des germes que le divin semeur jeta dans l'âme de l'enfant.
Et peu de femmes l'oublient, même lorsque l'excès des souffrances, des désillusions, ces croix, qui, selon l'admirable mot de M. de Curel, ne choisissent pas les épaules,  saccagea, mit en loques leurs espoirs.
Elles se rappellent leurs élans de ferveur, les anxieux et ingénus examens de conscience où elles s'accusaient de fautes imaginaires, redoutant d'avoir oublié quelque péché, même véniel, les longs catéchismes dans l'ombre mystérieuse des chapelles, l'essayage des souliers de satin au voile immaculé, de tout ce costume symbolique, comme nuptial, avec lequel il semble que l'on va prendre son essor vers le ciel.
Elles se voient recueillies dans l'attente des béatitudes promises, les nerfs tendus à se rompre, troublées, ravies cependant qu'approchait le grand jour, puis dans cette nef d'église illuminée, éblouissante, où les orgues épandaient des hymnes de triomphes et d'apothéose, marchant en rythmique théorie avec un cierge enrubanné auquel se crispait leur main frêle gantée de blanc, murmurant à genoux, tout bas, les actes passionnés d'espérance, de désir, de promesse, d'adoration qui sont dans le Livre d'Heures, et enfin, tandis que le cœur battait à se rompre, se courbant sur la nappe de la grille qui entoure l'autel, recevant des doigts du prêtre, les paupières baissées, la saint hostie diaphane, pure comme l'étaient leur âme et leur rêve.



O les actions de grâce qui avaient suivi leur communion, ces phrases sans suite, délirantes, éperdues, la tête cachée dans les doigts brûlants, cette hypnose où tout l'être se fondait dans une sorte de vertige, dans une joie suprême!
O les tendres étreintes des parents, de la maman surtout, qui vous serrait si fort contre son cœur, qui vous couvrait de baisers et de baisers, qui vous contemplait avec des larmes pleins les yeux, et la maison en fête, fleurie, pleine de rire, de tumulte allègre, les cadeaux qu'il fallait montrer à tous, les images dédicacées, les chapelets que l'on échangeait avec ses amies!
Dans le peuple même, ce bon populo parisien, la plupart sont restés fidèles à cette tradition religieuse, de même qu'au respect de la mort, et, dans presque tous les ménages d'ouvriers, s'il y a une gosseline, elle fait sa première communion dès qu'approche l'âge où il importera de choisir un métier, de travailler de ses dix doigts.
Allez, par ces dimanches de mai, dans les lointaines rues de Belleville et de Charonne, dans les tristes églises presque toujours désertées, et vous verrez des bandes de braves gens qui, après avoir écouté jusqu'au bout la grand'messe, s'en vont s'attabler dans les ginguettes avec, au milieu d'eux, quelque gamine pomponnée, pimpante, tirée à quatre épingles et qu'ils questionnent, qui les amuse de sa gaieté de moineau, de ses réflexions.
Durant des mois, il se sont serrés la courroie, ils ont puisé dans le bas de laine pour que l'enfant eût son cierge, sa robe et son corsage de soie, son aumônière à fleurs, son paroissien, comme les petites bourgeoises, et aussi pour que l'on pût, ensuite, inviter les meilleurs amis du pays natal ou de l'atelier, les vieux qui répondent encore à l'appel, à vider à la santé de la "moucheronne" quelques bouteilles de cacheté.
La première communiante est à la place d'honneur, les verres se choquent, tintent comme aux anniversaires de joie où nul ne songe au pénible et ingrat labeur où il dépense et use, chaque jour, ses forces, à la dureté des temps, à l'incertitude inquiétante des lendemains.
Et toutes ces robes claires comme les nuées, tous ces voiles diaphanes qui pavoisent les tables alignées sur le trottoir, mettent dans la tristesse des faubourgs la poésie d'un vol de colombes qui se serait soudain abattu entre les caisses de fusains poussiéreux et d'anémiques lilas.

                                                                                                               René Maizeroy.

Les Annales politiques et littéraires, revue universelle paraissant le dimanche, 5 mai 1907.

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